Société

La nouvelle révolution sexuelle ?

Amis avec bénéfices ou partenaires romantiques ? Les jeunes tentent des modèles neufs… et réinventent le couple.

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Photo : Jim Craigmyle/Corbis

Magda Sabrina Arbour ne sait plus comment se définir. À 23 ans, après avoir fréquenté plusieurs garçons — dont un pendant plus de quatre ans —, elle en a eu assez du modèle « standard » du couple, hétérosexuel et monogame. « Hétéroflexible ? C’est peut-être ce qui me définit le mieux pour le moment », dit la jeune femme en glissant les doigts dans ses cheveux, qu’elle a récemment fait couper à la garçonne. « Depuis que je pose sur les femmes le même regard que sur les hommes, c’est fou à quel point ça m’arrive souvent de les trouver attirantes. C’est troublant ! »

Cette grande châtaine filiforme porte désormais des vêtements qui pourraient aussi bien sortir de la penderie d’un gars, à l’exception des boucles d’oreilles, délicates spirales de bois poli qui encadrent son visage fin.

« Je veux avoir la liberté d’être qui je suis, ne pas me cantonner dans un rôle, alors que d’autres modèles sont possibles. En ce moment, je ne vois pas comment je pourrais trouver un homme qui me permettrait d’être comme j’ai envie d’être, complètement », explique cette étudiante en travail social qui médite depuis quelque temps sur la question des rôles sociaux et sexuels. Des enfants, une maison ? Pas sûr que ce soit pour elle. L’exclusivité ? Elle se demande pourquoi on y accorde une telle importance. « Tout ça, ce sont des constructions sociales », dit-elle.

La jeune génération, à qui on a répété qu’elle était maître de son destin, chamboule tout sur son passage, depuis le monde du travail — où elle remet en question la hiérarchie et les méthodes — jusqu’aux rapports sociaux — qu’elle transforme à coups de textos et de comptes Instagram. Les relations amoureuses n’y échappent pas.

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Vêtue d’un costume masculin, la délicate artiste française Christine and the Queens prône un heureux mélange des genres. – Photo : M. Piasecki/Wireimage/Getty Images

Serions-nous à l’aube d’une nouvelle révolution sexuelle ? « J’aimerais vous dire oui, s’exclame en souriant Martin Blais, professeur au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal. Mais c’est peut-être simplement l’effet d’une société qui, depuis déjà plusieurs décennies, a élu le bonheur individuel comme principal critère pour juger de la réussite. » Le couple, d’accord, mais à con­dition qu’il serve une cause plus grande, la réalisation de soi.

Ce n’est pas un hasard si les artistes de l’heure jouent avec les codes de l’identité sexuelle ; pensons au chanteur belge Stromae, qui apparaît mi-homme, mi-femme dans le vidéoclip Tous les mêmes, ou à Christine and the Queens, sacrée artiste féminine française de l’année aux Victoires de la musique 2015, une blonde délicate en costume masculin qui parle avec autant d’aisance de sa bisexualité que de ses influences musicales.

 

Le site de rencontres américain OkCupid reflète désormais tout le spectre des possibles, puisque la case « orientation sexuelle » offre 12 options, dont hétéroflexible, en questionnement, pansexuel (attiré par la personnalité, peu importe le sexe ou le genre) et sapiosexuel (excité par l’intelligence).

La case pour décrire son pro­pre genre comprend quant à elle… 22 possibilités : homme, femme, agenre, transgenre, homme transsexuel, femme trans­sexuelle, genre fluide, etc.

« Les plus jeunes générations sont nées avec des messages qu’elles ont intégrés en grandissant : le droit de faire des choix pour soi et le respect de la diversité, garanti par la Charte des droits et libertés, dit Martin Blais. Elles se donnent le droit d’expérimenter dans le domaine de la sexualité, de ne pas se définir par les catégories traditionnelles. » Le chercheur voit bien les changements en cours dans les résultats de l’Étude des parcours relationnels intimes et sexuels (ÉPRIS), qu’il compile avec ses collègues.

Dans le cadre de cette étude, 6 000 Canadiens, principalement des jeunes Québécois dans la vingtaine (très nombreux à répondre au questionnaire en ligne), ont accepté de dévoiler le statut de la ou des personnes avec qui ils ont eu leurs plus récentes relations sexuelles, dans le but d’aider les chercheurs à comprendre comment l’amour se vit de nos jours.

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Le chanteur belge Stromae s’amuse à brouiller les codes de l’identité sexuelle. – Photo : Z. Scheurer/Associated Press/La Presse Canadienne

Si le couple demeure encore le modèle le plus répandu (70 % des jeunes interrogés étaient en couple), d’autres configurations amoureuses ou sexuelles émer­gent. Il y a bien sûr l’« ami de baise », appelé en renfort au besoin, mais aussi ce que les jeunes appellent l’« ami avec bénéfices », avec qui ils partagent des acti­vités sociales et, à l’occasion seulement, leur lit. Les « par­tenaires romantiques sans engagement » sont quant à eux révélateurs de notre époque : ils partagent une intimité physique et affective, mais ne se doivent rien.

Surprise : les aventures avec un pur inconnu, rencontré dans un bar ou grâce à l’application Tinder (qui localise les célibataires disponibles dans les environs), sont moins fréquentes qu’on ne pourrait le croire. « La majorité des relations sexuelles ont lieu avec des partenaires connus, venant de cercles d’amis plus ou moins rapprochés, souligne Martin Blais. Même dans une aventure d’un soir, il y a donc souvent de l’affection ou une certaine complicité. Ce n’est pas le sexe sans amour entre deux étrangers. » D’ex-amoureux continuent aussi de se voir dans l’intimité, un phénomène assez fréquent pour que les chercheurs le notent.

Fait étonnant, l’étude ÉPRIS montre que les frontières de l’orientation sexuelle semblent devenues aussi floues que celles du couple : parmi les femmes s’identifiant comme hétérosexuelles, deux sur cinq ont dit ne pas être « exclusivement » attirées par le sexe opposé. Même chose pour un homme sur cinq !

Difficile de dire si les volontaires ayant répondu au questionnaire sont sexuellement plus curieux que la moyenne, mais chose certaine, les comportements bisexuels entrent peu à peu dans la norme, si on se fie au nombre de starlettes américaines, comme Lindsay Lohan ou Paris Hilton, qui se sont déjà affichées au bras d’une femme, bien qu’elles se considèrent comme hétéros.

Francine Lavoie, professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval, craint que les baisers échangés entre filles dans les soirées arrosées ne soient en fait qu’un moyen d’attirer le regard des garçons, plutôt qu’une réelle curiosité d’expérimenter l’amour lesbien. Sur les 815 adolescents de Québec qu’elle a inter­rogés à ce sujet, 19 % des filles ont dit avoir déjà embrassé une amie en public, alors que seulement 3 % des garçons l’avaient fait. À l’adolescence, on peut être tenté de reproduire les comportements des super­stars de la musique, telles que Shakira et Rihanna, qui, dans le vidéoclip Can’t Remember to Forget You, apparaissent en lingerie affriolante, se caressant mutuellement en chantant « I’d do anything for that boy » (je ferais n’importe quoi pour ce garçon). Mais le tiers des jeunes filles qui avaient dit en avoir embrassé une autre se sentaient mal à l’aise le lendemain…

 

Cette récupération de l’univers saphique exaspère au plus haut point Marie-Philippe Drouin, 23 ans, qui fréquente principalement des femmes. « La culture populaire érotise les lesbiennes et présente une image complètement erronée de ce qu’est un couple de femmes, en les montrant stéréotypées et hypersexualisées. Ça atteint quel public, vous pensez ? Bien oui, majoritairement des hommes, qui penseront que les lesbiennes existent juste pour leurs beaux yeux », s’énerve-t-elle.

Elle ne voit cependant aucun problème à ce que ses amies explorent un peu, à l’abri des regards masculins. Même celles qui attendent le prince charmant se laissent prendre au jeu… « Des filles qui ont bu, ensemble dans un spa, c’est sûr que ça finit par se pogner les boules et se frencher », rigole-t-elle.

La jeune femme, qui termine ses études de travail social, refuse pour sa part de s’accoler l’étiquette de lesbienne et préfère se dire queer (étrange), un mot jadis utilisé comme insulte à l’endroit des homosexuels et aujourd’hui récupéré par les minorités sexuelles elles-mêmes pour revendiquer leur droit à la différence. Le terme se veut inclusif et englobe tous ceux qui sortent de la norme, qu’ils soient bis, gais, trans, peu importe, question d’envoyer valser les étiquettes. « Pourquoi catégorise-t-on toujours tout et pourquoi ces catégories sont-elles toujours aussi hermétiques ? demande-t-elle. Tout est binaire : masculin ou féminin. Je ne suis pas attirée par un sexe en particulier, mais par des gens, leur personnalité, leur esthétique. »

Marie-Philippe, qui a déjà vécu dans des couples ouverts, souhaite aussi pouvoir aimer plus d’une personne à la fois. « Est-ce qu’on peut sortir de la culpabilité de l’infidélité, pour que diverses personnes puissent combler nos différents besoins ? » plaide-t-elle.

Le polyamour permet toutes les configurations possibles (rela­tions parallèles, trios, quatuors), à condition que tous les partenaires conviennent ensemble de règles et les respectent. De l’aveu même des polyamoureux, calmer les angoisses existentielles de tout ce beau monde exige énormément d’énergie et de dialogue. Des efforts largement compensés, affirment-ils, par le fait de pouvoir goûter la richesse de relations multiples sans le poids des mensonges. Une recherche d’authenticité qui cadre parfaitement avec le XXIe siècle.

Briser les tabous est devenu une seconde nature pour Emer O’Toole, auteure de Girls Will Be Girls : Dressing Up, Playing Parts and Daring to Act Differently (Orion), un ouvrage tout juste sorti des presses, dans lequel elle déconstruit un à un les stéréotypes de genre auxquels les femmes se conforment, parfois sans même s’en rendre compte. Cette universitaire de 31 ans, qui habite au Québec depuis 2 ans, s’est rendue célèbre pour les expériences qu’elle a menées sur son propre corps lors­qu’elle vivait à Dublin. Elle s’est rasé les cheveux, a tenté le travestisme, puis a décidé de laisser pousser ses poils pendant 18 mois, causant une commotion sur les médias sociaux lorsqu’elle a fièrement montré ses aisselles velues sur le plateau de l’émission This Morning, à Londres, en 2012.

Par une froide soirée de février, dans un auditorium plein à craquer de l’Université Concordia, à Montréal, un public de tous les âges, de tous les styles et de toutes les orientations sexuelles est venu enten­dre la jeune femme ainsi que Panti Bliss, une drag queen irlandaise connue pour son activisme en faveur des droits des homosexuels.

Emer O’Toole, élégante dans sa petite robe noire et ses chaussures à talons hauts, a souligné avec un sourire malicieux qu’elle ne s’était pas épilé les jambes. « Quand on ne se rase pas et qu’on a l’air masculine, ça va, les gens nous classent dans les butchs ; mais quand on met une jolie robe et qu’on a du poil, ils sont vraiment confus. Ils ne savent plus dans quelle case nous mettre ! »

De nombreuses jeunes femmes refusent de se laisser cataloguer et ça leur réussit très bien, a découvert Marie-Aude P. Boislard, chercheuse au Département de sexologie de l’UQAM, au cours d’une étude réalisée avec une collègue auprès d’Austra­liennes. Les jeunes femmes ayant déjà eu des expériences homosexuelles se sentent plus à l’aise de demander à leur amoureux ce qu’elles désirent et de refuser les pratiques qui leur déplaisent. Elles accordent aussi plus d’importance à leur propre plaisir !

Signe des temps, la proportion de femmes britanniques de 16 à 44 ans qui ont déclaré avoir déjà eu une expérience sexuelle avec une autre femme a quadruplé au cours des deux dernières décennies, passant de 4 % à 16 %, révèle la grande enquête NATSAL (National Survey of Sexual Attitudes and Lifestyles), menée tous les 10 ans auprès de 15 000 Britanniques. Dans la moitié des cas, l’expérience dépassait le simple baiser et se déroulait plutôt sous la ceinture…

Rien de tel pour les messieurs : la proportion d’hommes ayant eu au moins une relation homosexuelle est restée sensiblement la même, passant de 6 % en 1990 à 7 % en 2010.

C’est peut-être en raison du fait que, dans la culture populaire, on perçoit peu d’érotisme dans les comportements bisexuels masculins… « On ne verra jamais deux gars se bécoter pour séduire une fille dans un show de télé », iro­nise Jean-François Bolduc, 28 ans, qui s’affiche aujourd’hui bisexuel.

Ce blond en chemise sage vivant à Québec a eu quelques amoureuses, dont une avec laquelle il s’était fiancé, avant de se rendre à l’évidence, à 22 ans. Lors d’une période de célibat, il a ressenti pour un homme une attirance physique et émotionnelle semblable à celle qu’il avait ressentie jusque-là pour les femmes. Il a alors dû combattre ses propres préjugés. « Même si je ressentais encore de l’attirance pour les femmes, j’en ai fait mon deuil, parce que je ne voyais pas comment une fille pourrait accepter d’être avec un gars qui avait déjà eu des expériences avec d’autres gars », raconte-t-il.

Il faut dire que son premier copain niait l’existence même de la bisexualité, estimant que les bis sont des homosexuels qui ne s’assument pas, une idée répandue au sein de la communauté gaie.

« Le coming out est une période tellement difficile… Même si ça se passe bien, comme pour moi, c’est difficile parce que tu ne sais pas comment les gens vont réagir. Certains gais pensent que les bis n’ont tout simplement pas fini cette période de transition », dit Jean-François, qui a depuis fréquenté de nouveau des femmes, avant de rencontrer son copain actuel, bisexuel lui aussi.

L’identité des hommes serait en effet davantage ébranlée que celle des femmes par la définition de l’orientation sexuelle, au dire même des sexologues. « Il y a une intrication plus étroite entre l’hétérosexualité et la masculinité dans notre culture, explique le sexologue Martin Blais. Pour un gars, se dire bisexuel ou homosexuel est donc plus menaçant au point de vue de la masculinité, cela comporte un enjeu identitaire. Alors que pour une fille, se dire bisexuelle n’implique pas une remise en question de sa féminité. »

L’orientation sexuelle est beaucoup plus souple qu’on veut bien le croire, soutient pour sa part Lisa M. Diamond, professeure à l’Université de l’Utah et auteure de Sexual Fluidity : Understanding Women’s Love and Desire, un ouvrage qui fait grand bruit depuis sa parution, en 2009.

À son avis, l’orientation sexuelle ne serait pas toujours une vérité enfouie au fond de soi et qui se révèle à l’adolescence. Chaque être humain a bien sûr ses préférences, mais pour un certain nombre d’entre nous, la réponse érotique peut s’adapter selon les circonstances et les hasards de la vie.

Bien déterminée à en faire la preuve, Lisa Diamond suit plus de 80 jeunes femmes de différentes orientations sexuelles (principalement lesbiennes et bis) depuis 16 ans. Elle a vu de tout : des lesbiennes assumées séduites par un homme, des hétéros qui tombent amoureuses de leur meilleure amie, des filles en questionnement qui finissent par se dire bis. Depuis le début de l’étude, les trois quarts des participantes ont changé le terme utilisé pour décrire leur orientation sexuelle au moins une fois, parfois deux ou plus ! Ces femmes ne sont pas volages pour autant. La majorité d’entre elles ont aujourd’hui une amoureuse ou un amoureux stable ; elles auraient simplement été bien en peine de prédire le sexe de leur partenaire actuel au début de l’étude.

Le chercheur américain Alfred Kinsey avait, dès 1948, perçu la sexualité humaine comme un continuum, avec son échelle graduée de zéro (exclusivement hétérosexuel) à six (exclusivement homosexuel), des travaux assez mal reçus à l’époque.

« Il y a eu d’importants changements culturels ces dernières années, souligne Lisa Diamond. La bisexualité masculine, longtemps niée, est davantage acceptée et plus visible. Il est possible que des hommes qui ne se seraient pas, par le passé, ouvertement identifiés comme bisexuels ou fluides sexuel­lement soient prêts à le faire maintenant. »

La magie d’Internet permet aux hommes qui ont envie d’explorer leur sexualité avec d’autres hommes de se donner rendez-vous incognito. Le site de petites annonces Craigslist — qui a la réputation d’être un site où l’on va pour trouver une baise plutôt que l’amour — regorge d’offres et de demandes, classées par catégories. « Je suis pas mal ouvert à tout, sauf que je suis straight, j’ai le goût d’essayer des affaires. J’ai 26 ans… », peut-on lire, par exem­ple, dans la catégorie Homme cherche couple.

Plusieurs fois par année, Marie-Christine Rochefort, bisexuelle de 27 ans, rencontre des groupes d’élèves dans des écoles secondaires dans le but de démystifier sa réalité et de présenter les services du GRIS (Groupe régional d’intervention sociale) de Québec, qui offre de l’accompagnement aux jeunes se questionnant sur leur orientation sexuelle ainsi qu’à leurs parents.

Alors qu’il ne comptait que des gais et lesbiennes lors de sa création, en 1996, le GRIS a recruté des bénévoles bisexuels pour répondre aux questions de plus en plus fréquentes des jeunes à ce sujet.

« Je me fais souvent demander si l’autre sexe me manque quand je suis en couple. Et si j’ai déjà fait des trips à trois ! Mais j’ai une vision vraiment traditionnelle et banale du couple : je suis avec un homme depuis un an, on désire se fiancer bientôt, j’ai l’intention d’avoir des enfants et je veux être fidèle », dit en riant la jeune femme.

Elle pourrait prétendre qu’elle est hétéro — ce serait parfois plus simple —, mais elle revendique son identité bisexuelle, puis­qu’elle a déjà eu des histoires avec des filles, dont une très sérieuse qui a duré deux ans. « Ça fait partie de mon histoire, je n’ai pas envie de me cacher. J’ai la chance d’être née à une époque où il m’est possible d’assumer ma bisexualité. Probablement que si je vivais dans une société plus fermée, j’aurais menti toute ma vie ou nié mon attirance pour les femmes. »

Après quelques années de butinage et d’exploration, la majo­rité des jeunes choisissent encore la vie à deux, souligne le sexologue Martin Blais. Mais l’amour qui dure semble un concept dépassé aux yeux des membres de la jeune génération. « Ils entrent en couple en se disant qu’un jour la relation ne répondra plus à leurs besoins. De nos jours, on vit une relation pour le meilleur, pas pour le pire. »

*   *   *

Ah, le désir…

livre-soloAu fond, les jeunes de la génération Y rêvent encore de l’amour… Mais ils n’y croient plus assez pour s’investir dans la construction d’un couple, estime la psychanalyste française Fabienne Kraemer, qui vient de publier Solo / No solo : Quel avenir pour l’amour ? (Presses Universitaires de France), ouvrage dans lequel elle explore les raisons de cette désaffection. Inquiets pour l’avenir, ces jeunes engloutissent une grande partie de leur énergie dans la carrière. Désabusés par le divorce de leurs parents, ils ont par-dessus le marché des attentes souvent démesurées par rapport à ce que leur conjoint devrait leur apporter. « Ils s’engagent donc dans une relation en surveillant la sortie », dit l’auteure, jointe à Paris.

L’architecture des sites de rencontres, où il est possible de trier, d’évaluer et de comparer les candidats, donne en effet l’illusion qu’on peut optimiser la relation amoureuse. « Ces sites sont des accélérateurs de rencontres, mais aussi de ruptures », dit Fabienne Kraemer.

Après le mariage de raison et le mariage d’amour, les sociétés occidentales inaugurent l’ère du mariage de désir, selon la thérapeute. Aujourd’hui, on ne se quitte plus parce qu’on ne s’aime plus ou parce qu’un des partenaires a été infidèle. On se quitte parce que le désir a tiédi, un phénomène qui survient immanquablement après quelques années.

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Photo : Fotolia

Se marier ou pas ?

Ils étaient peu nombreux, les jeunes dans la vingtaine, à arpenter les allées du Salon Marions-nous, en janvier dernier, à la Place Bonaventure (Montréal). Il y avait tout de même quelques jeunes couples, venus magasiner robe, coiffure et limousine dans cette énorme foire du mariage. Non loin d’un étalage de petits gâteaux qu’ils venaient de goûter, j’ai demandé à Sammy Bisson, 20 ans, et à Amy Glover, 18 ans, pourquoi ils avaient choisi de se jurer fidélité, en 2015.

« Je suis là pour l’aider », blague Sammy en essuyant avec son index un reste de glaçage sur la lèvre de sa fiancée. Les yeux pétillants, il regarde Amy : « On se fréquente depuis deux ans, et plus j’apprends à la connaître, plus je considère qu’elle est la fille qu’il me faut. On aime les mêmes choses, on s’entend bien, elle a un grand cœur. Quand on a cette chance, on ne la laisse pas passer. Je veux passer le reste de mes jours avec elle. »

Selon l’Institut de la statistique du Québec, à peine 5 % des femmes et 3 % des hommes âgés de 25 ans étaient mariés en 2014.

Le simple fait de cohabiter avec un conjoint, même en union de fait, est un phénomène à la baisse. De 1981 à 2011, la proportion de jeunes hommes de 25 à 29 ans vivant avec leur copine a glissé de 63 % à 44 %.