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Les partis politiques vous espionnent

Armés d’outils technos plus puissants que jamais, les partis politiques peuvent maintenant s’acheter une victoire électorale grâce à la mine d’informations personnelles dont ils disposent sur les électeurs. Notre journaliste les a vus à l’œuvre.

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Illustration : Sébastien Thibault

L’arme secrète qui a permis aux libéraux de Philippe Couillard d’arracher la circonscription de La Prairie à la Coalition Avenir Québec est un cahier à anneaux blanc de 100 pages, rempli de chiffres et de tableaux colorés. L’avocat Jean Masson le garde comme un trésor dans un tiroir verrouillé de son bureau, au centre-ville de Montréal.

Ce vieux routier de la politique, organisateur depuis les années 1970, dirigeait le projet-pilote du Parti libéral du Québec (PLQ) dans La Prairie lors de la dernière élection générale, en avril 2014. « C’est ce qui nous a fait gagner », dit-il en déposant le cahier devant moi. « C’est la manière moderne de faire de la politique. Dans une course serrée, ça fait toute la différence. »

La circonscription semi-urbaine de La Prairie, sur la Rive-Sud, près de Montréal, au pied du pont Honoré-Mercier, n’avait pas élu un libéral depuis une décennie, préférant l’Action démocratique du Québec en 2007, le Parti québécois en 2008 et la Coalition Avenir Québec en 2012.

« En 2014, on n’avait pas vraiment d’organisation sur le terrain, et notre candidat, Richard Merlini, n’était pas une vedette », explique Jean Masson. Une circonscription parfaite pour tester ce qu’on surnommait à l’interne « le projet géodémographie » : l’utilisation de données personnelles des électeurs afin de mieux cibler le message.

Le PLQ s’accrochait ainsi, à sa façon, à la locomotive des démocrates de Barack Obama, en voie de révolutionner la manière de faire de la politique dans le monde. En 2008 et 2012, des jeunes branchés de la Silicon Valley ont transformé la bataille électorale américaine : leurs logiciels de bases de données hyper-performants ont permis de réunir, digérer et mettre à profit la masse d’informations existantes sur les électeurs.

Dans le domaine sportif, les directeurs généraux parlent de statistiques avancées pour décrire ces outils, qui ont décuplé les façons d’analyser les performances d’un joueur ou d’une équipe. En politique, les stratèges utilisent l’expression anglaise « big data », vu la quantité impressionnante de données rassemblées, provenant d’une multitude de sources.

En cette ère numérique, Monsieur et Madame Tout-le-monde laissent des traces partout. Chaque fois qu’ils publient une photo sur Facebook, signent une pétition, demandent une information en ligne à un organisme ou à leur municipalité, regardent un film sur Netflix, achètent un livre sur Amazon, s’inscrivent à un cours, utilisent leur carte d’autobus, font un don… l’information s’enregistre quelque part.

Dans les pays occidentaux, les bases de données privées et publiques ont enregistré plus d’informations sur les gens depuis deux ans que pendant les 500 dernières années, estime Gary King, qui dirige l’Institut de la science sociale quantitative de l’Université Harvard. « Mais la vraie révolution n’est pas la quantité [de données], c’est que nous puissions en faire quelque chose », dit-il.

Les partis politiques tentent d’en tirer profit. À la manière des cartes de fidélité, qui accumulent des points lors de chaque achat et qui permettent aux pharmacies ou grandes chaînes de détail de connaître les goûts et les habitudes des consommateurs (Vous achetez des couches ? Vous avez des enfants. Du chocolat ? Vous aimez les desserts) et d’envoyer des rabais ciblés par la poste ou par courriel.

Au Canada, où les lois sur la protection de la vie privée sont plus strictes qu’aux États-Unis, les entreprises et les organismes ne peuvent vendre à une autre entreprise ou à un parti politique des informations personnelles de leurs clients sans le consentement de ceux-ci. Mais les sources demeurent nombreuses : Statistique Canada, Institut de la statistique du Québec, recensements, listes électorales, sondages, etc.

En politique, mieux un parti connaît les électeurs d’une région, plus il est en mesure de moduler son message en fonction de leurs champs d’intérêt, et ce, quartier par quartier, rue par rue, maison par maison. C’est la fusion entre la mobilisation politique et le marketing ciblé des entreprises.

Dans La Prairie, le PLQ a acheté ce marketing politique d’Environics Analytics, une division de la maison de sondage torontoise Environics. En février 2014, trois semaines avant le déclenchement des élections par Pauline Marois, les données réunies dans le gros cahier ont fourni ce que Jean Masson appelle sa « carte routière du comté », laquelle lui a permis « d’aller où c’est payant sans perdre de temps ».

À l’intérieur du dossier se trouve une mine de renseignements sur les électeurs de la circonscription : noms, adresses, âges, emplois, valeurs, centres d’intérêt… On y compte 60 profils sociodémographiques, 40 francophones et 20 anglophones : « jeunes familles », « couples d’âge mûr sans enfants », « travailleurs âgés », « retraités », « étudiants », « jeunes bohèmes », « entrepreneurs décidés », etc. Sur une carte, Environics a attribué à chaque code postal le profil de la majorité des résidants dudit code postal. Puis, il a superposé sur la carte les résultats de l’élection de 2012 par bureaux de scrutin. Ce qui permet de savoir comment chacun des profils a voté, et où se situe le potentiel de croissance du parti.

Les zones vertes ont déjà un profil libéral. Le PLQ y consacrera peu d’énergie — juste assez pour maintenir ses appuis. Les zones bleues, fortement péquistes, n’auront pas souvent la visite des bénévoles libéraux. « Ç’aurait été une perte de temps, alors que le temps est compté en campagne électorale », dit Jean Masson.

La vraie bataille se déroulera dans les zones rouges, dont plusieurs sont au centre de la circonscription, dans Candiac. Des secteurs favorables à la CAQ, mais où de nombreux électeurs sont susceptibles de basculer chez les libéraux. Ces « jeunes familles caquistes » ont un revenu annuel moyen de 153 000 dollars, une auto (87 %), sont proprios (93 %). Leurs membres sont nés au Québec (90 %), 39 % ont un diplôme universitaire, 68 % ont des enfants de moins de 14 ans, etc.

« Je commence à savoir à qui je parle, mais j’ai besoin de plus pour calibrer mon message », explique Jean Masson. Il tourne des pages, jusqu’à la section sur les valeurs et les préoccupations des « jeunes familles caquistes ».

Ces électeurs ont une opinion positive des PME et des grandes entreprises, croient moins à l’intervention de l’État que la moyenne québécoise, ne sont pas inquiets pour leur avenir, acceptent de prendre des risques, se préoccupent moins de la question nationale, ne sont pas croyants, sont ouverts sur le monde, n’ont pas une identité régionale forte, sont conscients des problèmes environnementaux… et n’aiment pas répondre à des étrangers à la porte !

Le PLQ utilisera donc le téléphone pour les contacter, et mettra l’accent sur les éléments de sa plateforme électorale qui font vibrer une corde sensible chez eux. « Inutile de leur parler de santé, ça ne vient pas en tête de leurs préoccupations », dit Jean Masson.

Quatre jours avant le scrutin, lorsque la caravane électorale de Philippe Couillard fait un arrêt dans La Prairie, les médias locaux et les sympathisants ont droit, sans le savoir, à un message sur mesure pour les « jeunes familles caquistes ». Le chef libéral range sa rhétorique sur le référendum péquiste et parle d’économie : « Le Québec a besoin de quatre années de stabilité afin de créer des emplois, d’aider nos PME, de garder les taxes basses. »

Le 7 avril 2014, le PLQ l’emportait par 435 voix (1,3 %), coiffant de peu la CAQ et le PQ. Les gains provenaient en majorité des zones de Candiac où le parti avait déployé ses efforts.

Cette fine connaissance du terrain permet aux politiciens de s’adapter à la montée de l’individualisme. Le citoyen est devenu un consommateur qui s’attend à recevoir une offre personnalisée. L’électeur, dont l’allégeance est de plus en plus volatile, choisit son parti en fonction de ce qu’il y a pour lui, concrètement, dans les engagements d’une campagne.

Lorsqu’un parti possède un profil sociodémographique précis des électeurs à convaincre, il peut ensuite acheter de la publicité ciblée sur Facebook et Twitter. Car les géants des réseaux sociaux font eux aussi le profilage de leurs utilisateurs, et savent où ils vivent grâce à l’adresse IP.

Le travail d’Environics dans La Prairie aurait coûté entre 7 000 et 10 000 dollars. « On ne peut pas le faire dans les 125 circonscriptions, ce serait trop cher et trop exigeant pour les bénévoles, qui doivent adapter leur discours d’un secteur à l’autre du comté, dit Jean Masson. Et ce ne serait pas utile. Je n’ai pas besoin d’en savoir autant dans un comté libéral comme Outremont, ou encore dans un endroit où je suis certain de perdre. C’est un outil pour les batailles serrées », explique-t-il.

Environics a affiné son expertise ailleurs au Canada, où l’utilisation des données personnelles à des fins de marketing politique est plus avancée qu’au Québec. « On est en retard sur le fédéral, pas de doute », dit Josée Lévesque, qui était organisatrice en chef de la campagne du PLQ en 2014.

Les élections fédérales du 19 octobre prochain seront les premières où le profilage des électeurs sera pleinement actif au pays. Depuis le scrutin de 2011, le Parti libéral du Canada (PLC) et le Nouveau Parti démocratique (NPD) ont dépensé des sommes colossales — et embauché de nombreux spécialistes — afin de rattraper le Parti conservateur (PC), qui jouissait d’une avance dans ce domaine depuis quelques années.

Les partis se livrent une rude bataille par bases de données interposées pour défendre leurs sièges vulnérables ou conquérir de nouveaux territoires par une faible marge. Il y a quatre ans, 53 circonscriptions sur les 308 se sont décidées par un écart de 5 % ou moins ! « L’information sociodémographique précise, de qualité, peut faire pencher la balance entre un gouvernement majoritaire ou minoritaire », dit Andrew Brewin, directeur national des données au NPD, poste créé en septembre 2014 pour superviser les 15 analystes à temps plein du parti.

À Ottawa, l’accumulation des données et l’analyse sont surtout réalisées à l’interne. Les partis utilisent les sources d’informations ouvertes, comme le recensement, le registre national des électeurs et celui des dons. Ils ajoutent les résultats de leurs sondages internes, de leurs pétitions en ligne, des cartes-réponses des électeurs (ces cartes que votre député ajoute à ses envois pour que vous puissiez lui poster vos commentaires sans frais), les données collectées par les bénévoles lors des activités de porte-à-porte, des appels téléphoniques, etc.

Pour accélérer la version canadienne de la révolution politique numérique, le NPD et le PLC ont retenu les services de consultants américains qui ont gravité dans l’orbite d’Obama. Les troupes de Thomas Mulcair font appel depuis 2013 à Jeremy Bird, qui fut directeur national de la mobilisation pour la campagne de Barack Obama en 2012. « On travaille à améliorer les outils technologiques pour que le message du NPD se rende à ses sympathisants le plus efficacement possible », dit Jeremy Bird depuis le siège social de son entreprise, 270 Strategies, à Chicago. Le NPD s’est construit une nouvelle base de données, Populous, qui subira son baptême du feu électoral en octobre.

Les libéraux fédéraux, eux, ont acheté le logiciel mis au point par les démocrates américains, NGP Van, de Boston, qu’ils ont rebaptisé Libéraliste. C’est Michael Ignatieff qui a négocié cette entente exclusive à la fin de 2009, alors qu’il était chef du PLC.

Libéraliste est la Cadillac des bases de données, l’une des plus avancées au monde. Elle permet de gérer les dons, les bénévoles, les activités, les envois de courriels, le recrutement des membres. Mais encore faut-il qu’on y intègre des données…

Au départ, il n’y avait rien dans la version canadienne. « C’était une Cadillac qui n’avançait pas ! » lance en rigolant Pablo Rodriguez, coprésident de la campagne 2015 du PLC au Québec et candidat dans Honoré-Mercier. « Une base de données, c’est aussi bon que ce que vous mettez dedans. »

La course au leadership du PLC, en 2012-2013, a permis d’y intégrer du contenu. Le parti a récolté des données sur les 295 000 personnes qui se sont inscrites afin d’avoir le droit de vote. Près de 10 000 d’entre elles sont devenues des bénévoles assidus. Le parti a ensuite tiré profit de la popularité de Justin Trudeau, recueillant des noms et des renseignements lors de chaque rassemblement du chef — et lors de chacune des investitures des candidats dans les circonscriptions.

Sous l’impulsion des consultants américains, les partis fédéraux ont multiplié les opérations politiques entre les élections, ce qui était plutôt rare au Canada. Ainsi, les 23 et 24 mai derniers, près de 3 500 bénévoles libéraux sont allés à la rencontre des électeurs dans 190 circonscriptions lors d’une « fin de semaine d’action politique ».

En ce samedi de mai, dans Vaudreuil-Soulanges, à l’ouest de Montréal, une trentaine de bénévoles de tous les âges sont rassemblés autour d’un café, le temps d’une courte formation avant d’arpenter les rues. Le candidat à l’élection d’octobre prochain, Peter Schiefke, cède les commandes à Brigitte Legault, qui a été directrice des opérations au Québec pour le PLC en 2011 (avant de rallier la CAQ comme organisatrice en chef). Elle revient donner un coup de main au PLC en cette fin de semaine fort occupée.

Les bénévoles téléchargent sur leurs cellulaires l’application de Libéraliste, afin d’entrer les réponses des électeurs, qui seront versées en temps réel dans la base de données. Fini les feuilles de papier à noircir et à transcrire. « Le gain de temps est énorme », dit Brigitte Legault. Par groupes de deux ou trois, ils inscrivent leur code, envoyé par la direction du parti. S’affichent alors à l’écran un itinéraire, avec les noms des électeurs à chaque porte où frapper, et un canevas de questions pour guider les équipes. Les adresses où un don au Parti conservateur ou au Bloc québécois a été enregistré récemment peuvent être supprimées afin d’utiliser au mieux le temps des bénévoles.

À 100 jours du vote, les 104 000 électeurs de Vaudreuil-Soulanges n’ont pas tous la tête à la politique. « Il y a beaucoup d’indécis, alors l’opération ne vise pas à déterminer qui sont nos partisans. Nous voulons savoir quels enjeux touchent les gens, quelles sont leurs préoccupations, pour revenir avec un message plus précis lors de la campagne », dit Brigitte Legault. Idéalement, une adresse courriel ou un numéro de téléphone mobile est ajouté dans la base de données pour faciliter l’envoi d’informations ou la sollicitation de dons.

D’un océan à l’autre, cette fin de semaine aura permis au PLC d’atteindre 200 000 Canadiens. Depuis octobre 2014, ces opérations de porte-à-porte ou d’appels téléphoniques ont touché 1,6 million d’électeurs ! « Les bénévoles, c’est très important pour réussir la collecte d’informations. Rien ne remplace le contact humain », dit Olivier Duchesneau, porte-parole du PLC. Même une porte claquée au nez d’un bénévole est une information utile !

Les députés et candidats du NPD mobilisent eux aussi les bénévoles sur différents sujets : frais bancaires, abolition du Sénat, environnement… Ou encore autour d’enjeux plus locaux, comme sur la Rive-Sud, où le péage sur le pont qui remplacera Champlain a été au cœur de plusieurs opérations du député Hoang Mai, dans Brossard–La Prairie.

En octobre dernier, quelques jours après que Thomas Mulcair se fut engagé à créer un système de garderie à prix réduit partout au Canada, le NPD a extirpé de sa base de données les circonscriptions où les ménages paient le plus cher en frais de garde. Des centaines de bénévoles se sont rendus dans les banlieues de Toronto pour expliquer cette promesse à des parents attentifs. Le NPD a également envoyé des courriels et des messages vidéos aux électeurs qui s’étaient dits préoccupés par ce sujet lors de précédentes opérations sur le terrain.

« Les gens disent que la politique ne les intéresse pas, mais les enjeux concrets les intéressent beaucoup ! » cons­tate Rebecca Blaikie, qui dirige la campagne du NPD au Québec.

Au Bloc québécois, faute de moyens depuis la débâcle électorale de 2011, le parti a pris du retard par rapport aux autres formations fédérales. N’empêche, les programmeurs bénévoles souverainistes ont mis au point un nouveau logiciel, qui permet de décortiquer plus rapidement et plus facilement les données, afin d’aider les organisateurs dans les circonscriptions à cibler les électeurs réceptifs au message du Bloc. Il est testé pour la première fois dans la présente campagne.

Contrairement aux partis fédéraux, les formations québécoises ne peuvent emmagasiner toutes ces données sur leurs serveurs : leurs logiciels sont désuets. C’est ce qui a forcé le PLQ à confier le travail en sous-traitance à Environics dans La Prairie. « Notre système date de 1996. Il faudrait tout reprendre de zéro », dit Josée Lévesque, organisatrice en chef du PLQ lors de la dernière campagne électorale. Elle a créé un comité pour explorer les possibilités avant les prochaines élections, en 2018. « Les gens ont moins de temps à consacrer à la politique, alors il faut améliorer les outils pour les atteindre plus efficacement », affirme-t-elle.

Alain Lupien, qui a dirigé la course au leadership de Pierre Karl Péladeau, a fait de la modernisation des logiciels du PQ une priorité. « Il faut une meilleure qualité de données. On doit en savoir plus sur les préoccupations des gens, sur ce qui les motive. Tout le monde s’en va vers ça », dit-il.

Partie de zéro en 2011, la CAQ a pu construire sa base de données avec une infrastructure plus moderne que celle de ses adversaires. Par contre, la création récente du parti a pour effet qu’il ne compte pas un aussi long historique de membres, bénévoles et donateurs. Pour compenser, la formation a mené des campagnes ciblées, afin de repérer des électeurs favorables à son message.

Au printemps 2013, la CAQ a créé Taxescolaire.com, où les gens sont invités à dénoncer, en remplissant le formulaire sur le site, la hausse des taxes scolaires dans leur région. En quelques semaines, des milliers de Québécois ont participé, ce qui a permis à la CAQ de récolter des données précieuses sur les taxes scolaires, mais aussi sur les électeurs mobilisés par le sujet.

Le parti a utilisé les informations les plus percutantes pour poser des questions au gouvernement Marois à l’Assemblée nationale. Les circonscriptions de la région de Québec, de la Mauricie et des banlieues de Montréal ayant répondu en plus grand nombre, « ça nous a donné une idée des endroits où ce sujet était porteur pour nous », explique Brigitte Legault, qui était alors conseillère du chef à la CAQ. Le parti a ensuite pu solliciter ces électeurs, dont certains sont devenus membres ou ont fait un don.

La CAQ a toutefois manqué de temps pour maximiser l’utilisation de ces informations lors de l’élection de 2014. « Notre analyse n’était pas assez fine, dit Brigitte Legault. Avec les élections à date fixe, la planification sera plus facile. »

Le premier stratège canadien à percevoir la révolution à venir des bases de données aura été Tom Flanagan, à l’époque où il était chef de cabinet de Stephen Harper. Dans son livre Shopping for Votes, la journaliste du Toronto Star Susan Delacourt raconte qu’au tournant des années 2000 Flanagan a été impressionné par la quantité d’informations que possédait le Reform Party — devenu l’Alliance canadienne — sur ses membres et donateurs, des renseignements accumulés depuis 1987. Ceux-ci permettaient au parti de solliciter — très efficacement — de petits dons en utilisant des sujets d’actualité : registre des armes à feu, réforme du Sénat, avortement, etc.

Après la fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur, en 2003, Tom Flanagan rencontre Michael Davis, président de l’agence de télémarketing Responsive Marketing Group (RMG). Davis fait accepter à Flanagan l’idée de créer une immense base de données en fusionnant les informations des deux partis.

Stephen Harper approuve le projet. De cette alliance avec RMG naît le Constituent Information Management System (CIMS). Les premières années, le Parti conservateur dépense autant pour bâtir ce CIMS qu’il le fait en publicité. Les bénévoles conservateurs sont formés pour remarquer le moindre détail lorsqu’ils font du porte-à-porte — jouets d’enfants dans le salon, autocollant de course NASCAR sur le parechoc de la voiture, etc. —, afin de verser l’information dans la base de données.

À la fin de 2007, le député ontarien Garth Turner quitte le PC, exaspéré par la stricte discipline de Stephen Harper et par certaines pratiques, notamment concernant le CIMS. Les députés ont l’obligation d’y inscrire toutes les interactions avec la population, même celles qui touchent leur travail parlementaire, ce que Garth Turner trouve immoral. « Des millions de Canadiens pensaient traiter avec leur élu sur une base non partisane, à propos d’un sujet important dans leur circonscription, mais se sont retrouvés fichés dans la base de données du parti. Ils sont victimes d’une brèche dans la protection de leur vie privée », dit-il.

En 2012, des membres de la communauté gaie et lesbienne ont été stupéfaits de recevoir un courriel du ministre Jason Kenney vantant les actions de son parti pour aider les homosexuels victimes de répression en Iran. Comment le PC a-t-il su qu’ils étaient gais ? La liste de noms était tirée d’une pétition reçue à son bureau de circonscription en 2011. Le ministre a ainsi utilisé une information que les citoyens destinaient au gouvernement. Une situation qui ne manque pas d’ironie lorsqu’on sait que le gouvernement conservateur a aboli le formulaire long du recensement en 2010 pour, disait-il, protéger la vie privée… Le PC n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue sur l’utilisation des bases de données en politique.

Selon Colin Bennett, l’un des auteurs de l’étude commandée en 2012 par la commissaire fédérale à la vie privée d’alors, Jennifer Stoddart, l’utilisation que font les partis des bases de données est une « zone grise » qui « menace la santé de la démocratie ». « Le manque d’attention accordée à la protection des informations personnelles peut éroder la confiance déjà faible des citoyens envers les partis politiques », a-t-il écrit en 2013 dans le magazine Policy Options.

Le directeur général des élections, Marc Mayrand, qualifie de « trou noir » l’utilisation des bases de données par les partis et souhaite un encadrement plus strict.

Les dirigeants des partis relativisent toutefois l’image d’un « Big Brother ». « Il faut bien faire les choses et respecter un haut niveau d’éthique, affirme Olivier Duchesneau, porte-parole du PLC. On ne collecte que les informations que les citoyens veulent bien nous donner. Et on interdit aux députés de mélanger leur travail parlementaire et celui fait pour le parti. »

Le NPD dit également suivre des principes directeurs, et donne à ses bénévoles un accès restreint aux informations personnelles des électeurs.

N’y a-t-il pas aussi le risque qu’une segmentation à outrance du message relaie au second plan le côté rassembleur de la politique ? Après tout, le marketing commercial ciblé qui a inspiré les partis consiste à donner aux consommateurs ce qu’ils veulent, pas nécessairement ce dont ils ont besoin. Un parti politique — comme un gouvernement — doit trouver l’équilibre entre le souhait des électeurs et l’intérêt public, lequel ne consiste pas uniquement à leur faire plaisir.

Les stratèges politiques se disent conscients de la mince ligne qui sépare les deux objectifs. Mais ils soulignent que la plateforme électorale d’un parti n’a jamais plu aux électeurs dans son entièreté. Ces derniers font toujours des compromis. Rien n’est parfaitement rassembleur.

« Il faut parler à ceux qui sont près de nos positions, mais aussi à ceux qui sont réticents, explique Andrew Brewin, du NPD. C’est le seul moyen de faire croître nos appuis. Si nous nous étions contentés de parler seulement à notre base au Québec en 2011, nous n’aurions jamais fait décoller la vague orange ! La segmentation du message a une limite. »

Selon le consultant américain Jeremy Bird, l’utilisation des bases de données change la manière de faire de la politique, mais l’objectif demeure le même. « Vous pouvez avoir toutes les données au monde, si le parti n’est pas actif sur le terrain pour mobiliser les électeurs, s’il n’invente pas des politiques publiques attrayantes, ça ne sert à rien. »

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Les institutions financières aussi

Le Mouvement Desjardins utilise la base de données d’Environics pour prévoir l’emplacement de ses succursales, l’expertise et les produits à offrir aux clients en fonction du type de ménages. Une caisse dans une collectivité plus jeune vendra davantage de prêts hypothécaires qu’une succursale dans un milieu de vie plus mûr, où le REER sera plus populaire.

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Le rôle de l’électeur

Comment tirer profit de la nouvelle stratégie des partis

Les partis politiques font un profilage des électeurs pour mieux s’adresser à eux. Voici comment le citoyen peut réagir face à cette tendance appelée à s’intensifier.

Exprimez votre opinion ! Accumuler des informations sur les électeurs exige davantage de contacts avec ceux-ci entre les périodes électorales, soit par téléphone, par courriel ou lors de séances de porte-à-porte. Les partis adapteront leurs politiques en fonction de ce qu’ils reçoivent comme commentaires.

Influencez un parti en devenant sympathisant. Depuis une quinzaine d’années, le nombre de membres des partis est en baisse à la grandeur du pays. Les gens sont réfractaires à demander leur carte. Les formations politiques n’en font d’ailleurs plus une priorité, jugeant qu’avoir des sympathisants est tout aussi important qu’avoir des membres en règle. Cette catégorie de citoyens s’intéresse au parti et à ses positions, est abonnée à la liste d’envoi par courriel et fait parfois des dons, sans être membre.

Dites clairement non ! Aucune loi précise ne régit les bases de données des partis, de sorte que tout contact avec un député, un candidat ou un bénévole est susceptible de devenir une information fichée dans leur serveur. Si vous souhaitez traiter avec votre député sur une base non partisane, rien de mieux que de le lui dire clairement. Vous pouvez refuser de répondre aux questions des bénévoles et de remplir les formulaires ou pétitions en ligne des partis si vous n’êtes pas à l’aise avec l’idée que votre opinion sera enregistrée quelque part.

Participez à la réflexion. Le débat sur la gestion des informations personnelles par les partis prendra de l’ampleur dans les prochaines années. Si vous souhaitez y participer, trois instances seront au cœur de cet enjeu : le Commissaire à la protection de de la vie privée au Canada, Daniel Therrien, et les Directeurs généraux des élections, au Canada et au Québec.