Société

NFL et médecine: le beau risque de Laurent Duvernay-Tardif

S’il devait subir une commotion cérébrale, le Québécois réfléchirait «sérieusement» à son avenir. «Nuire à une carrière de 40 ans en médecine pour jouer un an de plus dans la NFL? Ça n’aurait aucun sens.»

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Photo : Chris Donahue / Club des Chiefs – NFL

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Voilà comment le guide de presse de l’équipe de football des Chiefs de Kansas City conseille aux journalistes de prononcer le nom de leur recrue, le Québécois Laurent Duvernay-Tardif, 24 ans.

Chaque jour, des coéquipiers de ce mastodonte de 6 pi 5 po et 320 lb (2 m et 145 kilos) tentent vainement d’y parvenir sans pouffer de rire. Certains l’ont baptisé le « Moose » (l’orignal), clin d’œil peu subtil aux origines « nordiques » du footballeur, natif de Mont-Saint-Hilaire, au sud de Montréal. D’autres préfèrent l’appeler Larry ou LDT. Mais beaucoup le surnomment l’« homme le plus intéressant de la NFL ».

Car dans l’univers fermé de la plus riche ligue sportive professionnelle d’Amérique, le Québécois est un ovni.

Il est seulement le 10e Canadien — et le seul Québécois depuis 15 ans — à avoir été repêché dans la NFL. Il parle français, est passionné de ski de fond, sait tricoter et, enfant, a passé un an avec sa famille à bord d’un voilier dans les Caraïbes.

Il a aussi, et surtout, trouvé le moyen de se hisser jusqu’à la meilleure ligue de football au monde tout en menant des études de médecine à McGill. La nuit précédant son repêchage, il a assisté à un accouchement par césarienne. Et entre deux saisons de football, pendant que ses coéquipiers se la coulent douce dans leurs résidences d’été, il se replonge dans ses livres d’anatomie et multiplie les quarts de nuit dans des hôpitaux de Montréal.

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Le secret de Laurent Duvernay-Tardif? Étudier le football avec le même sérieux que la médecine. (Photo : Christina Moro)

Pas étonnant que le Kansas City Star, le réseau de sports ESPN et le magazine Sports Illustrated, pour ne citer que ceux-là, aient publié des reportages sur le parcours pour le moins atypique de Duvernay-Tardif.

Ce dernier le reconnaît volontiers : son histoire est un baume pour une ligue minée, ces dernières années, par des problèmes de violence conjugale, de dopage et de commotions cérébrales.

« Si les Chiefs et la NFL veulent en tirer profit pour se donner une belle image, c’est bien correct, tout le monde est gagnant », me confie le jeune colosse, que je rencontre, vers minuit, sur la terrasse d’un bistrot du centre-ville de Kansas City. Fraîchement douché, vêtu d’un short et d’une chemise à manches courtes, il presse de la glace sur son épaule, meurtrie par les innombrables chocs encaissés depuis le début du camp d’entraînement.

Quelques heures plus tôt, en cette chaude soirée du mois d’août, il a disputé son tout premier match dans la NFL au sein de l’équipe partante. Devant près de 80 000 spectateurs — qui avaient, pour la plupart, passé l’après-midi à manger des grillades et à festoyer à la traditionnelle fête d’avant-partie dans le stationnement de l’immense stade —, il a affronté les puissants Seahawks de Seattle, récents finalistes du Super Bowl et gagnants du titre l’an dernier.

Après le match, des journalistes se sont rués sur lui dès l’ouverture du vestiaire des Chiefs. Le visage ruisselant de sueur, le jeune Québécois n’a même pas eu le temps d’enfiler un t-shirt avant que les caméras s’allument.

À titre de garde offensif, il n’est pourtant qu’un acteur de soutien au sein de son équipe : son rôle consiste essentielle-ment à protéger le quart-arrière, la vedette du club. « Si on me remarque lors d’un match, c’est généralement parce que j’ai mal fait mon travail », résume Duvernay-Tardif, qui s’habitue peu à peu à vivre sous le feu des projecteurs.

« C’est fou ce qui m’arrive ! J’essaie de ne pas penser aux vedettes que j’affronte et de faire abstraction de tout le cirque médiatique autour de la NFL », me dit-il en avalant une gorgée de bière.

Il y a à peine deux ans, l’athlète à la barbe fournie jouait pour les Redmen de McGill, une équipe plutôt médiocre de la ligue universitaire canadienne, elle-même de faible calibre en comparaison de ses rivales américaines.

Lorsqu’il a été repêché par les Chiefs (au sixième tour, 200e au total), en mai 2014, Duvernay-Tardif ne connaissait à peu près rien du style de jeu pratiqué dans la NFL. Dix-huit mois plus tard, il a surclassé plusieurs vétérans de l’équipe.

Son secret ? Étudier le football avec le même sérieux que la médecine.

Trop de gens pensent, à tort, que le football est un sport de barbares. Il s’agit au contraire d’un « grand défi intellectuel », insiste Duvernay-Tardif, qui trace des parallèles entre le football et la médecine. Dans les deux cas, dit-il, il faut savoir comment réagir dans toutes les situations imaginables.

Il compare aussi le football à un jeu de stratégie guerrière. Quand il rentre chez lui, le soir, après des heures d’entraînement, il n’allume pas sa télé, mais ouvre son livre de jeu ; il dessine les formations de son équipe. Sur un iPad fourni par les Chiefs, il a accès à tous les jeux auxquels il a participé, filmés sous différents angles et classés par nom de code et selon le type de stratégie utilisée.

Ses coéquipiers sont pour la plupart d’anciennes vedettes de la NCAA, une ligue universitaire américaine dont les matchs attirent jusqu’à 100 000 personnes. Tous rêvent depuis leur enfance à la NFL. « Moi, à 12 ans, je ne savais même pas ce que c’était, la NFL ! » dit Duvernay-Tardif.

À la maison, à Mont-Saint-Hilaire, le téléviseur était caché… dans la garde-robe de ses parents. « On était plus des adeptes de plein air », m’explique sa mère, Guylaine Duvernay, qui m’accueille à la boulangerie familiale, Le pain dans les voiles, à Mont-Saint-Hilaire, avec son conjoint, François Tardif, dont le fils a hérité de la stature.

Passionnés de ski de fond, les conjoints ont souvent emmené Laurent et ses deux jeunes sœurs dans de longues randonnées.

L’été, la famille se tournait vers son autre grande passion, la voile. En 1999, François Tardif, alors professeur à l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, prend un congé sabbatique pour partir en famille, en voilier, dans les mers chaudes du Sud, dont ils sillonnent les îles pendant presque un an. Laurent a neuf ans. Sa mère lui enseigne les sciences humaines, son père les maths et la géographie. L’aîné de la famille apprend aussi les rudiments de la navigation et de la pêche, cuisine et prend régulièrement soin de ses deux jeunes sœurs, Delphine et Marilou, alors âgées de cinq ans et de huit mois. « Avec le recul, on se rend compte qu’on lui confiait d’énormes responsabilités pour un garçon de son âge », dit sa mère.

Au retour, François Tardif démissionne de son poste pour s’occuper à temps plein d’un vignoble dans les Cantons-de-l’Est, acquis par son père, Guy Tardif, ex-ministre du gouvernement de René Lévesque. Mais l’agronome, spécialisé en culture fruitière, mettra en valeur les pommes du domaine, plutôt que le raisin, et créera un cidre de glace, le tout premier à faire son apparition sur les étagères de la Société des alcools du Québec.

Après la vente du vignoble, la famille remet le cap sur les Caraïbes, en 2006. Âgé de 16 ans, Laurent s’organise seul pour suivre ses cours de secondaire. « Il correspondait par radio à ondes courtes avec sa copine de l’époque, qui l’aidait à rester à jour », se souvient Guylaine Duvernay.

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Avec ses parents, Guylaine et François, et ses soeurs, Laurent a longuement navigué, enfant, dans les Caraïbes. Il a aussi fait plusieurs traversées de la Gaspésie à ski. (Photo : Charles Briands pour L’actualité)

Son fils pratique aussi la pêche au harpon dans les eaux turquoise des Bahamas et assure de nombreux quarts de nuit, seul à la barre, pendant des traversées en mer.

« En pleine crise d’adolescence, ce n’était pas toujours facile de travailler étroitement avec mes parents dans des situations stressantes, dit Laurent. Mais ça a tissé un lien fort entre nous. »

Ce n’est qu’à son retour, en 4e secondaire, qu’il s’intéresse véritablement au football. Il s’inscrit ensuite au collège André-Grasset, réputé pour son programme de football. « Il était bon, mais personne ne pensait qu’il se rendrait un jour dans la NFL », se remémore son ami Sasha Ghavami, qui fréquentait le même établissement. Passionné de football, ce dernier rêve de devenir agent sportif.

Laurent, lui, veut s’inscrire en médecine à l’Université de Montréal ou à Laval, qui ont d’excellentes équipes de football. Mais il se trompe de date et rate les examens d’admission… « C’est sans doute la meilleure “erreur” que j’aie commise », dit Laurent Duvernay-Tardif.

Dépité, il se rabat sur McGill. Il devient un joueur de la ligne offensive de l’équipe de l’université, les Redmen, où il se démarque rapidement.

La conciliation médecine-football lui donne toutefois des maux de tête. Certains soirs, après de longs stages d’observation à l’hôpital Royal-Victoria, il se rend directement au vestiaire des Redmen, où il dort sur un tas de serviettes en attendant l’entraînement du lendemain matin.

Malgré ses efforts, il rate la moitié des séances d’entraînement du club. « Pour me faire pardonner, je ramassais parfois de gros sacs de pâtisseries invendues à la boulangerie de mes parents, puis je les distribuais à mes coéquipiers », dit-il.

Son entraîneur lui pardonne rapidement ses absences. « Il n’avait généralement besoin que d’un entraînement pour comprendre notre plan de match », se souvient Clint Uttley, qui a rarement vu pareil talent au cours de sa carrière.

Invité au match des étoiles de la ligue interuniversitaire canadienne, en 2013, Duvernay-Tardif se hisse cette année-là au sommet du classement des meilleurs espoirs de la Ligue canadienne de football.

Fait rare pour un athlète canadien, ses performances commencent aussi à attirer l’attention de dépisteurs de la NFL.

Laurent demande alors conseil à son ami Sasha Ghavami, étudiant au baccalauréat en droit à l’Université de Montréal.

« Je lui ai proposé un plan détaillé ; je ne voulais pas que ce soit juste une affaire d’amis », raconte Ghavami. Petit et frêle, ce dernier dégage une image aux antipodes de celle de son ami footballeur. Mais il est extrêmement déterminé, voire teigneux… « Si mon fils est dans la NFL aujourd’hui, c’est parce que Sasha y a cru », tranche François Tardif.

Ghavami commence par lui dénicher Chad Speck, un agent certifié par la NFL au Tennessee. Il négocie avec le vice-doyen de la Faculté de médecine de McGill pour permettre à son poulain d’étudier à temps partiel — et de se concentrer sur son entraînement.

En janvier 2014, il s’envole vers Tampa, en Floride, où Laurent Duvernay-Tardif est l’un des seuls joueurs canadiens invités au match des étoiles de la NCAA. Ghavami prépare des fiches et des vidéos sur tous les joueurs que Laurent aura à affronter. Le moment est crucial : des représentants des 32 équipes de la NFL sont sur place… Laurent ne les déçoit pas.

De retour à Montréal, et tout en préparant ses examens du barreau, il organise son prochain grand coup. En mars, il loue le complexe de soccer Catalogna, à Lachine, et réussit à convaincre les dépisteurs de neuf équipes de la NFL (et plusieurs de la LCF) d’assister à l’entraînement public de son ami.

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Le Québécois gagne 510 000 dollars américains par année et pourrait toucher le gros lot d’ici deux ans. Mais il réfléchirait «sérieusement» à son avenir s’il devait subir une commotion cérébrale. «Je ne veux pas risquer ma future carrière en médecine.» (Photo : Édouard Plante-Fréchette / La Presse)

Sa campagne, quasi électorale, porte ses fruits. Quelques semaines plus tard, en mai, le futur avocat accueille son ami, dans la résidence familiale de Deux-Montagnes, quand les Chiefs repêchent Duvernay-Tardif.

Le géant n’a guère le temps de célébrer : il doit s’envoler pour Kansas City le lendemain matin…

À son arrivée au Missouri, il découvre avec stupeur l’envers du décor de la NFL. Plus de la moitié des recrues qu’il rencontre ont grandi dans la pauvreté au sein de familles monoparentales et peu scolarisées. Pour ces jeunes, le choix de « carrière » se résumait souvent au football… ou aux gangs de rue. « J’ai beau essayer, je ne comprendrai jamais complètement leur réalité », dit le Québécois.

Quelques semaines plus tard, il participe à un symposium de recrues organisé par la NFL. Les joueurs sont invités à échanger sur leurs « difficultés personnelles » en petits groupes, pilotés par des psychologues. Chaque vendredi, de mai à octobre, les Chiefs convient aussi leurs recrues à des conférences sur le suicide chez les athlètes, les arnaqueurs, la « gestion » des filles et, bien sûr, de l’argent. Quand ils tou-chent soudainement des centaines de milliers de dollars, « il y a des jeunes qui virent un peu fous », dit Duvernay-Tardif.

Lui jure que l’argent — il touche le salaire minimum de la NFL, soit 510 000 dollars américains — ne le changera pas. Sa plus grande dépense ? Une camionnette Jeep de 1981 qui n’a plus d’odomètre et qu’il a payée 10 000 dollars.

Il loue un modeste deux-pièces dans un immeuble en rénovation du centre-ville de Kansas City. Sur une table du salon, à côté de sa guitare, traîne le livre favori du milliardaire Warren Buffett, L’investisseur intelligent. S’y trouve aussi un briquet en forme de munition de gros calibre (300). « C’est un cadeau d’un coéquipier qui trouvait que je n’étais pas assez américain ! » m’explique-t-il.

Pour l’initier à la « culture » des armes, ses coéquipiers l’ont invité à des séances de tir au fusil dans la cour d’une maison de banlieue. Lorsqu’il est allé se procurer des munitions au Walmart, une caissière lui a demandé ses papiers d’identité pour les bières… mais pas pour les munitions. « C’est tout un fossé culturel, dit-il. Mais pour mes coéquipiers, c’est moi l’“étrange”. »

Au-delà des divergences de vue, nombre d’entre eux parviennent mal à saisir pourquoi il s’entête à jouer au football, fût-ce dans la NFL. « Certains gars me disent : “Si j’étais médecin, je ne serais pas ici.” »

Beaucoup de joueurs sont obsédés par la crainte des commotions cérébrales, véritable fléau dans la NFL. Il y a deux ans, la ligue a dû verser 700 millions de dollars à un groupe d’anciens joueurs souffrant de séquelles de blessures à la tête.

Plus tôt cette année, une recrue des 49ers de San Francisco a pris sa retraite après seulement une année dans la NFL, disant préférer tourner le dos à des millions de dollars plutôt que d’amputer son espérance de vie.

« C’est une décision totalement légitime, dit le futur médecin. N’importe quel gars qui a une tête sur les épaules doit y réfléchir. Les gens ont raison de penser que les joueurs de la NFL sont privilégiés. Mais nous, on sait qu’à chaque jeu, on joue non seulement notre carrière, mais aussi notre vie. »

Il porte, dans son casque, trois capteurs qui transmettent à son téléphone des données sur tous les coups que sa tête encaisse. Conçu par une entreprise ontarienne, ce « Shockbox » n’a encore détecté aucun assaut jugé trop dangereux.

Pour l’heure, il consacre toute son énergie à s’entraîner, à maintenir son poids — il doit ingurgiter 6 500 calories par jour pour y parvenir — et à étudier les lignes de défense ennemies.

Entre deux saisons, il compte terminer sa médecine (il aimerait devenir chirurgien orthopédique) et passer du temps avec sa copine, étudiante en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal. Selon ses agents, il pourrait toucher le gros lot quand viendra le temps de renégocier son contrat avec les Chiefs.

Mais s’il devait subir une commotion cérébrale, il réfléchirait « sérieusement » à son avenir. « Je suis prêt à accepter le fait que, si je joue encore cinq ans, j’aurai probablement de la difficulté à marcher à 50 ans à cause de mes articulations, dit-il. Mais je suis moins prêt à accepter un trauma à la tête. Nuire à une carrière de 40 ans en médecine pour jouer un an de plus dans la NFL ? Ça n’aurait aucun sens. »