Société

Le pouvoir aux élèves

Pour intéresser les élèves de la génération Z, il faut enseigner autrement, pense l’équipe du collège Sainte-Anne.

Photo: 123RF
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Les enseignants qui souhaitent se joindre à l’équipe du collège Sainte-Anne, une école privée de Lachine dans l’ouest de Montréal, ont intérêt à ne pas être réfractaires au changement. Dès l’entrevue d’embauche, on leur demande s’ils sont prêts à embrasser des méthodes pédagogiques novatrices, quitte à mettre de côté une partie de ce qu’ils ont toujours fait.

Le vénérable établissement de pierre situé aux abords du canal Lachine est en quelque sorte devenu une école-laboratoire. Le monde change et l’école doit s’adapter, estime Isabelle Senécal, directrice de l’enseignement et de l’innovation pédagogique au collège Sainte-Anne, qui pilote cette transformation amorcée il y a deux ans. « Les méthodes traditionnelles ne fonctionnent plus. Les jeunes apprennent et réagissent différemment ; ils questionnent, argumentent et perdent vite l’intérêt pour des tâches dont ils ne reconnaissent pas la pertinence», expose-t-elle.

Cette réalité implacable a été démontrée en 2010, par un grand sondage mené auprès de 44 000 élèves québécois d’écoles privées. À peine 44% d’entre eux se sont dits motivés par leurs études! Même s’ils réussissent aussi bien qu’avant, le coeur n’y est plus. La Fédération des établissements d’enseignement privés s’est retroussé les manches pour tenter de voir, avec ses écoles membres, comment elles pouvaient ranimer le désir d’apprendre chez ces jeunes gens.

Les écoles privées, soumises à moins de contraintes que les écoles publiques, ont la liberté d’embaucher qui elles veulent et d’imposer aux parents l’achat ou la location d’appareils électroniques. Certaines, comme le collège Sainte-Anne, ont mis à profit cette liberté d’action pour proposer une nouvelle vision de ce que devrait être l’école en ce début de XXIe siècle. Il faut le préciser : les élèves de ce collège sont sélectionnés sur la base de leurs résultats scolaires et possèdent déjà pour la plupart de bonnes compétences numériques.

Le virage comprend, on s’en doutait, une utilisation accrue de la technologie, mais dépasse de loin le simple ajout d’appareils dans les classes. «Chaque élève vient en cours avec un portable PC depuis déjà six ans; on n’est donc plus à l’étape de l’intégration de la technologie, dit Isabelle Senécal. Ces outils sont là, ils sont incontournables; c’est la façon de les utiliser qui importe maintenant. Je le dis avec modestie, mais je pense qu’on a un pas d’avance sur d’autres écoles.»

Un exemple : le principe de la pédagogie inversée, adopté par certains profs. Les élèves voient la théorie le soir à la maison, en regardant une courte vidéo préparée par leur enseignant, et ils font leurs devoirs en classe, le lendemain. Ils peuvent ainsi recevoir de l’aide sans attendre s’ils butent sur un exercice. Et puisqu’ils ont une tâche précise à accomplir, ils ont moins tendance à regarder le plafond ou à texter en attendant la fin du cours.

Marie-Hélène Simard, enseignante de mathématiques, a adopté cette pratique avec enthousiasme. Elle a réaménagé sa classe, dont les pupitres ont été remplacés par des tables où plusieurs élèves peuvent travailler en équipe. Sur les murs de la classe, huit écrans munis de projecteurs peuvent être utilisés par les élèves ou par l’enseignante, ce qui permet à chaque groupe de travailler à son rythme sur les défis proposés. «Je donne 10 minutes d’enseignement magistral au début du cours, puis je me déplace d’un groupe à l’autre pour répondre aux questions, fournir des explications supplémentaires. Cette façon d’enseigner me ressemble davantage », dit-elle. Seuls quelques enseignants ont, comme elle, entièrement modifié leur pratique, mais au moins le tiers d’entre eux choisissent la pédagogie inversée pour enseigner certaines notions en cours d’année.

Tous les enseignants utilisent par ailleurs une plateforme éducative en ligne, que ce soit Moodle ou ChallengeU, avec laquelle ils peuvent créer ou rendre accessibles des contenus éducatifs, qu’il s’agisse de vidéos, de textes ou d’exercices, et interagir avec les élèves.

ChallengeU a été créée par un jeune enseignant de mathématiques du collège, David Chartrand, devenu depuis entrepreneur du Web. La plateforme est maintenant utilisée par des écoles québécoises, françaises, belges et américaines et l’entreprise, qui compte une vingtaine d’employés, a ouvert un bureau aux États-Unis.

C’est pour faire de ses élèves de futurs David Chartrand, allumés et prêts à conquérir la planète, que le collège Sainte-Anne est en train de redéfinir sa mission. Pour qu’ils trouvent leur place dans un monde où tout va vite, où le travail autonome est de plus en plus fréquent, où la créativité est devenue une vertu cardinale et l’aptitude à collaborer, une compétence vitale.

Une fois par mois, une dizaine d’enseignants et de membres de la direction se réunissent et font chauffer leurs neurones pour identifier les meilleures approches et les faire connaître à l’ensemble du corps enseignant, régulièrement invité à suivre des formations pour acquérir de nouvelles compétences ou glaner des idées neuves. Tous les enseignants ne modifient pas leurs pratiques à la même vitesse, mais la voie à suivre est claire.

«On veut promouvoir la culture de l’essai-erreur chez les profs, dit Isabelle Senécal. Dans une école, cette culture n’est pas très présente. L’enseignant a souvent peur de l’erreur, et il ne la permet pas beaucoup à l’élève non plus. Nous encourageons l’enseignant à tenter des choses, en le guidant pour que ces innovations soient réfléchies et servent l’objectif d’un apprentissage plus efficace. »

Le collège encourage aussi la culture de l’échange, qu’ils s’agissent d’échange d’informations ou de matériel éducatif. C’est la seule façon viable de mettre en pratique une autre approche privilégiée par le collège, la ludification, qui consiste à transformer en jeu une situation d’apprentissage. Un exercice de sciences qui s’apparente à une mission de Star Wars, c’est intéressant, mais cela demande un temps fou à l’enseignant, d’où l’intérêt de mettre en commun ces jeux pour pouvoir ensuite utiliser ceux préparés par des collègues.

L’autre voie consiste à faire créer le matériel… par les élèves eux-mêmes ! C’est ce qu’a tenté un enseignant d’histoire de 4e secondaire, en demandant aux élèves de lui expliquer la guerre du Golfe dans une vidéo de quatre minutes, conçue en équipes de deux. Motivés, les jeunes ont mis des heures à chercher des informations et des images, puis à les mettre en forme dans le logiciel MovieMaker.

«Dorénavant, l’important n’est plus de mémoriser des connaissances, mais de savoir trouver l’information, la valider, reconnaître les bonnes sources et lier les informations entre elles, dit Isabelle Senécal. Certains craignent que l’ordinateur et le Web ne remplacent l’enseignant. Rien n’est plus faux. L’enseignant est plus indispensable que jamais pour aider les jeunes à développer leur sens critique.»