SociétéDes gars, des filles

Femmes au bord de la falaise de verre

Votre entreprise, votre parti, votre gouvernement sont dans l’embarras ? C’est le moment ou jamais de vous doter d’une femme chef ! Quitte à ce qu’elle coule avec vous…

Rachel Notley. (Photo: Larry MacDougal/La Presse Canadienne)
Rachel Notley. (Photo: Larry MacDougal/La Presse Canadienne)

Le premier ministre Philippe Couillard a nommé trois femmes de plus au Conseil des ministres à l’occasion de son remaniement de janvier dernier, ce qui a fait passer la représentation féminine au Cabinet de 32% à 40%. Est-ce un hasard si ce souci accru de confier de hautes fonctions aux femmes se manifeste au moment où le gouvernement vit une période difficile?

Peut-être pas.

En Alberta, la première ministre Rachel Notley a accédé au pouvoir, l’an dernier, alors que s’effondrait le prix du pétrole et s’envolaient les emplois, après des décennies d’abondance.

Lorsque Kim Campbell est devenue première ministre du Canada, en 1993, elle prenait le relais d’un des politiciens les plus impopulaires que le pays ait connus; elle s’est fait battre à plate couture aux élections, à peine cinq mois plus tard. L’essayiste canadien-anglais Will Ferguson a écrit à ce sujet que «succéder à Brian Mulroney à la tête du parti, c’était comme prendre les commandes d’un 747 juste avant qu’il s’écrase dans les Rocheuses».

Ce ne sont pas les seules qui se sont assises dans le poste de pilotage au moment où l’avion piquait du nez. Dans le milieu des affaires, Mary Barra, chez General Motors, Carly Fiorina, chez Hewlett-Packard, et Marissa Mayer, chez Yahoo!, sont devenues PDG alors que leurs entreprises traversaient de graves crises.

C’est ce qu’on appelle la «falaise de verre»: les femmes ont tendance à être nommées à des postes de pouvoir lorsqu’une organisation est dans le pétrin, des situations forcément précaires qui les mettent plus à risque d’échouer. Et d’être punies ensuite pour les déroutes provoquées par leurs prédécesseurs. Et vlan!

Mary Barra (General Motors), Carly Fiorina (Hewlett-Packard) et Marissa Mayer (Yahoo!) sont devenues PDG alors que leurs entreprises traversaient de graves crises. (Photos de gauche à droite: Dave Pinter; Rex/PC; AP/PC)
Mary Barra (General Motors), Carly Fiorina (Hewlett-Packard) et Marissa Mayer (Yahoo!) sont devenues PDG alors que leurs entreprises traversaient de graves crises. (Photos de gauche à droite: Dave Pinter; Rex/PC; AP/PC)

Une fois fracassé le plafond de verre, comme on surnomme l’ensemble des embûches qui empêchent encore nombre de femmes d’atteindre les plus hauts sommets, celles qui néanmoins y parviennent risquent de voir le sol se dérober sous leurs pieds.

Des dizaines d’études scientifiques ont attesté l’existence de ce phénomène au cours de la dernière décennie. Les psychologues organisationnels Michelle Ryan, de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni, et Alexander Haslam, aujourd’hui à l’Université du Queensland, en Australie, ont été les premiers à le décrire, en 2005, dans la revue British Journal of Management.

Les chercheurs ont comparé une quinzaine de grandes entreprises britanniques qui avaient nommé des femmes à leur conseil d’administration avec une quinzaine de sociétés ayant plutôt nommé des hommes. Ils ont examiné leur rendement (la valeur de leur action en Bourse) au cours des cinq mois ayant précédé ces choix et dans les trois mois suivants. Résultat, les entreprises qui avaient placé des femmes au C.A. venaient de connaître un passage difficile ou instable, tandis que celles ayant retenu des hommes étaient financièrement stables, avant comme après les nominations.

Le duo de chercheurs a confirmé cette tendance grâce à une expérience orchestrée dans des conditions contrôlées, comme ils l’ont raconté dans Leadership Quarterly, en 2008. Des volontaires se sont prêtés au jeu de choisir, sur la base des CV d’un homme et d’une femme tout aussi qualifiés l’un que l’autre, la meilleure personne pour un poste de directeur financier d’une multinationale. La candidate féminine avait plus de chances d’être recommandée lorsque l’entreprise auprès de laquelle elle postulait était sur le déclin que lorsqu’elle était en plein essor. Les chercheurs ont obtenu ces résultats aussi bien quand ils ont posé la question à des étudiants universitaires qu’à des gens d’affaires établis!

Pour revenir à la politique, peut-être avez-vous déjà remarqué que les femmes se retrouvent encore parfois dans les circonscriptions perdues d’avance, alors qu’on réserve aux hommes les forteresses des partis. Vous n’avez pas rêvé. C’est bel et bien ce qui s’est passé, par exemple, lors du scrutin de 2005 au Royaume-Uni, du moins au Parti conservateur, selon des observations rapportées en 2010 dans Psychology of Women Quarterly. Et quand on fait le test auprès d’étudiants en sciences politiques en leur demandant de choisir quel candidat devrait disputer une élection donnée, eux aussi préfèrent nettement la femme si le siège en jeu est réputé difficile à gagner.

Reste à comprendre pourquoi on envoie plus facilement les femmes au front dans les missions périlleuses. Croit-on qu’elles accepteront plus facilement la défaite? Qu’elles se retireront élégamment quand on les mettra à la porte? Est-ce qu’on les estime si peu qu’on se fiche bien de les destiner à l’abattoir? Ou bien… quoi de mieux que des femmes, ces éternelles étrangères dans les sphères du pouvoir, pour donner aux investisseurs ou aux électeurs un signal de changement, d’audace?

Mais peut-être les juge-t-on, à tort ou à raison, plus habiles pour gérer les contrecoups humains d’une déconfiture, plus compréhensives, compatissantes. C’est l’une des hypothèses qu’avance la chercheuse Michelle Ryan pour expliquer l’existence de la falaise de verre. Les femmes seraient perçues comme des leaders idéales en temps de crise, non pas parce qu’on s’attend à ce qu’elles redressent la situation, mais parce qu’on leur prête un talent particulier pour accompagner leurs employés dans la tempête, et une disposition à accepter la responsabilité pour les erreurs des autres. Ah! cette idée stéréotypée de la femme qui saura prendre soin d’autrui, quitte à se sacrifier elle-même…