Société

Tous menteurs?

Athlètes dopés, sénateurs dépensiers, entrepreneurs malhonnêtes, scientifiques au CV gonflé… le mensonge est partout. Et si c’était dans la nature humaine? Reportage.

Illustration: Gérard Dubois
Illustration: Gérard Dubois

Auriez-vous l’audace d’un Sacha Guitry, ce dramaturge français qui, au terme d’un repas raté et d’une soirée ennuyeuse, a fait remarquer à son hôte que «tout était froid, sauf le champagne»?

On aura beau dire que «mentir, c’est pas beau», on ment tous un peu, parfois. Par politesse, vu que la vie en société serait impossible si l’on devait toujours dire toute la vérité, et rien que la vérité. Les philosophes ont même un qualificatif pour ce genre de choses: les mensonges «officieux».


Ce texte fait partie de notre dossier sur le mensonge:

Le grand bluff de Lucien Bouchard


Mais il y a un mensonge d’un autre type, du genre qui dérange. Le mensonge dit «pernicieux», qui sert à camoufler la triche, l’escroquerie ou le crime. Triche, comme: Volkswagen a truqué des tests antipollution pour obtenir de meilleurs résultats. Escroquerie, comme: des entrepreneurs se sont entendus pour gonfler des factures de travaux d’infrastructures. Crime, comme: l’ex-lieutenante-gouverneure du Québec Lise Thibault a soumis des dépenses non liées à sa fonction, fraudant les gouvernements.

On a beau crier au scandale, vitupérer contre les filous qui font la une des médias… ceux-ci n’ont pas l’exclusivité du mensonge pernicieux! Bien sûr, nos mensonges sont loin d’avoir les conséquences de ceux révélés à la commission Charbonneau. Nos petits délits ordinaires — apporter des fournitures de bureau à la maison, rouler en voiture plus vite que la limite permise, embaucher des ouvriers au noir — passent souvent sous l’écran radar des autorités. Et il est bien difficile d’en estimer l’ampleur. Mais ces délits seraient très courants, au point de faire de la malhonnêteté le défaut le plus répandu chez les humains. La bonne nouvelle, c’est que les scientifiques comprennent de mieux en mieux pourquoi il en est ainsi, et qu’ils ont des solutions pour nous ramener dans le droit chemin!

Rassurez-vous : rares sont les gens qui trichent beaucoup. Mais presque tout le monde le fait un peu, conclut le chercheur américain Dan Ariely. «Ils trichent, vous trichez, et oui, je triche aussi à l’occasion», écrit-il dans son essai The (Honest) Truth About Dishonesty (la vérité honnête sur la malhonnêteté), publié en 2012.

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«Il faut voir les délits rapportés dans les médias comme la pointe d’un iceberg, croit le chercheur Jean-François Sénéchal, qui enseigne l’éthique professionnelle aux futurs ingénieurs à l’Université Laval. Des étudiants qui jurent que jamais ils n’auraient agi comme les ingénieurs véreux qui ont défilé à la commission Charbonneau. Je les préviens qu’ils sont tous à risque… simplement parce qu’ils sont humains : comme nous tous, ils surestiment leur intégrité, ont tendance à se soumettre à l’autorité et à faire comme les autres!»

Pour les spécialistes de l’évolution, la capacité de contourner les règles pour son profit personnel est indissociable de l’intelligence sociale. Elle irait même de pair avec la créativité. Les spécialistes du comportement animal ont ainsi montré que de nombreuses espèces magouillent pour accaparer des avantages au sein d’un groupe, depuis les bactéries (capables de détourner à leur compte des réactions biochimiques) jusqu’aux grands singes, qui chapardent et mentent copieusement à leurs congénères. L’éthologue écossais Richard Byrne a même calculé que la capacité de tricher des primates est proportionnelle à la taille de leur néocortex, la partie la plus complexe et élaborée du cerveau.

Chez l’humain, les premiers mensonges apparaissent vers l’âge de deux ans, puis s’affinent progressivement. À l’âge de raison, vers sept ou huit ans, les enfants sont capables de bâtir un discours cohérent autour de leurs mensonges. Ils en comprennent alors très vite l’intérêt. La triche à l’école culmine au secondaire, quand l’adolescence encourage la prise de risques.

En 2006, dans une étude menée par des chercheurs ontariens auprès de 20 000 étudiants universitaires au Canada, 53% des jeunes ont avoué avoir déjà pratiqué le «copier-coller» dans leurs travaux, s’attribuant sans mot dire le fruit du labeur de quelqu’un d’autre. Et les trois quarts ont admis avoir triché au moins une fois, par exemple en copiant sur leur voisin, pendant leurs examens au secondaire !

Depuis l’avènement d’Internet, universités et collèges ne savent plus à quel saint se vouer pour endiguer le plagiat. Dans la dernière décennie, la plupart ont révisé leurs règlements pour punir plus sévèrement les fautifs et ont accru la sensibilisation. Nombre d’établissements, comme l’Université du Québec à Chicoutimi, misent aussi sur des logiciels de détection du plagiat, tels que Compilatio ou Turnitin, deux ténors d’un marché en expansion.

«Vous avez déjà triché, vous le ferez encore et pour les mêmes raisons», dit à ses étudiants Jean-François Sénéchal, qui me raconte la blague préférée des éthiciens. Un père dispute son enfant qui a chapardé des crayons à l’école: «C’est mal de voler! Si tu as besoin de crayons, dis-le-moi, je t’en rapporterai du bureau.»

Dans l’anonymat des sondages ou des études scientifiques, on cesse parfois de mentir pour avouer ses écarts de conduite. Interrogés par la Société de l’assurance automobile du Québec, 70% des conducteurs ont ainsi dit rouler souvent au-dessus des limites de vitesse.

Selon un sondage mené par H&R Block en 2012, 55 % des Canadiens se sont dits prêts à payer un entrepreneur au noir pour éviter d’acquitter les taxes. Partout dans le monde, l’évasion fiscale est un des délits les plus courants. Selon de multiples experts, cela tient surtout au fait qu’on ne se rend pas compte que cet argent va au bien commun, ou qu’on ne fait pas confiance à l’État pour le gérer.

Mentir à sa compagnie d’assurances est aussi un acte très répandu. Le Bureau d’assurance du Canada estime que 15% des primes servent à compenser des arnaques! Dans un sondage réalisé aux États-Unis en 2003, un assuré sur trois jugeait raisonnable de mentir en réclamant un peu plus que les dommages réels lors d’un accident de voiture. Une enquête en Ontario a révélé que la majorité des coupables sont des gens ordinaires qui profitent de l’occasion, et non des arnaqueurs professionnels.

À ce stade, cher lecteur, vous pensez sans doute que vous valez bien mieux que toute cette «racaille».

C’est fort possible… sauf que de nombreuses études ont montré que, pour conserver son estime de soi, on a souvent tendance à se croire bien plus intègre que la moyenne des gens.

«Si on demande à un groupe de personnes comment elles se situent sur une échelle du bien et du mal de 0 à 100, qui irait, disons, de Darth Vador à Gandhi, la plupart s’accordent la note de 75, mais donnent seulement 50 ou 60 à leurs pairs», confirme l’éthicien Jean-François Sénéchal. Ce syndrome du «supérieur à la moyenne» a été démontré à de multiples reprises et dans toutes sortes de contextes.

On en a vu un bel exemple à la commission Charbonneau, où Frank Zampino a reconnu s’être mis en conflit d’intérêts en acceptant des cadeaux d’entrepreneurs. L’ancien président du comité exécutif de la Ville de Montréal a refusé d’admettre qu’il avait été influencé, estimant qu’il était un homme particulièrement rationnel. Supérieur à la moyenne, quoi…

Frank Zampino, ex-numéro deux de la Ville de Montréal, a nié devant la commission Charbonneau avoir été influencé. (Crédit: PC Pickpocket)
Frank Zampino, ex-numéro deux de la Ville de Montréal, a nié devant la commission Charbonneau avoir été influencé. (Image: PC Pickpocket)

Frank Zampino a aussi illustré ce que les chercheurs nomment la «dissonance cognitive», ce mécanisme de rationalisation qui permet à chacun de concilier ses actes et sa morale, même quand ils semblent a priori incompatibles. «On veut tous pouvoir se regarder dans le miroir pour y voir quelqu’un de bien», explique Laurent Bègue, qui explore la question dans son livre Psychologie du bien et du mal, paru en 2011. Mais l’image peut être drôlement déformée…

De nombreux témoins de la commission Charbonneau ont dit qu’ils n’avaient fait que prendre le train en marche, pour faire comme les autres. Une excuse hypocrite, qui rappelle celle que le cycliste déchu Lance Armstrong a lancée à l’animatrice Oprah Winfrey pour justifier le fait qu’il se soit dopé: «Je pensais que je me battais à armes égales.» Comprendre: que tous les autres se dopaient aussi.

Photo: L. Cironneau / AP / La Presse canadienne.
Photo: L. Cironneau / AP / La Presse canadienne.

La malhonnêteté est aussi contagieuse qu’une maladie infectieuse, estime le chercheur américain Dan Ariely. Et dès qu’un système qui l’encourage se met en place, par exemple en permettant des gains faciles sans grand risque de se faire prendre, ou en tolérant des pratiques douteuses, beaucoup de gens succombent.

Sitôt que les délits se multiplient dans un milieu, le réflexe premier consiste souvent à renforcer la surveillance et à gonfler les peines. Par exemple, dans les dernières années, le ministère du Revenu du Québec a mis les bouchées doubles pour tenter de récupérer l’argent de l’évasion fiscale. L’agence gouvernementale a engagé 1 100 personnes en trois ans pour multiplier les contrôles. Les universités appliquent la même recette pour lutter contre le plagiat: l’UQAM prône la « tolérance zéro », et l’Université Concordia prévient ses étudiants qu’aucune excuse ne sera acceptée.

Cette approche a ses limites: on ne peut pas mettre un policier derrière chaque feu rouge et envoyer en prison à perpétuité le conducteur qui le grille! Pire, selon Dan Ariely, l’escalade de la répression est contre-productive. Depuis qu’il serre la vis aux contribuables, Revenu Québec a été traîné de nombreuses fois devant les tribunaux, et les juges ont condamné certaines de ses pratiques, comme le fait de donner aux employés des quotas d’argent à récupérer.

De tout petits changements peuvent avoir de bien plus grands effets. Dans ses conférences, l’économiste de l’Université de Chicago Steven Levitt, auteur du très populaire bouquin Freakonomics, raconte comment, dans les années 1980, un employé du fisc américain a eu l’idée de demander aux contribuables le numéro d’assurance sociale de leurs enfants plutôt que leur prénom dans leurs déclarations. Du jour au lendemain, sept millions d’enfants à charge ont «disparu», et le Trésor public a récupéré 20 milliards de dollars!

Les organismes qui subventionnent la recherche au Canada croient eux aussi avoir mis le doigt sur un moyen très simple de lutter contre la fraude scientifique, qui serait en plein essor: changer une ligne dans leurs formulaires de demande de financement. Plutôt que d’exiger des chercheurs la liste exhaustive de leurs publications scientifiques, ils envisagent de leur demander seulement leurs cinq articles les plus importants.

«Cette mesure pourrait avoir un effet radical sur le nombre d’études bâclées ou dédoublées», estime Jean-François Sénéchal. Dans les dernières années, l’augmentation de la compétition pour les subventions a, croit-on, amené des scientifiques à aller de plus en plus vite en besogne pour publier le plus grand nombre possible d’articles, suivant le célèbre adage «publier ou périr». Si on diminue la pression à publier, on va sans doute faire rentrer bien des chercheurs dans le rang.

Pour Nina Mazar, professeure de marketing à l’Université de Toronto et ancienne collègue de Dan Ariely, on pourrait aller beaucoup plus loin pour inciter les fraudeurs à la vertu. «La recherche en neurosciences et en psychologie a montré qu’il existe dans le cerveau humain de puissants mécanismes internes de récompense aux comportements vertueux», explique-t-elle.

Nina Mazar croit que par différents artifices, on pourrait faire en sorte que le cerveau mobilise cette «envie de faire le bien» au moment même où l’on pourrait être tenté de tricher.

Pour tester cette idée, elle s’est livrée à une expérience étonnante avec l’équipe de Dan Ariely. Les chercheurs ont sollicité 450 étudiants d’une université californienne. Ils ont demandé à la moitié de se remémorer les 10 commandements, et à l’autre moitié une liste de 10 livres qu’ils avaient lus au collège. Immédiatement après, tous devaient accomplir un exercice de calcul au cours duquel ils pouvaient tricher en toute impunité. « Les 10 commandements agissaient comme un puissant rappel éthique: ceux qui avaient dû faire l’effort d’essayer de se les remémorer ont beaucoup moins triché lors du test que ceux de l’autre groupe, qu’ils aient été ou non croyants, et bien que personne ne se soit souvenu de toute la liste », raconte Nina Mazar.

Ces petits rappels éthiques, encouragements doux que les psychologues désignent par le surnom anglais nudge (coup de pouce), pourraient s’avérer très puissants pour combattre nombre de malhonnêtetés ordinaires. En 2012, Nina Mazar en a trouvé un tout simple… et diablement efficace: le fait de demander à des gens de signer une déclaration sur l’honneur en haut d’un formulaire, donc avant de le remplir, plutôt qu’à la fin, fait chuter radicalement le nombre de déclarations frauduleuses !

Au Royaume-Uni, le fisc s’intéresse beaucoup à ces ruses qui encouragent la vertu. Récemment, l’agence du revenu a modifié certains de ses formulaires en s’appuyant sur la recherche sur les nudges. «Elle a testé une nouvelle formule pour rappeler à l’ordre les gens ayant dépassé la date limite pour envoyer leur déclaration de revenus. Plutôt que d’insister sur le retard, on leur dit que 98% de leurs voisins ont déjà payé leur dû. Et ça marche!» explique Nina Mazar, qui regrette que les autorités canadiennes se montrent encore frileuses par rapport à ce genre d’expérimentation.

La moralité, comme l’art, signifie tracer une ligne quelque part, disait Oscar Wilde. Cette ligne, c’est aussi celle qui sépare les petits délits des crimes plus graves, celle qui fait que bien des gens sont prêts à faire figurer un repas entre amis sur une note de frais à l’occasion, mais pas à réclamer des remboursements pour une résidence secondaire, comme l’ont fait des sénateurs à Ottawa. La morale reste toutefois une notion très élastique, puisqu’on a déjà prouvé que ceux qui sont les plus virulents à condamner les tricheries de leurs semblables… sont aussi les plus susceptibles d’en faire autant!

*

3,5 milliards de dollars

Somme des taxes et impôts impayés en 2012 au Trésor public québécois. De quoi combler le déficit budgétaire ! Revenu Québec se dit incapable de chiffrer la part des fraudes
portant sur de petites sommes.

1 000 universités fantômes

Nombre recensé aux États-Unis seulement par la société américaine eVerifile, qui offre des services de vérification de CV. Le commerce de diplômes bidon, vendus pour quelques centaines de dollars, est florissant !

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Gare aux logiciels tricheurs!

Au fur et à mesure que l’informatique et la robotique envahissent nos vies, la fraude par logiciel interposé risque de prendre beaucoup d’ampleur, croient de nombreux spécialistes. Tout comme Volkswagen a muni ses voitures diésels d’un logiciel capable de détecter les tests de pollution pour s’y conformer, des fabricants d’appareils dits «intelligents» ou d’équipements industriels pourraient doter leurs produits de programmes informatiques discrets leur permettant de se soustraire à des inspections ou d’obtenir indûment des certifications, estime Ryan Calo, spécialiste de la cybercriminalité à l’Université de Washington. Instruments médicaux, radars photographiques, systèmes de banques en ligne, machines à voter… Tout ce qui contient de l’électronique peut a priori être manipulé par des codes de triche souvent bien difficiles à repérer.

Volkswagen a toute une pente à remonter auprès des consommateurs depuis que la société a été prise à mentir sur ses avantages «verts».
Volkswagen a toute une pente à remonter auprès des consommateurs depuis que la société a été prise à mentir sur ses avantages «verts». (Photo: B. Classen / Alamy Stock Photo)

Il serait aussi facile de programmer la durée de vie de certains appareils, pour forcer les consommateurs à les remplacer rapidement. Dans des imprimantes, des programmeurs indépendants ont déjà trouvé des lignes de code qui hâtent la fin de la cartouche d’encre! Mais «l’obsolescence programmée» n’est pas un crime (sauf en France, depuis l’été dernier) et peu d’entreprises se sont fait pincer.

Par manque d’expertise en génie logiciel, les autorités ont bien du mal à déceler la triche informatique. Il a ainsi fallu six ans à l’Agence américaine de protection de l’environnement pour épingler Volkswagen, et c’est une organisation non gouvernementale qui a découvert l’arnaque. Ryan Calo souhaite que les États-Unis se dotent d’une commission fédérale sur la robotique, formée d’ingénieurs et de juristes, pour mieux traquer les programmes truqués.

Des employés modèles?

• Au sommet du palmarès des fraudes professionnelles trônent la fausse facturation, la corruption et la triche sur les allocations de dépenses, selon Dominic Peltier-Rivest, spécialiste en prévention et détection de la fraude. «La corruption n’est pas qu’une affaire d’État, elle se produit à tous les niveaux et dans toutes les organisations. Des techniciens qui acceptent de l’argent pour intervenir plus rapidement sur un problème informatique, ça se voit!»