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Faut-il abolir les rabais pour les aînés?

Vieillir vient avec des privilèges. Mais des voix s’élèvent pour demander la fin de ces pratiques jugées discriminatoires.

Photo: Masterfile
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Mardi matin, au Marché central de Montréal. Les stationnements des commerces sont déserts. Sauf celui du Réno-Dépôt, plein à craquer. À l’intérieur du magasin, il y a une telle cohue qu’on pourrait croire que ce sont les soldes du lendemain de Noël. Mais non, c’est « La journée des boomers ». Chaque premier mardi du mois, les clients de 55 ans et plus ont droit à un rabais de 10 % sur la marchandise en magasin. C’est la journée de la semaine où l’affluence est la plus grande. Et de loin.

Réno-Dépôt, Greiche & Scaff, Pharmaprix, Best Western, Cineplex, Banque Scotia… On ne s’étonne plus de voir des commerces accorder des rabais aux personnes âgées — parfois aussi jeunes que 55 ans —, leur offrir une matinée privilège ou une carte de fidélité dorée.


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Cette pratique fait cependant de plus en plus sourciller des jeunes, mais aussi des économistes, qui se demandent pourquoi consentir des rabais en fonction de l’âge plutôt que des revenus.

Offrir des remises aux personnes âgées, c’est une question de marketing, selon Benoit Duguay, professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. « Les aînés, c’est un marché énorme ! » dit-il.

Les 65 ans et plus constituent 15 % de la population québécoise. D’ici 2050, ce sera le double. Et les entreprises veulent s’assurer de leur fidélité, croit Benoit Duguay. Certaines cherchent aussi à générer du trafic lors des journées de faible affluence ou à « se donner bonne image en aidant des personnes perçues comme plus vulnérables », ajoute-t-il.

Le privé n’est pas le seul à offrir des avantages à ce groupe d’âge. Des institutions publiques lui font aussi la part belle : tarifs réduits dans les transports en commun, prix spéciaux sur les entrées à la piscine municipale et dans les musées…

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Les rabais les plus importants que l’État offre aux aînés se trouvent cependant dans les déclarations de revenus fédérale et provinciale, sous forme de crédits d’impôt et de mesures fiscales. Comme le fractionnement du revenu de pension, qui permet au contribuable d’attribuer jusqu’à la moitié de son revenu à celui de son conjoint. Cette mesure peut représenter une économie fiscale annuelle de quelques milliers de dollars. En combinant tous les crédits accordés aux 65 ans et plus, un couple dont l’un des membres a un revenu de pension de 120 000 dollars, par exemple, et qui transfère 30 000 dollars à son conjoint (dont le revenu, aux fins de cet exemple, est de 50 000 dollars), obtient un retour d’impôt d’environ 4 000 dollars (fédéral et provincial combinés).

« Comparés à ça, les rabais à la piscine, c’est pas mal des “pinottes” », dit l’économiste David Boisclair, de la Chaire de recherche Industrielle Alliance sur les enjeux économiques des changements démographiques.

Il faut remonter aux années 1960 et 1970 pour connaître l’origine de l’aide financière accordée aux retraités. À l’époque, le revenu médian des personnes de 65 ans et plus était de 11 000 dollars par année, soit environ 20 000 dollars de moins que celui de la génération des 25-34 ans. Une personne âgée sur trois vivait sous le seuil de la pauvreté ! « L’État a commencé à donner des avantages aux aînés pour qu’ils continuent d’avoir accès à certains services », dit David Boisclair.

En 45 ans, la situation financière des Québécois âgés a cependant fait des pas de géant. Le revenu médian des 65 ans et plus a plus que doublé, et se chiffre aujourd’hui à 22 187 dollars par année, tandis que celui des jeunes a progressé de 12%. Les actifs nets moyens (les actifs moins les dettes) des contribuables de 65 ans et plus ont aussi explosé. Rien que de 1999 à 2012, leur valeur est passée de 301 000 à 551 000 dollars. Cela dit, les actifs nets moyens des 25-34 ans ont augmenté eux aussi, passant de 98 000 dollars à 172 000 dollars au cours de la même période.

Par ailleurs, le pourcentage de gens de 65 ans et plus qui vivent sous le seuil du faible revenu après impôts est en chute libre : il est passé de 31 % en 1976 à 8,4 % en 2011. C’est plus bas que la moyenne québécoise, qui est de 9,5 %.

En d’autres termes, bon nom­bre d’aînés sont moins « vulnérables » qu’avant. Dans ce cas, pourquoi continuer de leur offrir des privilèges ?

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C’est la question que se posent des économistes, tel Pierre Fortin, professeur émérite de sciences économiques à l’UQAM et chroniqueur à L’actualité. « Les aînés ne devraient pas avoir droit à plus de rabais que les autres, si leur taux de pauvreté est plus bas que la moyenne, dit-il. Sinon, ça veut dire qu’il y a des riches qui en profitent. »

Le Réseau FADOQ, grand défenseur des droits des aînés, reconnaît que les personnes âgées ont plus d’argent qu’avant. Ce n’est pas une raison pour ces­ser de les aider, dit Danis Prud’homme, directeur général de l’organisme. Des personnes âgées dans le besoin, il y en a encore des centaines de milliers. À preuve, au Québec, 44 % des 65 ans et plus profitent du supplément de revenu garanti (SRV), une prestation mensuelle fédérale des­tinée aux aînés dont les revenus de retraite sont en dessous de 16 728 dollars pour une personne seule. « Ça veut dire que 44 % d’entre eux ont de la misère à joindre les deux bouts, soutient Danis Prud’homme. Ce sont eux qui ont besoin de ces rabais. »

D’autant que, ajoute-t-il, les personnes âgées ont peu de moyens d’augmenter leurs revenus une fois à la retraite. « Les escomptes de 10 % dans les pharmacies les aident à boucler leurs fins de mois et jouent un rôle important dans leur vie », croit le directeur général du Réseau FADOQ.


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C’est le cas pour Michel Chevalier, Montréalais de 69 ans retraité du milieu de la construction depuis sept ans. « Depuis que je ne travaille plus, je suis en mode survie. Comme je suis limité dans mon budget, ces rabais me permettent de sortir plus et de rendre ma vie moins misérable », raconte-t-il. Selon lui, les rabais motivent les aînés à bouger.

Au Musée des beaux-arts de Montréal, où l’accès aux collections est gratuit les jeudis pour les gens de 65 ans et plus, on se défend de faire du marketing. « C’est la mission du Musée d’être accessible au plus grand nombre. Nous avons plusieurs programmes pour différents segments de la population », dit la directrice des communications, Pascale Chassé. Des activités offertes entre autres pour briser l’isolement.

Car il n’y a pas que des gens âgés qui vivent de l’isolement. Les personnes à faibles revenus aussi. Grâce aux régimes de retraite publics, un retraité de 65 ans gagne bien davantage qu’une personne plus jeune qui vit de l’aide sociale, selon Alexis Gagné, porte-parole de l’Institut des générations, un organisme indépendant. Le retraité reçoit 1 700 dollars par mois de la Régie des rentes du Québec et de la Sécurité de la vieillesse (avec supplément de revenu garanti). L’aide sociale pour une personne seule (sans contrainte à l’emploi) est de 623 dollars par mois…

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Les détracteurs des rabais accordés aux aînés ne sont pas contre l’aide apportée à ceux qui sont dans le besoin. C’est le lien entre l’âge et les rabais qu’ils remettent en question. « L’État est censé aider les gens à faible revenu. Il y en a qui n’ont pas 65 ans. Pourquoi est-ce que ce genre de mesures ne s’applique pas à ceux qui travaillent au salaire minimum ou aux bénéficiaires de l’aide sociale ? » s’interroge l’économiste David Boisclair.

Le critère de l’âge est un peu discriminatoire, « mais il a l’avantage d’être facile à mettre en œuvre », dit Patrik Marier, professeur de sciences politiques à l’Université Concordia et directeur du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale. Avec un système de rabais fondé sur le revenu, faudrait-il une carte pour déterminer qui sont les pauvres ? Les personnes défavorisées devraient-elles présenter leur déclaration de revenus dans le métro pour avoir un rabais ?

Du côté de la Société de transport de Montréal (STM), cette solution n’est, pour le moment, pas envisageable. La tarification en fonction de l’âge n’est peut-être pas une mesure parfaite, reconnaît le président du conseil d’administration, Philippe Schnobb, mais c’est la plus efficace pour permettre à une clientèle dans le besoin de se déplacer. « Avant de changer quoi que ce soit, il va falloir mener des études », croit-il.

Sans parler du tollé que susciterait, chez les aînés, l’élimination des rabais et des avantages fiscaux. « Ils seraient furieux ! L’État ne peut mettre fin à un tel programme », estime Reine Khantchand, porte-parole de CARP Montréal, l’équivalent canadien du Réseau FADOQ.

Pas facile de s’attaquer à ces politiques sociales sans risquer de s’attirer les foudres du plus grand groupe d’électeurs au Québec. Pour Pierre Fortin, c’est justement là que le bât blesse : « Ces rabais ne sont plus une politique sociale. Ils sont devenus une politique électorale. »

Certains se demandent par ailleurs si l’État québécois ou même les entreprises auront encore les moyens d’offrir de tels avantages lorsque les aînés constitueront 30 % de la population. L’économiste Alexis Gagné prévoit que lorsque les personnes âgées, qui continuent de s’enrichir, « vont avoir la même capacité de payer que les jeunes, les rabais au privé vont disparaître, car ce ne sera plus avantageux pour les marques de les offrir ».

Danis Prud’homme, de la FADOQ, a bien de la difficulté à envisager la disparition des rabais. Pour lui, cette mesure est aussi sociale. « Les aînés apprécient les rabais, car ils les voient comme une façon de se faire dire merci d’avoir contribué à la société pendant toutes ces années, dit-il. Y mettre fin, ça veut dire changer de modèle. Et avant de faire cela, ça va prendre un grand débat de société ! »