SociétéAffaires et économie

Hydro-Québec à la conquête du monde

Le nouvel homme fort de la société d’État, Éric Martel, part à l’assaut des marchés étrangers pour vendre les kilowatts et le savoir-faire d’Hydro. Objectif 2030: un chiffre d’affaires de 27 milliards.

(Illustration: Paule Thibault)
(Illustration: Paule Thibault)

Pendant les huit premiers mois d’Éric Martel à la tête d’Hydro-Québec, le nouveau PDG s’est fait très discret, se limitant à deux petites séances d’interviews pour dire aux médias qu’il étudiait ses dossiers. C’est court: le plan stratégique de la société d’État, pour sa part, est échu depuis deux ans. «Où s’en va Hydro-Québec?» demande-t-on. Seuls quelques initiés sont au parfum. Mais début février 2016, Éric Martel décide de frapper un grand coup au Palais des congrès, pour sa première conférence devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM).

«D’ici 2030, Hydro-Québec doublera de taille pour atteindre un chiffre d’affaires de 27,2 milliards de dollars», claironne-t-il. Cet objectif, il compte l’atteindre par trois moyens: les exportations d’électricité vers les provinces et États voisins (un peu), la commercialisation des inventions d’Hydro-Québec (pas mal) et les acquisitions d’infrastructures électriques à l’étranger (beaucoup). «Mais nous ne pourrons pas verser un dividende important en ne restant qu’au Québec», prévient-il.

Ce que propose Éric Martel, c’est l’internationalisation de la société d’État. Tout en poursuivant sa mission de desservir le mar­ché québécois, elle deviendrait non seulement l’une des plus importantes sociétés d’électricité d’Amérique du Nord, mais la plus internationale aussi. Une «super-Hydro» qui éclairerait New York, vendrait des batteries géantes, des robots et des moteurs électriques avec ses partenaires chinois, japonais, français et américains. Et qui sait, pourrait se lancer un jour dans la construction de barrages au Congo, transporter de la haute tension au Kosovo, distribuer le courant à Santiago.

Les 800 convives ont applaudi chaudement ce plan ambitieux. Hydro-Québec accorde déjà pour 3,4 milliards de dollars de con­trats à ses fournisseurs québécois: un tel projet d’expansion en demandera d’autres. «Cela va aider à propulser les entreprises québécoises à l’international», dit Michel Leblanc, président et chef de la direction de la CCMM. «La nouvelle est excellente pour tout le monde, les contribuables, les abonnés, les employés.» Éric Martel fait miroiter que ce plan de croissance permettra à la société d’État de faire passer son bénéfice net de 3,1 à 5,2 milliards de dollars — et donc d’augmenter le dividende versé à l’État —, bien plus que ce que permettraient les hausses tarifaires. Quant aux 19 800 employés, qui ont subi des réductions de 3 000 postes depuis 2010, ils verront leur employeur embaucher de nouveau. Et les promotions ne passeront plus seulement par Trois-Rivières ou la rivière Romaine, mais par Tampa, Osaka ou la Volga — peut-être.


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Miser ainsi sur les exportations, les acquisitions et la commercialisation comporte des risques financiers et toute une série de défis techniques, commerciaux et politiques. Cela coûtera cher. C’est clair dans la prévision: si Éric Martel envisage de doubler le chiffre d’affaires, la rentabilité, elle, n’augmentera que de 70 % sur la même période, car il faudra beaucoup investir.

Mais Éric Martel est persuadé qu’il peut imposer sa cadence. Pour cet ancien président de Bom­bardier Avions d’affaires, Hydro est un «mustang que l’on garde dans l’enclos». Selon lui, les Québécois sous-estiment la marque Hydro-Québec. «Les Français, les Italiens, les Norvégiens, tout le monde nous envie. Il y a six mois, les Chinois avaient des problèmes avec leur réseau. Leur premier téléphone, c’était ici. Notre réputation est énorme», dit-il.

Éric Martel, 48 ans, arrive à un moment charnière. Ses prédécesseurs, André Caillé (1996-2005) et Thierry Vandal (2005-2015), ont souvent entonné le refrain exportations-acquisitions-commercialisation. Mais il est le premier à placer la barre aussi haut.

Il profitera d’une conjoncture exceptionnelle. L’accord sur la réduction des gaz à effet de serre, signé par les 195 pays présents à la conférence de Paris sur le climat, en décembre 2015, bouleverse le gigantesque échiquier énergétique mondial. Ce traité forcera partout la transition vers les énergies renouvelables, notamment aux États-Unis, qui fermeront des dizaines de centrales au charbon. Hydro-Québec jouit d’une solide expérience en matière de barrages, alors que seulement 7 % du potentiel hydroélectrique mondial est exploité. (Les Mexicains, par exemple, envisagent de construire 2 000 minicentrales.) Enfin, Hydro maîtrise des technologies de pointe en matière de stockage d’énergie et de moteurs électriques, au moment où les nouvelles règles du jeu pourraient faire exploser la demande.

La dernière centrale sur la rivière Romaine sera terminée en 2020. Après? Ça dépendra si la demande est au rendez-vous, dit le PDG d'Hydro-Québec. (photo: Photothèque Hydro Québec)
La dernière centrale sur la rivière Romaine sera terminée en 2020. Après? Ça dépendra si la demande est au rendez-vous, dit le PDG d’Hydro-Québec. (Photo: Photothèque Hydro Québec)

L’idée d’internationaliser Hydro-Québec est venue natu­rel­lement au nouveau PDG, qui a fait carrière dans des groupes industriels internationaux. Natif du Lac-Saint-Jean, cet ingénieur élec­trique, diplômé de l’Université Laval, en 1991, a fait ses débuts comme gestionnaire chez Kraft, puis Procter & Gamble, avant d’entrer dans le monde de l’aviation, d’abord chez Pratt & Whitney, puis Rolls-Royce, pour ensuite devenir vice-président de l’exploi­tation pour l’Amérique du Nord de Bombardier Transport — premier jalon d’une carrière bien remplie au sein de la multinationale.

Le premier ministre Philippe Couillard juge le plan d’Éric Martel «non seulement utile, mais nécessaire». Nécessaire, parce que le marché local d’Hydro-Québec est arrivé à maturité et ne croîtra plus beaucoup. Pour maintenir son dividende à l’État, elle doit chercher de la croissance ailleurs.

«En 2014 et 2015, nous avons engrangé des profits records en raison du très grand froid, mais ça ne sera pas toujours le cas», prévient-il. Quant aux tarifs, ils ont tout juste suivi l’inflation, en moyenne. «Et nous tenons à ce que les hausses tarifaires ne dépas­sent pas l’inflation», précise Pierre Arcand, ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles.

Et l’électrification des transports? Ça ne sera pas le Pérou. Quand bien même l’État réussirait à convertir à l’électricité un million de voitures, soit le cinquième du parc automobile québécois, cette substitution n’augmenterait la demande d’électricité que de trois térawattheures (trois millions de mégawattheures). Cela représente à peine 1,5 % des ventes annuelles, qui sont de 201 térawattheures, et à peine la moitié d’un bon contrat d’exportation en Nouvelle-Angleterre.

hydro-québec encadréLes projections de la demande sont si anémiques qu’Éric Martel n’a aucun projet de barrage à annoncer. D’ici 2020, Hydro-Québec aura terminé la quatrième et dernière centrale sur la rivière Romaine. Et après? «Les prochaines rivières candidates pourraient être la Caniapiscau ou la Nottaway, ou d’autres encore, mais ce n’est pas fixé», explique-t-il en entrevue à L’actualité. «D’ici cinq ans, nous aurons établi quel projet sera le plus rentable, et celui qui sera le mieux accepté par les populations locales, y compris les autochtones. Mais il faudra surtout que la demande soit au rendez-vous.» Le ministre Pierre Arcand voit les choses du même œil: «Avant de s’engager dans de nouveaux barrages, allons chercher les gains d’efficacité là où l’on peut.»

Le fait est qu’Hydro-Québec est saturée d’énergie. En 2014, les surplus étaient de 8,5 téra­wattheures, soit l’équivalent de 4 % des ventes annuelles d’énergie — et Hydro-Québec achète encore plus d’énergie par ses contrats pour l’énergie éolienne et avec les producteurs privés. Hydro ne tourne même pas au maximum de sa capacité. Il reste encore à démarrer les centrales Romaine-3 et Romaine-4. Et la politique énergétique que prépare le gouvernement poussera les Québécois à réduire leur consommation électrique.

Le «mustang» a déjà commencé à sortir de l’enclos. Le jour où Éric Martel a rencontré L’actualité, Hydro-Québec venait d’annoncer qu’elle répondait à l’appel d’offres du Massachusetts, du Rhode Island et du Connecticut pour une livraison de 1 100 mégawatts, ce qui triplerait ses contrats d’exportation à long terme. Et Hydro négocie également avec l’État de New York et l’Ontario.

Les exportations, c’est très payant: elles représentent 15 % des ventes totales de 2015, pour 29 % des profits. Mais ce qui limitera toujours leur potentiel, c’est la capacité de construire des interconnexions. Le même problème plombe les lignes à haute tension d’Hydro-Québec et le pipeline Énergie Est: l’acceptabilité. Pour le contrat avec la Nouvelle-Angleterre, il faudra construire une ligne à haute tension de 387 km, pour un coût de trois milliards de dollars — dont 80 % du côté américain. Hydro-Québec a un partenaire, Eversource, de Boston, qui gérera la partie américaine et qui travaille à surmonter les objections. Mais l’opposition est féroce.


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Pour augmenter ses chances de succès, Hydro-Québec étudie quatre projets d’interconnexions. Le plus ambitieux passerait sous le lac Champlain et la rivière Hudson afin d’alimenter la ville de New York. «Encore faut-il que New York soit prête à signer. On en est loin», prévient Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal.

Éric Martel fonde davantage d’espoirs sur les acquisitions et la commercialisation, qui assureront les trois quarts de la croissance internationale au cours des 15 prochaines années. Lors de la conférence sur les changements climatiques, il a profité de son séjour à Paris pour se présenter à ses vis-à-vis français, italiens, norvégiens, avec un message: Hydro-Québec est acheteuse. Depuis, il ne se passe plus une semaine sans que la nouvelle équipe de fusions et d’acquisitions d’Hydro-Québec reçoive des offres pour acquérir un bout de réseau en Amérique latine, construire une centrale en Asie ou en Afrique, ou dresser une ligne à haute tension en Europe. «Je nous vois très bien acheter, pas trop cher, un réseau en mauvais état. On l’améliore, on l’exploite, on fait de l’argent, c’est notre métier», dit Éric Martel.

L’acquisition d’infrastructures à l’étranger est un domaine d’acti­vité plus risqué que les exportations, mais avec un fort potentiel de croissance. Et Hydro-­Québec s’y connaît. Sa filiale Hydro-Québec International (HQI), créée en 1978, avait acquis une douzaine d’actifs à l’étranger, jusqu’à ce que tout soit vendu, de 2003 à 2005 — pour un profit d’un milliard de dollars sur la vente d’actifs. Ce dont ne s’excuse pas l’ancien premier ministre Jean Charest, qui avait pris la décision. «Hydro-Québec avait besoin de liquidités pour ses projets en cours, dit-il. Quand on a vendu ça, personne ne s’est beaucoup opposé.»

Dans la relance d’HQI, le principal problème d’Éric Martel sera le manque de persévérance de son actionnaire unique, le gouvernement du Québec. Philippe Couillard et Pierre Arcand approu­vent le plan d’internationalisation, de même que le PQ et la CAQ, mais qu’en sera-t-il dans cinq ans? C’est ce qui inquiète le plus Michel Leblanc, de la CCMM. «Investir à l’étranger, c’est du long terme, dit-il. Quel que soit le parti au pouvoir, le gouvernement doit maintenir le cap.» Éric Martel en convient: «J’ai le soutien du gouvernement actuel, mais je ne peux pas être garant de ce qui se décidera dans trois ans.»

Le véritable enjeu politique des acquisitions consistera à gérer les perceptions au Québec, prévient Erik Richer La Flèche, associé au cabinet d’avocats Stikeman Elliott et spécialiste du secteur énergétique. «Il ne faudrait pas que les abonnés croient que les investissements à l’étranger provoquent des hausses tarifaires. C’est ce qui a coulé HQI il y a 10 ans. Les activités étrangères devront être cloisonnées.»

Pour ambitieuse qu’elle soit, la stratégie d’acquisitions d’Éric Martel n’a rien d’original. Après tout, le réseau électrique du Vermont est la propriété de… Gaz Métro, qui l’a acquis en 2011. Ailleurs, Électricité de France est devenue la géante mondiale de l’électricité en amorçant une forte expansion hors de France au milieu des années 1990. La moitié de ses revenus, de 110 milliards de dollars, viennent de l’étranger. Elle exploite notamment le quart des 4 000 méga­watts du parc éolien québécois!

Hydro-Québec n’aura aucun mal à financer ses projets d’acquisition. Sa marge bénéficiaire de 23 % — qui a plus que doublé en 25 ans — lui procure des liquidités immenses. De plus, tous les grands investisseurs publics courent après les investissements dans les infrastructures énergétiques, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec, avec qui Éric Martel a amorcé des discussions. De plus, quelques grands bailleurs de fonds internationaux ont Hydro-Québec dans la mire pour lancer des chantiers structurants dans les pays en développement. Le président de la Banque mondiale a même signifié au ministre Arcand qu’il était impatient de voir Hydro-Québec reprendre position à l’international.

Le moteur TM4, une création d'Hydro-Québec, a trouvé preneur dans 25 pays. (Photo: Zoonar GMBH/Alamy Stock Photo)
Le moteur TM4, une création d’Hydro-Québec, a trouvé preneur dans 25 pays. (Photo: Zoonar GMBH/Alamy Stock Photo)

Dans la stratégie de croissance d’Éric Martel, le chemin le plus hasardeux sera celui de la commercialisation des brevets et inventions d’Hydro-Québec. Lui qui a travaillé chez les motoristes Pratt & Whitney et Rolls-Royce a été ébloui par ce qu’il a découvert à l’Institut de recherche d’Hydro-Québec (IREQ). Hydro-Québec, qui investit 130 millions de dollars par an dans l’innovation, possède environ 1 100 brevets pour toutes sortes d’inventions: un robot d’inspection des lignes à haute tension, une demi-douzaine de technologies concer­nant les batteries, des bornes de recharge pour voitures électriques et le moteur électrique TM4, décliné en version auto, autobus, camion, bateau. «C’est la montre suisse des moteurs électriques!» dit Éric Martel.

Quant à la stratégie de commercialisation, l’ex-premier ministre Jean Charest demande à voir: «Je n’ai pas le souvenir que les projets de commercialisation d’Hydro-Québec ont fait beaucoup d’argent.» Il fait allusion à la mésaventure du fameux moteur-roue, fort publicisé en 1994 et abandonné en 1995.

Éric Martel convient qu’aucune innovation hydro-québécoise n’a atteint un grand marché — jusqu’à présent. Mais il y a du neuf. Certaines technologies arrivent à maturité, et Hydro-Québec a monté une équipe commerciale solide. Elle vient, par exemple, de créer une filiale, MIR Innovation, pour exploiter ses technologies de robotique. Le moteur TM4 a déjà trouvé preneur auprès de 40 clients dans 25 pays. Le contrat le plus prometteur est un consortium avec la société chinoise Prestolite Electric, qui installera 3 000 moteurs SUMO (une variante du TM4) dans des autobus chinois en 2016.

Côté batteries, Hydro-Québec réalise un travail similaire avec la japonaise Sony, avec qui elle a lancé une coentreprise pour commercialiser un module de 576 accumulateurs lithium fer phosphate, capables d’alimenter 500 maisons pendant une heure. «Nous avons élaboré la composition d’un nouveau type de batterie à partir de zéro. Elle peut être rechargée de 10 000 à 20 000 fois, soit entre trois et six fois plus que les batteries de la concurrence. Ça va être une révolution», promet-il.

Éric Martel est conscient que cette internationalisation ne devra pas se faire au détriment du marché québécois. Son grand défi sera de jongler avec les deux. La croissance n’est d’ailleurs que l’un des quatre objectifs du PDG: les trois autres concernent l’amélioration de la productivité, la satisfaction de la clientèle et une meilleure communication.

C’est qu’avant même d’entrer en fonction, Éric Martel avait déjà reçu une mission de son conseil d’administration: redorer le blason d’Hydro-Québec et rétablir le lien de confiance avec la population. Depuis 2013, tous les sondages d’Hydro-Québec montrent une cassure dans l’opinion publique: on accuse la société d’État d’être insensible, sourde, de faire des milliards sur le dos des Québécois, de financer aux frais des abonnés un coûteux programme de développement économique régional (l’éolien), d’imposer ses diktats à sa clientèle, notamment dans le dossier des compteurs intelligents.

En Chine, la variante SUMO du moteur TM4 alimentera les autobus de Prestolite Electric. (Photo: Zoonar GMBH/Alamy Stock Photo)
En Chine, la variante SUMO du moteur TM4 alimentera les autobus de Prestolite Electric. (Photo: Zoonar GMBH/Alamy Stock Photo)

Éric Martel a compris depuis longtemps que le travail de gestionnaire n’est pas seulement de jongler avec les chiffres au conseil de direction. «Il faut aller au-devant des gens», dit-il.

Avec ses lunettes en corne et son profil de lutteur, Éric Martel est un costaud au rire facile et qui inspire confiance. Son empathie l’a servi dans ses rencontres avec le personnel et les cadres, qui lui exprimaient spontanément un certain désarroi. «On réalise des trucs extraordinaires, mais dans les médias, on se fait brasser comme une gang de pas bons. Qu’est-ce qu’on doit faire pour changer notre image?»

Ses premiers mois à la tête d’Hydro-Québec, Éric Martel les a donc passés à remobiliser le personnel, convoquant les 500 cadres supérieurs pour des conférences mensuelles et visitant près de 5 000 employés dans toutes les régions.

Il n’était pas acquis que cet industriel issu de grandes boîtes internationales serait accepté du personnel. De toute l’histoire de la société d’État, Éric Martel est le premier président qui n’a pas le profil type de l’«Hydro-Québécois en chef», issu du sérail ou ex-fonctionnaire. Certes, à son dernier poste chez Bombardier, il dirigeait 12 000 personnes. Mais Éric Martel n’a jamais construit un barrage, ni monté une ligne de transport, ni administré un réseau de distribution, ni même géré une société gazière. Pourtant, les employés ont bien accueilli ce nouveau PDG, qui a tenu à rencontrer les dirigeants syndicaux avant ses cadres de direction, qui n’hésite pas à revêtir le survêtement orange pour monter dans les lignes à haute tension et qui aime citer Winston Churchill — «l’atti­tude est une petite chose qui fait une grande différence».

«Il est très à l’écoute des idées des autres. Il ne se place pas à un niveau supérieur. À notre première rencontre, il nous a clairement dit que, pour lui qui arrive de l’aviation, il n’y a pas de “petits problèmes”. Tout doit être réglé», dit Benoît Bouchard, président du Syndicat des spécialistes et professionnels d’Hydro-Québec, qui voit d’un très bon œil les projets d’expansion à l’international. «Ça faisait des années qu’on le réclamait, dit-il. Et nous sommes informés à chaque étape.»

Dès le jour 1, Éric Martel exige qu’Hydro-Québec réponde à tout, très vite. En mai 2015, la société d’État avait mis cinq jours pour répliquer à une controverse — sur la vente au rabais d’une turbine inutilisée de la centrale nucléaire Gentilly-2. Quatre mois plus tard, il ne lui faudra que quelques heures pour calmer le jeu dans une autre controverse — sur la vente de véhicules blindés acquis pour la protection de Gentilly-2.

«Plus question de faire du judo pour écraser les questions du public et de la presse au tapis. On répond à tout, tout de suite. Et si on ne peut pas tout dire pour des raisons réglementaires ou con­tractuelles, on s’explique, dit-il. Par contre, on ne se laissera plus reprocher des choses qu’on fait très bien, comme les compteurs intelligents ou nos tarifs. Cette histoire-là a complètement dégénéré.»

En septembre, Hydro-Québec a investi 2,5 millions de dollars dans une campagne de publicité intitulée «Bienvenue chez vous». Elle embauche aussi une équipe de rédacteurs chargés de répondre à toutes les questions qui arrivent par courriel, Twitter ou texto, et qui sont publiées telles quelles, fautes comprises. «nouvelle maison et je trouve qu elle es pas bien isolerque faire», demande Ginette, de Thetford Mines. «si plus avantageus de me servir de ma thermospump au lieu du chaffage avec des temperatures en bas de 15 c», demande Léo R, de Chicoutimi. Aux quelque 2 000 questions reçues depuis septembre 2015, l’équipe a publié 2 000 réponses.

«Dans mon chalet des Laurentides, les surtensions m’ont grillé trois téléviseurs», se plaint le ministre Pierre Arcand dans un éclat de rire. «Mais, convient-il, ces pannes découlent largement des difficultés d’Hydro-Québec à répondre à l’aug­­men­tation soudaine et imprévue de la population sur un grand territoire.» Le ministre a sans doute les moyens d’en rire, mais les abonnés sont rarement aussi patients et bien informés.

Éric Martel ne nie aucun des défis d’Hydro-Québec en matière de distribution, de temps de réponse en cas de panne ou de délai de raccordement. Mais il rappelle que la société d’État investit beaucoup — 1,5 milliard de dollars en 2015 — pour améliorer la fiabilité de son réseau. «Même si Hydro-Québec est un monopole, nous avons la mission d’être la référence en tout, que ce soit le service à la clientèle ou la productivité, dit-il. La ligne des revenus ne sera pas la seule sur laquelle nous travaillerons.»