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La rentabilité de l’égalité

Un nouvel indice boursier permet aux investisseurs de repérer les entreprises qui font avancer les droits des femmes. Miser sur l’égalité des sexes, c’est payant ?

(Photo: iStockphoto)
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Dans le secteur de la finance, un boys’ club notoire, les femmes ne représentent qu’un maigre 12 % des membres des conseils d’administration. Mais certaines entreprises font beaucoup mieux que la moyenne à ce chapitre. Un nouvel indice boursier, créé par la société d’information financière Bloomberg, permet désormais de les repérer.

Lancé début mai, le «Bloomberg Financial Services Gender-Equality Index» répertorie 26 institutions financières (dont 2 canadiennes, la Banque de Montréal et CIBC) qui sont plus engagées que les autres envers l’avancement des femmes, selon des critères comme leur programme de congé parental, leurs politiques de recrutement et la présence des femmes dans leurs postes de direction. Au sein de ce sous-groupe trié sur le volet, la proportion de femmes au C.A. est deux fois plus élevée que la moyenne, à 26 %.

Un poids lourd de la finance, Bloomberg, se joint ainsi à une tendance émergente dans l’industrie. Après les fonds éthiques et les indices mesurant la conscience environnementale des entreprises, on voit aujourd’hui apparaître des produits financiers destinés aux investisseurs soucieux de l’égalité des sexes. En 2014, sur le parquet new-yorkais, la banque Barclays a lancé le «Women in Leadership Index», un indice qui regroupe des sociétés états-uniennes ayant une femme comme PDG ou un conseil d’administration composé d’au moins 25 % de femmes. En avril dernier, la Banque de Montréal lui a emboîté le pas en créant son «BMO Fonds leadership féminin», un fonds qui investit dans les titres d’entreprises nord–américaines répondant aux mêmes critères de représentation féminine.


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Mais qu’y a-t-il à gagner concrètement à placer son argent dans des sociétés gouvernées par une proportion plus équitable d’hommes et de femmes ? Celles-ci dirigent-elles différemment, d’une manière plus profitable ? Et profitable pour qui ?

De nombreux chercheurs se sont penchés sur ces questions depuis quelques décennies. Ils se sont intéressés à deux dimensions en particulier : le style de leadership des gestionnaires et les valeurs qui guident leurs décisions.

Entendons-nous : les hommes et les femmes d’affaires ne forment pas deux espèces totalement étrangères, et ils ont bien davantage de choses en commun que de points de divergence. Reste que les deux sexes n’exercent pas leur autorité de manière tout à fait identique.

Selon les travaux d’Alice Eagly, par exemple, professeure de psychologie à l’Université Northwestern, près de Chicago, et vétéran de l’étude du leadership féminin, les femmes cadres ont une approche plus démocratique et participative, offrent plus de soutien et de mentorat à leurs subordonnés et préfèrent la récompense à la punition pour motiver leurs troupes. Les hommes, en règle générale, commandent de façon plus autocratique et emploient davantage la menace, une méthode reconnue comme étant moins efficace.

Exergue des gars des filles bourseLes femmes gestionnaires seraient donc des leaders particulièrement habiles. Ou les obstacles à leur ascension sont encore si grands que seules les candidates exceptionnellement douées réussissent à se tailler une place au sommet.

Une fois qu’elles y sont, à la barre, il y a des raisons de croire que les patronnes sont aussi guidées par d’autres valeurs que leurs homologues masculins : un plus grand souci du bien commun et de l’éthique, notamment. Une analyse en ce sens a été publiée l’an dernier par Catalyst, un organisme qui fait la promotion de la progression des femmes dans le milieu de travail, et par deux professeurs de HEC Montréal, Claude Francœur et Réal Labelle. Les chercheurs ont examiné des centaines de grandes entreprises canadiennes, australiennes et américaines inscrites en Bourse. Les sociétés qui avaient une plus grande proportion de femmes au sein de leur conseil d’administration avaient aussi des scores plus élevés de responsabilité sociale, c’est-à-dire de meilleures pratiques dans des domaines comme l’environnement, l’engagement communautaire, la philanthropie, les droits de la personne, la protection de la vie privée, etc.

Mais attention : ces qualités que la recherche attribue aux femmes chefs ne se traduisent pas nécessairement par des profits plus gras ou de plus généreux rendements des investissements. Les résultats de recherche sur le sujet sont encore contradictoires.

Plusieurs auteurs ont bel et bien trouvé que plus les femmes sont nombreuses dans les postes de direction, meilleure sera la performance financière de l’entreprise. Mais d’autres n’ont trouvé aucun effet de la sorte. D’autres encore ne l’ont observé que dans certains secteurs d’activité ou certaines circonstances. Des chercheurs de l’Université de Tübingen, en Allemagne, ont par exemple constaté que les conseils d’administration mixtes engendrent un meilleur rendement que les conseils exclusivement masculins, mais seulement à partir d’une masse critique d’au moins 30 % de femmes.


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Il y a même des études qui laissent croire qu’une présence féminine accrue aux plus hauts échelons d’une entreprise nuit à sa rentabilité ! En Norvège, dans les trois années qui ont suivi l’imposition, en 2006, d’un quota de 40 % de femmes dans les C.A. des sociétés cotées en Bourse, celles qui se sont conformées à la règle ont vu leurs profits diminuer. Oups !

Mais quand on y regarde de plus près, ce recul s’explique par le fait que les entreprises en question ont mis à pied moins de personnel en période de ralentissement économique que les sociétés comparables qui n’étaient pas touchées par la nouvelle mesure dans les pays nordiques. Et c’est ce taux d’emploi plus élevé (et les coûts de main-d’œuvre associés) qui expliquent la baisse de profits, selon David Matsa et Amalia Miller, deux économistes américains qui ont signé un rapport sur le sujet en 2012.

Augmenter la représentation féminine dans les hautes sphères de la finance et des affaires devra donc être un choix éthique plutôt qu’économique. Une décision fondée sur des idéaux de justice, et sur une autre conception de l’excellence que les seuls intérêts pécuniaires à court terme.