Société

Le gène du bonheur est-il québécois ?

Les Québécois sont les champions du bonheur, tout juste derrière le Danemark ! Austérité, commission Charbonneau, hivers rigoureux n’ont pas réussi à l’entacher. Enquête sur une énigme.

(Photo: Oliver Rossi/Getty Images)
(Photo: Oliver Rossi/Getty Images)

Méditez tous les matins si ça vous chante. Tenez un carnet de gratitude, cultivez la pensée positive, suivez tous les conseils qu’on vous prodigue pour devenir plus heureux. Sachez cependant que si vous vivez au Québec, vous avez une longueur d’avance sur l’ensemble des Terriens.

Car les Québécois sont parmi les champions planétaires du bonheur. Ils sont plus heureux que les autres Canadiens, davantage que les Américains, les Britanniques et les Français, plus même que les Norvégiens, les Suédois et les Finlandais. Un seul pays peut se vanter d’avoir des habitants qui se disent plus ravis que les Québécois : le Danemark.


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L’économiste Christopher Barrington-Leigh, professeur à l’Université McGill, a été l’un des premiers à le découvrir. Dans un article publié en 2014, le chercheur a repris le classement international du bonheur établi sur la base d’une vaste enquête de la maison Gallup, et il y a inséré les données de Statistique Canada concernant le Québec : la province est ressortie deuxième au monde. «Ce qui est stupéfiant, c’est que le Québec était auparavant beaucoup moins heureux que le reste du Canada, souligne-t-il. Sa progression a été d’une ampleur remarquable.» Cette curieuse fièvre atteint tous les segments de la population : hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, urbains et ruraux, francophones et non-francophones.

Bonheur exergue1Le Québec ? Cette société que l’on dit stagnante et frileuse, écrasée par sa dette publique, ce peuple vieillissant et à moitié analphabète, perpétuellement indécis sur sa destinée politique, ce royaume des nids-de-poule, des taxes, de la corruption, du décrochage, de l’attente aux urgences, ce Québec-là, un leader mondial de la félicité ? Eh bien, oui.

Le palmarès des agglomérations canadiennes les plus heureuses, publié l’an dernier par Statistique Canada, est dominé par des villes québécoises. Cinq municipalités dans le top 10 sont situées au Québec, dont Saguenay et Trois-Rivières, aux 1er et 2e rangs. Même Montréal, aussi dense et congestionnée soit-elle, arrive 12e sur les 33 villes sondées, alors que les deux métropoles comparables, Toronto et Vancouver, finissent bonnes dernières.

Et ce n’est pas tout ! Selon l’agence fédérale, en 2014, 74 % des Québécois se sentaient en très bonne ou en excellente santé mentale, ce qui les place, là encore, devant les résidants de toutes les autres provinces et territoires.

Dire qu’ils battaient des records de suicide il n’y a pas si longtemps… Quoique le Québec figure encore parmi les 10 nations industrialisées où les gens sont les plus nombreux à mettre fin à leurs jours, la situation s’est considérablement améliorée ces dernières années, si bien que le taux de suicide n’a jamais été aussi faible en 35 ans, selon l’Institut national de santé publique.

Qu’est-ce qui se trame donc sur ces «quelques arpents de neige» pour inspirer une telle béatitude… ou est-ce du déni, de l’aveuglement ? Des chercheurs de tous les horizons ont tenté de percer l’énigme.

Le bonheur n’est plus un sujet réservé aux psys et aux gourous ; c’est devenu une affaire d’État. Aux yeux de certains spécialistes, cette dimension toute subjective est un bien meilleur baromètre que le PIB ou d’autres indices économiques pour évaluer les bienfaits et les coûts des décisions gouvernementales. «Le bonheur devrait être l’objectif premier des politiques publiques. Ça englobe tout ce qui compte pour les gens dans une seule mesure», affirme l’économiste de renommée internationale John Helliwell, professeur émérite à l’Université de la Colombie-Britannique. De plus en plus de gouvernements commencent à en tenir compte dans l’élabo­ration de leurs politiques. L’OCDE insiste pour que ses États membres le mesurent à intervalles réguliers et a publié une marche à suivre pour ce faire en 2013. Quatre pays — le Bhoutan, les Émirats arabes unis, l’Équateur et le Venezuela — ont même nommé des ministres du bonheur.

L’écrasante majorité des Québécois voient la chose d’un bon œil : selon un sondage CROP-L’actualité réalisé en novembre dernier, 97 % d’entre eux trou­vent que les gouvernements devraient se préoccuper de l’effet de leurs décisions sur le bonheur.

(Photo: Paul Bradbury/Getty Images)
(Photo: Paul Bradbury/Getty Images)

Les habitants de ce coin-ci de l’Amérique ont une bonne humeur décontractée, une propension telle au rire qu’ils ont fait de l’humour leur principale industrie culturelle. Mais le sentiment dont il est question ici ne se résume pas à cette gaieté de surface. La mesure généralement acceptée est la satisfaction à l’égard de la vie : le sentiment profond d’avoir dans l’ensemble une bonne vie. On la jauge à l’aide de questionnaires qui demandent aux gens de dire s’ils sont satisfaits ou non de leur vie en général, ou encore d’évaluer, sur une échelle de 0 à 10, si leur existence correspond à la pire ou à la meilleure vie possible pour eux.

Il va de soi que pour être à ce point comblé, mieux vaut vivre à l’abri des bombes, de la dictature, de la faim et de la maladie. Personne ne s’étonnera que les premières places soient monopolisées par des démocraties occidentales prospères, comme le confirme le plus récent Rapport mondial sur le bonheur, paru en mars. Mais quand on examine le classement de plus près, on voit que la géographie du bonheur n’obéit pas à ces seules évidences. Les Mexicains, par exemple, au 21e rang, sont plus satisfaits de leur vie que les Français, au 32e. Les puissants États-Uniens, 13e, font à peine mieux que les modestes Costaricains et Portoricains, respectivement 14e et 15e. Le Brésil (17e) surpasse le riche Royaume-Uni (23e), qui lui-même devance tout juste l’humble Chili (24e) et le Panamá (25e). Le Japon, malgré ses luxes matériels et sa quasi-absence de chômage, croupit loin derrière, au 53e rang.


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Cet imposant rapport, publié par les Nations unies, est préparé par des experts, dont le Canadien John Helliwell, sur la base du sondage mondial de Gallup, mené annuellement dans plus de 150 États. Les auteurs calculent que la richesse des nations permet d’expliquer moins de 30 % de l’écart entre les plus heureuses et les plus misérables.

Le bonheur des Québécois dépasse celui de sociétés beaucoup plus prospères. Si on le compare aux 34 pays membres de l’OCDE, le Québec se classe au milieu du peloton pour son revenu disponible et son PIB par habitant. Or, au-delà du seuil assurant un certain confort, accumuler de la richesse supplémentaire n’a plus grand effet sur le bien-être d’une population. Ce qui compte davantage, c’est la manière dont cette richesse est répartie.

Le Québec est l’endroit en Amérique du Nord où les inégalités économiques sont les moins prononcées. Le fossé entre riches et pauvres s’y est certes creusé depuis quelques décennies, mais moins qu’ailleurs sur le continent, en grande partie grâce à l’effet compensateur de ses impôts et de ses paiements de transfert. Et alors ? C’est bien plus difficile de se satisfaire de ce qu’on possède si on côtoie quotidiennement plus nanti que soi. «L’inégalité divise, elle est socialement corrosive», dit l’épidémiologiste anglais Richard Wilkinson. Dans l’influent essai qu’il a cosigné avec Kate Pickett, L’égalité, c’est mieux : Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, il a montré que les sociétés égalitaires sont plus saines, d’après une foule d’indicateurs qui vont de l’espérance de vie à la criminalité en passant par la santé mentale, la condition des femmes et l’obésité. «L’inégalité accentue notre sensibilité aux comparaisons sociales, explique-t-il. Paraître inférieur aux yeux d’autrui compte parmi les pires sources de stress pour un être humain. Quand les écarts de revenus sont grands, on est constamment jugé en fonction de l’argent qu’on fait, du rang qu’on occupe dans la hiérarchie. C’est très douloureux.»

Bonheur exergue

Tout le monde n’est pas fou de ce culte de l’égalité, qui prend parfois au Québec la forme d’un rouleau compresseur. Quiconque affiche son succès, son fric ou son vocabulaire avec trop d’osten­tation risque de se faire traiter de «péteux de broue» ou de Jos Connaissant.

Le Québec a néanmoins eu l’effet d’une grande bouffée d’air sur Helen Faradji, Française d’origine qui a refait sa vie à Montréal au début de la vingtaine. C’est là qu’elle a trouvé la liberté de se réinventer critique de cinéma après des études en droit et en sciences politi­ques. «En France, on ose moins de choses. Parce qu’il y a un tel poids historique, culturel, qu’on se dit : je vais passer après Molière, pourquoi j’essaierais ? dit l’auteure de 38 ans. Alors qu’ici, j’avais l’impression que tout était possible. Qu’il suffisait d’avoir les idées, la débrouillardise. La liberté qu’on te donne, le sentiment d’être moins jugé sur des choses comme ton nom de famille, ton allure, la couleur de ta peau, ça donne l’impression que, qui que tu sois, d’où que tu viennes, quel que soit ton parcours, tu peux réussir à te faire une place ici.»

Dix-sept ans après qu’elle a fait le saut, certaines choses lui manquent encore de sa terre natale — la place beaucoup plus centrale qu’y occupent la culture et les débats d’idées, par exemple. Mais les douceurs de sa terre d’adoption la retiennent. «Montréal, ce n’est pas la ville la plus belle du monde. Mais, à côté de ça, tu découvres le plaisir d’avoir de la place pour marcher sur les trottoirs, un parc à chaque coin de rue, une vie plus relax, moins pressée. Je me suis aussi toujours sentie beaucoup plus en sécurité. Toutes ces choses, mises bout à bout, font que c’est plus facile d’être heureux ici.» Le Québec enregistre le plus bas taux d’agression de l’OCDE, il est deuxième pour le meilleur état de santé, et quatrième pour la plus faible proportion d’employés qui travaillent de longues heures, selon des données compilées en 2012 par le CIRANO. Véritablement, il fait bon y vivre.

La France est l’un des deux ou trois pays qui envoient le plus grand nombre d’immigrants au Québec depuis quelques années. À leur arrivée, un petit miracle se produit : la sérénité de leur société d’accueil déteint sur eux, effaçant bientôt la morosité qu’ils traînaient dans leurs bagages. En seulement 10 ans, les immigrants d’origine française voient leur satisfaction à l’égard de la vie progresser de plus d’un point, indique une enquête de Statistique Canada parue en 2014. Un point, c’est la différence entre la 1re et la 29e place sur l’échelle mondiale du bonheur. Il en va de même pour les exilés de la plupart des pays : après une décennie, leur degré de satisfaction ressemble davantage à celui des gens nés au Canada qu’à celui de leur lieu d’origine.

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(Photo: Hinterhaus Productions/Getty Images)

Nous ne sommes pas les seuls artisans de notre bonheur, quoi qu’en pensent les manitous de la croissance personnelle. C’est un état qui dépend tout autant, sinon plus, de l’endroit où l’on vit et des gens qui nous entourent que des efforts qu’on déploie individuellement pour le cultiver. Le bien-être se propage tel un virus.

Nicholas Christakis, médecin et sociologue de l’Université Yale, a traqué cette contagion en cartographiant les liens sociaux de 5 000 sujets sur 20 ans. Ceux qui étaient entourés au départ de gens contents étaient bien plus susceptibles de le devenir à leur tour. Les chances de trouver le bonheur augmentent de 15 % si on a un ami heureux ; de 10 % si l’ami d’un ami est heureux ; et même de 6 % si l’ami d’un ami d’un ami est heureux.

Mais ce qui est vrai pour le bien-être l’est aussi pour la détresse. Quand le chômage sévit dans une région, par exemple, l’ensemble de la collectivité s’assombrit. Lorsque le taux de chômage progresse de 1 % dans leur zone, les gens qui ont conservé leur boulot sont aussi ébranlés que s’ils avaient eux-mêmes perdu 4 % de leurs revenus, a calculé l’économiste John Helliwell.


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Si le bonheur est une œuvre collective, il n’est pas forcément le produit d’un État interventionniste ou dépensier. Quand John Helliwell a tenté d’établir un lien entre le bien-être de la population et l’ampleur des dépenses de l’État en santé, éducation et services sociaux dans une soixantaine de pays, il n’a rien trouvé de concluant. La Suisse, par exemple, est l’une des nations les plus heureuses, alors que son gouvernement est l’un des plus frugaux du monde industrialisé en proportion de son PIB. «Ce qui compte, c’est que les gens puissent faire des gestes les uns pour les autres, explique le chercheur. Qu’ils s’organisent ensemble, d’une façon ou d’une autre, pour se donner les services dont ils ont besoin.»

Les Québécois aiment les mobilisations de masse. Prendre des bains de foule à l’occasion de leurs 450 festivals. Descendre dans la rue en bloc pour taper sur des casseroles le temps d’une grève étudiante. Affluer chaque hiver dans les mêmes destinations soleil, s’attrouper devant le petit écran pour regarder les mêmes émissions au même moment. Ils se regroupent en coopératives et en syndicats plus que nulle part ailleurs en Amérique du Nord. Et ils cherchent les consensus lors des sommets et autres grandes opérations de concertation qui ponctuent leur vie publique. « Le Québec a adopté des valeurs différentes du reste de l’Amérique du Nord, résume l’économiste Christopher Barrington-Leigh. Il y a ici un fort sentiment de pouvoir apporter des solutions collectives aux problèmes. »

Mais ce peuple grégaire est bien plus doué pour l’action collective à grand déploiement que pour l’entraide à petite échelle.

C’est l’un des grands paradoxes du bonheur des Québécois. Dans leur intimité, ils ne sont ni très sociables, ni très solidaires, ni très portés à se faire confiance les uns les autres. On sait pourtant que le bien-être des sociétés repose sur les amitiés, les conversations de perron, les trocs entre voisins — sur les relations qu’on tisse et les coups de main qu’on se donne au quotidien. Le Danemark, l’Islande, la Norvège, la Finlande et la Suède sont les meilleurs au monde dans ce genre de chose, et ils se rangent tous parmi les 10 plus heureux de la planète.

Selon le Rapport mondial sur le bonheur, le soutien social permet d’expliquer 20 % de l’écart entre les pays les plus heureux et les plus misérables. C’est une source de satisfaction encore plus puissante que l’espérance de vie en bonne santé, la liberté de choisir ce qu’on fait de sa vie, et la perception que le gouvernement et le milieu des affaires sont exempts de corruption.

Or, les Québécois sont des cancres sur ce plan, d’après les données de Statistique Canada. Tenez-vous bien, ça va faire mal. De tous les Canadiens, ils sont les plus nombreux à n’avoir aucun ami intime. Les moins nombreux à avoir récemment échangé des services avec un voisin. Les moins nombreux à communiquer avec leurs amis ou à les voir plusieurs fois par semaine. Ils sont les moins susceptibles d’être membres d’une association communautaire. Ce sont eux qui font le moins d’heures de bénévolat et les dons de bienfaisance de loin les plus modestes. Les Québécois sont aussi ceux qui font le moins confiance à leur voisinage et aux inconnus. Enfin, ils sont moins enclins que les Canadiens des autres provinces à juger probable qu’un voisin qui trouverait leur portefeuille égaré le leur retournerait avec l’argent qu’il contient.

«Est-ce que les Québécois sont réellement moins honnêtes ou est-ce que, sur cet aspect, ils sont juste plus cyniques ? Ça fait partie du mystère, dit John Helliwell. Mais si vous croyez qu’une personne interromprait ses activités pour faire quelque chose pour vous, comme vous rendre votre portefeuille, vous serez beaucoup plus porté à lui adresser la parole et à lui rendre service à votre tour. Alors il y a un coût réel à ce manque de confiance.»

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(Photo: Caiaimage/P. Bradbury/Getty Images)

«Tricotés serré», les Québécois ? Pas tant que ça, donc. Et pourtant, ils sont heureux quand même. Il doit y avoir autre chose.

Déjà il y a trois siècles, les voyageurs qui parcouraient ce territoire s’étonnaient de l’allégresse de ses occupants. «Je n’ai pas rencontré de gens qui soient aussi drôles qu’eux, toujours gais et de bonne humeur, profondément courageux et qui tiennent que rien n’est impossible à surmonter», écrivait le botaniste suédois Pehr Kalm en 1749. Les premiers germes du bonheur québécois, soupçonne l’historien spécialiste de la Nouvelle-France Martin Fournier, ont été semés à l’époque où une colonie française prenait racine sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Passées les premières décennies d’adaptation douloureuse, les colons ont trouvé ici une terre d’abondance et de liberté dont n’auraient jamais osé rêver de sim­ples paysans en France.

Dès la fin du XVIIe siècle et pendant tout le XVIIIe, les «Canadiens» mangeaient à leur faim presque toute l’année, tirant profit de terres fertiles et d’une faune luxuriante qu’ils pouvaient chasser et pêcher librement, contrairement aux paysans français, qui n’avaient pas ce privilège, raconte-t-il dans son livre Jardins et potagers en Nouvelle-France : Joie de vivre et patrimoine culinaire. «Il y a eu des disettes, précise Martin Fournier en entrevue. Mais jamais de famine mortelle comme il y en avait en France à la même époque.»


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Les colons étaient aussi beaucoup moins taxés que les paysans de la mère patrie, qui, eux, avaient une grasse aristocratie à faire vivre. Et ils étaient sur­veillés moins étroitement par les autorités qu’ils ne l’auraient été en France. «La pyramide sociale est beaucoup plus aplatie ici. Il n’y a pas de haute aristocratie, le pouvoir royal est moins présent, poursuit l’historien. Alors les gens sont plus indépendants, ils profitent davantage des fruits de leur travail, ils ont moins l’impression d’être exploités. Ça crée un climat social plus léger.» Assez pour insuffler durablement à un peuple sa disposition pour le bonheur ? Martin Fournier aime croire que oui.

Bonheur exergue 4La conquête britannique interrompra cependant cet élan en marginalisant les Canadiens français et en les plongeant dans la misère. Et il faudra attendre la formidable émancipation des francophones, dans la deuxième moitié du XXe siècle, pour que le Québec renoue avec la félicité. En 1985, la province était encore la plus triste du Canada, et de loin. Sa remontée dans l’échelle du bonheur a depuis été vertigineuse, équivalente à l’effet qui aurait été ressenti si on avait triplé le revenu des ménages, d’après les calculs de Christopher Barrington-Leigh.

Espérez modestement, vous vous contenterez de peu. C’est peut-être aussi ça, la clé du bonheur québécois. La satisfaction à l’égard de la vie ne dépend pas tant de ce qu’on possède, mais plutôt de l’écart qui sépare nos attentes de la réalité. Les recherches qu’a menées en 2013 le professeur Simon Langlois, de l’Université Laval, le montrent bien. On peut être pauvre et néanmoins avoir le sentiment que nos revenus nous permettent de boucler notre budget, d’accéder à une vie meilleure et de faire des projets d’avenir. On sera nettement plus heureux ainsi qu’une personne beaucoup plus riche qui, elle, se trouverait incapable d’améliorer son sort, a observé le sociologue.

«C’est crucial, pour avoir une conception positive de la vie, de penser que l’avenir est ouvert et que nos décisions auront un effet sur ce qu’on va devenir. Que tout n’est pas joué d’avance», dit le philosophe Jocelyn Maclure. Ce professeur de l’Université Laval dans la jeune quarantaine, spécialiste de l’éthique et de la philosophie politique, est le premier membre de sa famille qui ait fréquenté les bancs universitaires. «Les parents de ma conjointe ne sont pas allés à l’école secondaire. Dans notre génération, on est un bon nombre qui avons des maîtrises, des doctorats. Ça, c’est une mobilité sociale radicale. Mais c’est aussi parce qu’on partait de loin. Notre Révolution tranquille est arrivée plus tard que le processus de modernisation de sociétés comparables. Il y avait un rattrapage à faire, et le Québec a fait des choix institutionnels qui l’ont permis.»

L’ascenseur social semble avoir ralenti, mais il n’est pas encore en panne. La moitié des Québécois sondés par Simon Langlois en 2013 estiment avoir atteint un statut social plus élevé que celui de leurs parents. Le tiers ont l’impression que leur propre niveau de vie s’est amélioré depuis 10 ans, alors qu’un peu plus du quart pensent plu­tôt qu’il s’est détérioré. Les perspectives demeurent plus roses qu’en France et qu’aux États-Unis, où une proportion plus grande de la population considère que sa situation se dégrade.

Paradoxalement, leur histoire parfois douloureuse a donné aux Québécois l’un des ingrédients vitaux de leur bonheur collectif : leur identité commune. Peu importe qu’elle soit nourrie d’humiliations, d’âges d’or évanouis, de rêves inachevés, d’inquié­tudes permanentes pour leur survie en tant que minorité francophone sur ce continent. Le sentiment d’appartenir à un groupe répond à un besoin humain fondamental. Et de nombreuses études lui prêtent une influence déterminante sur la santé physique et mentale, la longévité, l’estime de soi et la satisfaction à l’égard de la vie. «L’identité collective nous donne des normes, des repères, une direction, un sens à la vie», dit Catherine Amiot, professeure de psychologie à l’UQAM qui étudie ces questions.

(Photo: R. Bolda/Eyeem/Getty Images)
(Photo: R. Bolda/Eyeem/Getty Images)

Mais ce genre d’adhésion à son clan peut aussi engendrer un certain repli sur soi, une méfiance envers quiconque ne fait pas par­tie de la tribu. Le «nous» des Qué­bécois ne fait pas exception. Catherine Amiot l’a constaté lorsqu’elle a sondé un échantillon d’une centaine d’étudiants de l’UQAM dans le cadre d’une étude publiée en 2013. Ceux qui étaient les plus attachés à leur «québécitude» se sentaient plus heureux que les autres… mais ils avaient tendance à juger les Québécois pas mal plus intelligents, plus aimables, moins ennuyants, et ainsi de suite, que les Canadiens des autres provinces.

Qui sait pendant combien de temps encore cette petite nation, havre idéal pour qui préfère le confort pépère aux gloires planétaires, saura combler ses habitants. «Nous sommes repus, préservés, insouciants, bravo, écrivait dans un récent éditorial Josée Boileau, ancienne rédactrice en chef du Devoir. Mais reconnaissons au moins qu’on pourrait exiger davantage de nous-mêmes.»

Il y a des signes, cependant, que le bonheur québécois s’essouf­fle. «En 2013 et 2014, il est redescendu vers la moyenne canadienne», dit l’économiste de McGill Christopher Barrington-Leigh, s’appuyant sur les dernières données de Statistique Canada qu’il a obtenues. C’est le premier accroc en un quart de siècle de progression ininterrompue.

Difficile de dire si ce recul est une simple anicroche ou le signe annonciateur de la fin des réjouissances. Les Québécois semblent en tout cas pessimistes à cet égard : selon un récent sondage CROP-L’actualité, 35 % des répondants estiment que la province sera moins heureuse dans cinq ans, 27 % croient qu’elle le sera tout autant, et seulement 23 % pensent qu’elle le sera davantage.

Bonheur exergue 2Le conflit sur les droits de scolarité, la discorde autour du défunt projet de charte des valeurs, les soupçons de corruption aux plus hauts échelons de l’État, tout ça a peut-être créé chez eux de nouvelles fractures. Ou peut-être commencent-ils à tendre l’oreille aux mises en garde de certains observateurs : une société aussi vieillissante et peu prospère ne pourra maintenir son train de vie, à moins d’un coup de barre pour stimuler sa productivité et relancer sa croissance.

«Il n’y a pas beaucoup d’autres sociétés qui vieillissent aussi vite que la nôtre, dit Robert Gagné, professeur au Département d’économie appliquée de HEC Montréal. Il n’y en a pas beaucoup non plus qui négli­gent autant les investissements en éducation. On a une population qui fait des choix de vieux. Il faut regarder plus loin que le bout de son nez et se demander ce qu’on laissera aux générations futures pour leur permettre de prospérer elles aussi.» Les Québécois se seraient-ils endormis dans leur existence devenue si douillette ? Non seulement ils travaillent de moins longues heures que les habitants de la majorité des provinces canadiennes et de plusieurs pays de l’OCDE, mais les heures qu’ils y passent rapportent moins, et leurs entreprises ne sont pas aussi innovatrices, selon le bilan préparé en 2015 par le Centre sur la productivité et la prospérité de HEC.

«Les gens disent : ça ne va pas si mal, regardez les indices de bonheur. Attention, prévient l’économiste. Le gouvernement du Québec a quand même accumulé une dette de plus de 250 milliards de dollars. C’est du bonheur emprunté. Un jour, il va falloir rembourser. Mais comme ce ne sont pas des dettes que les gens ont individuellement, pfff… ça ne les stresse pas trop. La carte de crédit n’est pas à leur nom.»

On aurait pourtant tort de croire que le bonheur québécois est irrémédiablement menacé. Certains peuples ont réussi à préserver le leur dans des circonstances autrement plus cataclysmiques. L’Islande, par exem­ple, est ressortie plus heureuse de la crise économique de 2008 ; la région de Fukushima, au Japon, dévastée par un tsunami en 2011, a retrouvé en quelques années la même satisfaction à l’égard de la vie qu’auparavant. Le secret des sociétés résilientes, selon l’économiste John Helliwell, est que leurs membres redécouvrent, à travers l’adversité, qu’ils peuvent s’appuyer les uns sur les autres.

Alors… vous voulez sauvegarder le bonheur sous ces latitudes ? Passez un coup de fil à cet ami perdu de vue. Joignez-vous à une chorale. Apprenez à connaître vos voisins. Faites un don. Et si vous trouvez un portefeuille dans la rue, de grâce, rendez-le à son propriétaire.