Société

Mes racines incendiées

En juillet 1916, dans le nord de l’Ontario, près de 225 personnes périssent dans l’incendie de forêt le plus meurtrier de l’histoire du Canada. Parmi la poignée de survivants se trouvait… l’arrière-grand-père de notre journaliste. Pèlerinage en terre brûlée.

Les victimes du feu, enterrées temporairement à Monteith, sont transférées à Haileybury. Causé par des feux d'abattis, le brasier était devenu impossible à maîtriser en raison du vent. (Photo: Université d'Ottawa, CRCCF, Fonds TVOntario)
Les victimes du feu, enterrées temporairement à Monteith, sont transférées à Haileybury. Causé par des feux d’abattis, le brasier était devenu impossible à maîtriser en raison du vent. (Photo: Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds TVOntario)

J’ai rebroussé chemin deux fois avant d’engager ma camionnette dans la petite allée privée de Haileybury, en face du lac Témiscamingue, dans le nord de l’Ontario. En haut de la butte, devant son atelier de fabrication de miroirs, un ouvrier m’a demandé si j’étais perdu. «Euh, je cherche un cimetière…», ai-je balbutié.

L’homme m’a brièvement scruté à travers ses lunettes de protection avant de m’inviter à garer mon véhicule et à le suivre.

À quelques dizaines de mètres de son atelier, cachée derrière une tente-roulotte et une rangée d’arbres, se trouvait une petite clairière envahie par les herbes hautes. Près d’une croix blanche en bois, au milieu de quelques pierres tombales en piètre état, j’ai fini par trouver l’endroit où mon arrière-grand-père Rodolphe était venu déposer les restes de sa mère, de son père et de ses sept frères et sœurs. Sur la stèle, brisée en deux, les noms de tous les défunts étaient encore lisibles, au-dessus de l’inscription «Famille de Joseph Perrault − Décédés le 29 juillet 1916».

Ce jour-là, il y a un siècle, les «grands feux» de Matheson, ou de Nushka, selon les appellations, ont ravagé 200 000 hectares de forêt dans le nord de l’Ontario. Le brasier a aussi rasé des villages entiers et fauché la vie de 223 personnes, dont des familles au complet, pour la plupart de langue française. À ce jour, ces incendies restent les plus meurtriers de l’histoire canadienne.

Incendies Grands feux encadréEt, peut-être, un des drames les plus méconnus.

Sauf dans ma famille maternelle, où le grand brasier a toujours occupé une place centrale, quasi mythique.

Seul survivant de sa famille, mon arrière-grand-père était aussi l’un des rares rescapés de son village, Nushka, dont il était absent quand l’incendie a fait rage. De ce seul survivant est né mon grand-père, une dizaine d’autres enfants et 135 descendants à ce jour. Beaucoup d’entre eux retourneront sur les lieux, cet été, pour commémorer le drame.

«Quand on était jeunes, Rodolphe nous parlait souvent de ces feux», raconte sa fille cadette, Hélène Perrault, qui avait fait un premier pèlerinage dans le nord de l’Ontario il y a une vingtaine d’années, avec son mari américain et leurs enfants. Elle y est retournée l’an dernier, à l’approche du centenaire des incendies, pour préparer le rassemblement de cet été. «Je voulais comprendre, parler à des gens qui avaient grandi dans le village après le feu», dit ma grand-tante, âgée de 70 ans.

Elle a remué ciel et terre pour dénicher des documents, étonnamment rares pour un brasier de cette importance. Elle a écumé les bibliothèques municipales, fait des recherches dans les archives ontariennes, canadiennes et même américaines. Mais c’est une enseignante à la retraite de Val-Gagné qui lui a fourni le plus de renseignements. «Il faut absolument que tu lui parles», m’a-t-elle dit.

Je suis donc parti à mon tour sur les traces des grands feux et de mes aïeux.

Après le cimetière de Haileybury, à 700 km de Montréal, j’ai roulé encore pendant plus de deux heures sur une route bordée de lacs sauvages et d’épinettes noires, pour arriver au village de Nushka, rebaptisé Val-Gagné après les événements, en l’honneur du curé Gagné, qui avait perdu la vie en combattant l’incendie auprès de ses ouailles.

Diane Robert-Gagnon m’avait donné rendez-vous au Guay’s Garage, l’un des rares commerces du village, en face d’un bar de danseuses glauque doublé d’un motel. L’œil vif, cette vigoureuse septuagénaire m’a accueilli comme si j’étais de sa famille. Après une visite guidée du village — dévitalisé, comme tant d’autres collectivités nordiques —, elle m’a invité chez elle, non loin de l’église, de l’école primaire (récemment fermée) et du «centre-ville», où vivent encore quelques centaines de personnes.

Derrière sa maison, près de la voie ferrée, elle m’a montré où avaient été trouvés, après le sinistre, les corps de 34 personnes, dont ceux de ma famille. «Ils s’étaient tous cachés dans la courbe du chemin de fer, là-bas, sous la pente, pensant être à l’abri du feu. Mais ils ont tous suffoqué.»


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Quand elle a vu, à la télé, les images des milliers d’habitants qui fuyaient les incendies de forêt autour de Fort McMurray, ce printemps, elle n’a pu s’empêcher de dresser un parallèle avec les feux qui ont jadis ravagé son propre village. «En Alberta, ils ont tous pu s’enfuir en voiture. Ici, les gens ne pouvaient pas fuir, il n’y avait pas de voitures, pas de route, ils étaient pris.»

Son propre grand-père, Albert Boucher, vivait non loin du village au moment du drame. Il lui a souvent raconté comment il avait ramassé des cadavres «tellement calcinés qu’il était obligé de les envelopper», pour éviter qu’ils ne tombent en morceaux.

«On a vécu toute notre vie avec cette histoire-là, nous autres», dit son amie Denise Aumont-Daguerre, qui réside aussi à Val-Gagné. «Au 50e et au 75e anniversaire du village, on parlait toujours des feux, rapporte cette ex-enseignante. C’est ce qui unissait la paroisse. Quand on a célébré le centenaire, l’an dernier, on s’est dit qu’il fallait absolument souligner les 100 ans des grands feux, en 2016.»

Sur la stèle, les noms de tous les défunts sont encore visibles, au-dessus de l'inscription « Famille Joseph Perrault - Décédés le 29 juillet 1916 ». (Photo: Jonathan Trudel)
Sur la stèle, les noms de tous les défunts sont encore visibles, au-dessus de l’inscription « Famille de Joseph Perrault – Décédés le 29 juillet 1916 ». (Photo: Jonathan Trudel)

Les deux amies ont plongé tête première dans les archives, mémorisant tant les parcours des vic­times que ceux des survivants et de leurs familles.

«On a “mangé” cette histoire-là presque jour et nuit», raconte Diane Robert-Gagnon, dont la mère avait minutieusement compilé, dans une reliure à anneaux, des photos, des articles de journaux et une foule d’autres documents sur le sinistre. Elle avait même rédigé une brève histoire de ces incendies, causés par l’ignorance des colons, le laxisme des lois et des conditions météo exceptionnelles.

À l’époque, les pionniers allumaient des feux d’abattis pour défricher les terres. Mais en juillet 1916, une grande sécheresse sévissait dans la région depuis six semaines. Des petits feux brûlaient «un peu partout dans le Nord et les cieux étaient couverts de fumée depuis plusieurs jours», lit-on dans l’article «Fire in the North» (feu dans le Nord), publié dans les années 1970 dans un défunt maga­zine canadien. Certains colons étaient, semble-t-il, heureux: le défrichage allait rondement. Mais d’autres étaient inquiets. Avec raison.

Le 29 juillet, le vent s’est levé à une telle vitesse que les bra­siers sont rapidement devenus impossibles à maîtriser. «La chaleur devint tellement intense qu’elle créa un système clima­tique particulier», poursuit le magazine. «La tempête de feu dévorait tout sur son passage» et faisait un bruit comparable, pour utiliser une métaphore contemporaine, à celui d’«un avion à réacteur de 40 milles de large filant à pleine vitesse», témoignera un survivant.

Des oiseaux mouraient en plein vol à cause du manque d’oxygène, raconteront d’autres témoins. Il pleuvait des oiseaux, superbe roman de Jocelyne Saucier, a d’ailleurs été inspiré de ces événements. L’auteure consacre un chapitre à la description des feux et n’a pas jugé bon de «romancer» les faits. «Il ne fallait pas trop en mettre, c’était déjà assez terrible comme ça», a-t-elle confié à La Presse lors de la publication du livre, en 2011.

Né à Matheson, le brasier s’est étendu jusqu’à Cochrane, à 80 km plus au nord, où se trouvait alors mon arrière-grand-père. «Avec quelques chanceux, j’ai pu me sauver en montant dans un wagon de fret, qui nous a conduits en dehors sur la ligne de Québec», écrira-t-il plus tard dans un livret sur l’histoire de sa famille. «Le véhicule était rempli de monde qui pleurait, se lamentait. Je voulais aller voir ma famille. On m’a répondu: “Il ne reste pas une personne vivante à Nushka, même le curé est brûlé avec ses paroissiens.”»

Rodolphe Perrault venait d’avoir 17 ans. «Tout ce qui me restait, je l’avais sur le dos: pantalon et chemise sale», écrit-il. Quand il se décide à retourner à Nushka, il trouve les cadavres calcinés de son père, de sa mère et de tous ses frères et sœurs. «J’ai dû pleurer pendant trois jours, je me sentais si délaissé.» Il placera finalement les neuf corps dans six boîtes en bois, sur lesquelles il écrira, au crayon noir: LA FAMILLE PERRAULT.

Incendies Grands feux tableau

Dans le grand cahier à anneaux de sa mère, Diane Robert-Gagnon m’a montré une photo de mon arrière-grand-père, posant, l’air grave, au côté de ces cercueils de fortune. Mon aïeul raconte avoir attendu «toute la nuit pour le train, couché près de [ses] morts». Après un arrêt à Matheson, pour les placer dans des «tombes convenables», il ira les enterrer à Haileybury, à 170 km au sud-est, où se trouvait alors le siège du diocèse catholique.

À l’époque, les réglemen­ta­tions entourant les feux étaient d’un laxisme quasi criminel, selon les experts en prévention des incendies. L’Ontario ne disposait que de huit inspecteurs pour patrouiller dans les dizaines de millions d’hectares de forêt de la province. Et ces officiers n’avaient aucune autorité sur les colons qui allumaient des feux d’abattis.

Le grand incendie aura au moins servi à conscientiser les pouvoirs publics. En décem­bre 1916, le ministère des Terres, des Forêts et des Mines créait une Direction de la protection des forêts. L’année suivante, l’Ontario adoptait la Loi sur la prévention des incendies de forêt. Il faudra toute­fois un autre grand incendie mortel, quelques années plus tard, à Haileybury, pour que la lutte contre les feux de forêt devienne vraiment une priorité.

Ces drames répétés n’ont guère entamé l’enthousiasme des pionniers, attirés dans la région par la découverte de gisements d’or et d’argent, l’ouver­ture de scieries et d’usines de papier ainsi que la construction du chemin de fer.

Les villages rasés par les flammes ont rapidement été reconstruits. Mon arrière-grand-père a participé à l’effort à Val-Gagné, offrant même au clergé la terre où l’église serait construite. Il a aussi tenté l’aventure de la ferme, se procurant des chevaux, une vache et des cochons. Mais il écrira plus tard, avec humour, que la vie de fermier n’était pas pour lui. «J’avais peur des chevaux. Et les cochons à l’automne étaient aussi petits qu’au printemps. Pas mangeables! Fini ma carrière d’habitant!»
Rodolphe a vécu tour à tour aux États-Unis, en Abitibi, à Sherbrooke, puis à Québec. Mais il n’a jamais oublié les grands feux, dont il a souvent parlé à ses enfants, qui ont à leur tour transmis l’histoire à leurs enfants, puis à leurs petits-enfants…

Avant de partir, Diane Robert-Gagnon m’a demandé pourquoi j’avais roulé pendant tant d’heures pour venir la rencontrer. Elle m’a offert une explication avant que je puisse répondre. «Comme nous tous, tu t’es fait rebattre les oreilles depuis longtemps avec toutes ces histoires, m’a-t-elle lancé en riant. Je ne veux pas te dire que tu vieillis, mais c’est seulement quand on commence à prendre de l’âge qu’on veut retourner à nos racines…»