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Assurer la survie du Québec

Le Québec se dissout en embrassant un progressisme grandissant, s’inquiète Mathieu Bock-Côté. Pour survivre, la province «doit renouer avec son identité profonde», dit-il.

Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie. Chroniqueur au Journal de Montréal et collaborateur au Figaro, il est l'auteur de nombreux livres qui ont suscité le débat public, dont Le multiculturalisme comme religion politique (Cerf, 2016). (Photo: Raphaël Ouellet)
Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie. Chroniqueur au Journal de Montréal et collaborateur au Figaro, il est l’auteur de nombreux livres qui ont suscité le débat public, dont Le multiculturalisme comme religion politique (Cerf, 2016). (Photo: Raphaël Ouellet)

Qu’est-ce qu’on fait avec le Québec maintenant? La question posée par L’actualité nous laisse comprendre que nous sommes à un tournant de notre histoire. Il faudrait un nouvel élan. Ce n’est pas faux. Si on me l’avait posée il y a quel­ques années, j’aurais spontanément répondu: l’indépendance! En fait, je le répondrais encore. Gaston Miron n’avait pas tort: tant qu’elle n’est pas faite, elle reste à faire. Mais le Québec n’a jamais été aussi éloigné de la souveraineté. La défaite défait et nous subissons aujourd’hui comme jamais celle de 1995. Malgré l’immense dépense d’énergie des 40 dernières années, le Québec n’est ni souverain ni reconnu comme une société distincte dans le Canada. Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’il suffirait d’une grande volonté pour relancer le combat pour la souveraineté vivent dans un monde parallèle. Soyons honnêtes: si un éventuel gouvernement souverainiste s’entêtait à tenir un réfé­rendum au lendemain des élections de 2018, le Oui se ferait écraser.

On connaît la réflexion de Camus selon laquelle il importe moins, aujourd’hui, de changer le monde que de l’empêcher de se défaire. Il faut oser une démarche de lucidité, aussi cruelle soit-elle. Car quoi qu’en pensent les optimistes aux ordres du système médiatique, le Québec va mal. Et comme chaque fois qu’il va mal, le Québec se réfugie dans un fantasme. Au XIXe siècle, après l’écrasement des Patriotes, c’était le rêve ultramontain. Nous allions convertir l’Amérique au catholicisme en étant son phare sur le continent. C’était un délire. Mais c’était aussi une manière, pour un peuple vaincu, de se donner une raison de vivre et de s’imaginer une place dans le monde. De la même manière, depuis une vingtaine d’années, le Québec s’est réfugié dans un progressisme messianique compensatoire. Le Québec n’est pas un pays souverain, mais ce serait la société la plus progressiste du monde, en avance dès qu’il s’agit d’embrasser la passion du métissage, de la diversité, de la mondialisation, du féminisme ultra. Nous serions un modèle pour la planète entière. Le Québec embrasse l’époque jusqu’à s’y dissoudre.


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Depuis 1995, les souverainistes ont fait de l’indépendance la poursuite du progressisme par d’autres moyens. Pendant une dizaine d’années, ils ont vidé la nation de son identité pour la définir seulement par ses valeurs progressistes. De ce point de vue, la gauche souverainiste a préparé le terrain pour l’adoration de Justin Trudeau actuellement dominante dans la jeunesse. L’heure est à la déconstruction et on déconstruira hardiment. Le Québec a l’allure d’un laboratoire de la postmodernité. À l’école, on apprend à être citoyen du monde. On déconstruit l’homme, la femme, la culture et le pays. Dans l’Université, la rectitude politique est dominante. La vie intellectuelle étant de plus en plus coupée de la vie nationale, cette dernière se désintègre dans une forme de banalité gestionnaire sans relief.

VIDÉO | Défi 60 secondes : Mathieu Bock-Côté

Officiellement, les Québécois se définissent toujours comme des Québécois. Dans les faits, ils se font canadianiser comme jamais. Le régime de 1982 entre dans leurs têtes. La culture québécoise devient une culture optionnelle au Québec et le multiculturalisme confirme son hégémonie idéologique. Et la langue française se laisse dévorer par l’anglais à Montréal. Le franglais devient la norme dans la nouvelle génération, et on l’en félicite au nom du métissage linguistique et de l’hybridité des cultures. Dépoétisons la chose: le français est simplement victime d’un rapport de domination culturelle. Il ne parvient plus à nommer le réel. Mais le Québec contemporain est tellement fier d’être émancipé qu’il n’est plus capable de penser la domination qu’il subit — ceux qui la lui rappellent sont accusés de vivre dans une autre époque. Nous cultivons, ici, un art exceptionnel du déni.

LAT_11_essai_mbc_exergueL’immigration massive pèse aussi sur le destin du Québec. Le PLQ mise sur elle pour cadenasser démographiquement son avenir constitutionnel. À Montréal, ce sont les Québécois liés à la majorité historique francophone qui sont appelés à s’intégrer à un nouveau peuple montréalais, qui se sent de moins en moins lié au Québec dans son ensemble. On se souvient du débat sur la charte des valeurs: les candidats à la mairie s’étaient engagés à soustraire Montréal à l’application du nouveau cadre définissant la laïcité québécoise. Si on souhaitait demain renforcer la loi 101, la métropole se rebellerait politiquement contre elle. Ce qui est étonnant, c’est qu’on invite les Québécois francophones à se réjouir de leur érosion démographique, comme si leur minorisation dans leur propre pays allait dans le sens de l’histoire. Un Québec bilingue et multiculturaliste, ce ne serait plus le Québec.

L’esprit de l’époque n’aide pas. Les Québécois ne doivent pas seulement résister à un régime fédéral qui les dépersonnalise, mais aussi à l’idéologie dominante qui pousse au déracinement des peuples au nom d’une mondialisation maquillant derrière le fantasme du citoyen du monde le rêve d’un individu hors sol, délié de toutes ses appartenances et soumis à la fois au mouvement du capital et aux différentes entreprises d’ingénierie sociale. Au nom de la diversité, on pousse à une déconstruction généralisée des références identitaires, ce qui n’est pas sans provoquer une forme de détresse existentielle. C’est la conviction de notre époque: en détachant l’individu de toutes ses appartenances, il pourrait enfin trouver sa vérité. On le condamne plus certainement à l’errance.

Que faire, alors? Ma réponse en décevra beaucoup, probablement, mais je crois qu’il faut d’abord et avant tout reprendre contact avec la réalité. Il faut se dégager de la brume idéologique qui nous empêche d’analyser sérieusement notre situation collective, et en finir avec le lyrisme qui nous pousse à toujours traduire nos défaites en victoires et notre décomposition en mutation heureuse. J’aimerais bien en appeler au grand sursaut indépendantiste qui nous extrairait des sables mouvants de la médiocrité. Pour l’instant, toutefois, il faut simplement sauver les meubles. C’est peu et c’est immense à la fois. L’objectif, en quelque sorte, c’est que les Québécois continuent de se sentir d’abord et avant tout des Québécois, qu’ils ne se laissent pas digérer par l’époque ou par le Canada de Trudeau.

Heureusement, le Québec n’est pas sans ressorts. Depuis une dizaine d’années, les Québécois protestent de bien des manières contre les accommodements raisonnables et ce qu’ils représentent. C’est ce qu’on appelle la question iden­titaire. La querelle entourant la charte des valeurs a rappelé que la grande majorité souhaite un renforcement des repères collectifs allant dans le sens d’une laïcité assumant positivement le patrimoine historique québécois. Malgré le désaveu des élites médiatico-intellectuelles qui hurlèrent sottement à la xénophobie, le grand nombre appuyait la charte des valeurs. La question identitaire, aujourd’hui, demeure le ressort principal à partir duquel on peut redonner une vitalité politique au Québec. Le peuple québécois peut et doit persévérer dans son être historique.

Imaginons un programme nationaliste: il passerait par une diminution notable des seuils d’immigration, par une politique de convergence culturelle et par un renforcement de la loi 101 sur tous les plans — même si les Québécois, pour l’instant, sont généralement hostiles à cette dernière mesure, tant ils ont intériorisé l’idéologie du bilinguisme obligatoire, qui veut déclasser le français et n’en faire qu’une langue sur deux dans une société plurielle. Il faudrait soustraire le Québec à l’application du multiculturalisme fédéral. On me pardonnera l’image, mais il faut passer d’une représentation du Québec comme société faite de millions d’individus blindés dans leurs droits à une représentation du Québec comme peuple et l’amener à renouer avec son identité profonde, ce qui impliquera aussi de se réconcilier avec la mémoire d’avant 1960. Le grand récit, par ailleurs admirable, de la Révolution tranquille peut se passer du mythe toxique de la Grande Noirceur.

La question de l’héritage nous pousse vers celle de l’école. Elle a été confisquée par le lobby pédagogiste, qui a multiplié les expérimentations idéologiques en traitant les enfants comme des cobayes. L’école doit aujourd’hui renouer avec sa mission, qui est de transmettre un patrimoine de civilisation. Qu’il s’agisse de l’enseignement de l’histoire, de la littérature, de la géographie ou, plus largement, de la langue française et des sciences humaines, l’école peut et doit être le lieu d’un ressaisissement de notre héritage occidental et québécois. Elle ne le fera pas sans redécouvrir les vertus de l’autorité. On pourrait même croire qu’en réhabilitant le culte de la lecture et des grands livres, elle contribuera à la résistance contre la frénésie technologique et l’obsession de l’immédiateté.

Retour au point de départ. Le Québec est hanté par le fantasme et le désir de sa propre disparition, comme s’il voulait se délivrer d’une culture qui le sépare du reste de l’Amérique — c’est ce que l’essayiste Jean Bouthillette appelait autrefois la tentation de la mort. Ceux qui croient encore au peuple québécois doivent résister à cette tentation. À court terme, cela implique de trouver une solution pour remettre les nationalistes au pouvoir. À long terme, cela implique de ne pas abandonner l’idéal de l’indépendance. Ce ne sera pas facile. Mais il faut tenir. Parce que tenir vaut mieux que se coucher. Dans les années à venir, il s’agira à nouveau de survivre, de se refaire des forces, de résister aux discours culpabilisants et à la tentation qu’ont nos élites de renier une société qu’elles trouvent trop petite. Pour qu’il y ait un jour un Québec indépendant, il doit y avoir encore un Québec.