Société

Une vie sexuelle pour les prêtres ?

Quatre Québécois sur cinq adhèrent à cette idée. Et des observateurs croient que bien des scandales à caractère sexuel auraient été évités si l’obligation du célibat des prêtres avait été levée.

LAT13_SEXEGLISE_01-entete
Illustration: Gérard Dubois pour L’actualité

«N’allez pas croire que les gens d’Église n’ont pas de sexualité. De la naissance à la mort, nous avons tous des fantasmes. Moi autant que vous», déclare l’abbé François Sarrazin, chancelier de l’évêché de Montréal, le plus grand diocèse du Québec avec son million d’âmes. Il précise que la chasteté, «un effort quotidien», impose une maîtrise de soi où la raison est appelée à dominer les pulsions.

C’est à cet homme vêtu de noir de pied en cap à l’exception du petit rectangle blanc au cou — le col romain — que j’ai présenté les résultats du sondage Banc public-CROP-L’actualité sur la sexualité et la religion catholique. Celui-ci révèle que 7 Québécois sur 10 croient que les prêtres et les religieuses ont une  vie sexuelle active». Et 8 sur 10 accepteraient que les gens d’Église puissent la vivre «ouvertement». «Un résultat auquel il fallait s’attendre dans une société hédoniste comme la nôtre», soupirait l’abbé au téléphone en insistant sur le terme « hédoniste » avant de me donner rendez-vous à l’évêché.

Âgé de 67 ans, ce spécialiste du droit canonique, ferré en grec et en latin, accepte volontiers de parler sexe avec le journaliste de L’actualité. Sous ses dehors austères, il se montre ouvert d’esprit, affable et chaleureux. La chasteté, il la pratique depuis son ordination, en 1976. Jamais le moindre échange sexuel? «Jamais!» lance-t-il en précisant que cette abstinence, qui comprend aussi la masturbation, génère en lui une grande joie. Il confie, un peu gêné, qu’il a trouvé plus difficile d’appliquer la règle de l’obéissance.

Le vœu de chasteté est l’une des trois conditions d’entrée en religion des moines et religieuses, avec la pauvreté et l’obéissance. Chez les prêtres, il n’est pas question de chasteté (absence de pensées sexuelles), mais de «continence parfaite et perpétuelle» (privation permanente des plaisirs sexuels). Le droit canonique précise dans son article 277 que le célibat est ce «don particulier de Dieu par lequel les ministres sacrés peuvent s’unir plus facilement au Christ avec un cœur sans partage». Le célibat des prêtres n’a pas toujours été imposé par l’Église. Jusqu’au XIIe siècle, ils pouvaient prendre épouse. Encore aujourd’hui, les Églises catholiques orientales comptent dans leurs rangs de nombreux prêtres mariés. Ceux-ci assistent aux synodes et élisent les papes tout autant que nos chastes cardinaux.

Le chancelier est conscient que l’image de l’Église a été ternie par des scandales de pédophilie, mais il soutient que cette maladie a longtemps été mal connue et donc mal traitée par les autorités ecclésiales. C’est désormais «tolérance zéro» sur ces questions. Reconnu coupable d’agressions sexuelles, un prêtre perd ses pouvoirs et, exceptionnellement, peut être renvoyé de l’Église.

C’est pour des raisons pratiques que le concile de Latran a imposé en 1123 le célibat sacerdotal des prêtres, souligne Luc Phaneuf, chargé du cours d’éthique et culture religieuse au collège secondaire privé Stanislas de Montréal. Libérés de leurs devoirs familiaux et matrimoniaux, les hommes d’Église pouvaient se consacrer entièrement à leurs paroissiens. «Le prêtre est alter Christi [l’autre Jésus], dit-il. Comme le Christ n’était pas marié, il ne doit pas l’être davantage. Il est dans un état de disponibilité totale à l’égard de tous.»

L’enseignant de 51 ans a lui-même pratiqué l’abstinence pendant plusieurs mois avant d’épouser sa compagne. Ils ont aujourd’hui quatre enfants et fréquentent l’église en famille. «L’abstinence permet de regarder notre communauté avec un regard pur. Je comprends très bien l’intérêt d’acquérir cette maîtrise de soi lorsqu’on s’occupe de questions religieuses», affirme-t-il.


À lire aussi:

Foi et science: l’impossible alliance


L’auteur de la chronique «Éthique et religion» du Devoir, Jean-Claude Leclerc, croit qu’«un certain nombre de scandales à caractère sexuel auraient été évités si l’institution avait renoncé au célibat des prêtres». Il estime que cette règle est l’une des plus explosives du sacerdoce. «Sauter la clôture», pour un homme d’Église, «c’est comme un policier qui tient des prêts usuraires; c’est violer un serment». D’où la culture du secret qui a cours.

Mais dans une société comme la nôtre, certains secrets finissent par éclater au grand jour. «Il existe, en France comme au Canada, des associations de conjointes de prêtres qui font des pressions pour que les choses changent», souligne le chroniqueur.

Le temps n’est-il pas venu pour l’Église catholique de renoncer au célibat de ses ministres du culte? «Le problème est à mon agenda», a lancé le pape François quand un ancien prêtre lui a posé la question dans le cadre d’un entretien privé, en février 2015, dont quelques extraits ont été rendus publics. «Nous ne verrons pas de changements de ce côté-là de mon vivant. Peut-être nos enfants, mais je gagerais plutôt sur nos petits-enfants», commente avec un sourire dans la voix Jean-Claude Leclerc.

***

En partenariat avec Banc public. Ne manquez pas l’émission du 27 septembre, à 21 h, qui abordera ce sujet.