Société

Les exilés de l’enfer

Des explosions, des cadavres, des enlèvements… Les réfugiés syriens qui ont trouvé asile au Québec ont tout vu. Beaucoup d’entre eux, notamment des enfants, souffrent de stress post-traumatique et sont laissés sans soins. Qui s’en préoccupe ?

(Photo: Isabelle Bergeron)
Photo: Isabelle Bergeron

Hagop*, huit ans, est incapable de rester à son pupitre. Il se tortille sur sa chaise, tourbillonne autour de son enseignante. Tout en poursuivant son cours, Rachida Chenouf, fin quarantaine, tente de le ramener à sa place, l’enlace doucement ou, au contraire, feint de l’ignorer. «Il me veut juste pour lui», se désole l’institutrice d’origine algérienne.

Dès l’âge de quatre ans, Hagop a vécu au cœur du conflit syrien, à Alep. «Ses parents se sauvaient, les bambins dans les bras, pendant que les balles sifflaient au-dessus de leurs têtes, raconte Sébastien Stasse, directeur de l’établissement. Sa mère devait s’occuper des deux plus jeunes, et il a dû se responsabiliser très vite. Il ne sait pas comment se comporter à l’école, parce qu’il ne l’a pas fréquentée depuis la maternelle.»

Cet élève est l’une des 40 petites têtes brunes réparties dans deux classes de francisation (on a dû en fermer une depuis, faute de financement) de l’école Alex Manoogian, dans l’arrondissement de Saint-Laurent. La plupart de ces enfants ont vécu plusieurs années sous les bombardements, avant d’atterrir sur les bancs de l’école arménienne de langue française. Et chacun réagit à sa façon. Aren, six ans, résiste à l’autorité. Il est agressif, tire les cheveux des filles et tape sur les autres élèves. Le logement où il habitait, à Alep, faisait face à une ancienne caserne réquisitionnée pour torturer les gens. Il a vu des corps qui brûlaient, senti l’odeur, entendu des cris. Sevan, 13 ans, refuse pour sa part de parler de la Syrie. Son père y a été arrêté, fusil sur la tempe, devant ses yeux d’enfant.

(Photo: Isabelle Bergeron)
Photo: Isabelle Bergeron

Ces jeunes, dont le tiers sont suivis par un psychologue, font partie des quelque 30 000 Syriens qui ont fui leur pays depuis plus d’un an en direction du Canada, à la recherche d’un avenir meilleur.

Mais encore faut-il qu’ils surmontent leur deuil — souvent si profond qu’ils peinent à l’exprimer — et vainquent leurs démons de guerre. Car le traumatisme ne s’apaise pas du jour au lendemain.

«Tout comme les soldats, ces réfugiés ont frôlé la mort, vu des cadavres et ils risquent de souffrir de traumatismes psychiques», explique Garine Papazian-Zohrabian, professeure à l’Université de Montréal et membre de l’Équipe de recherche et d’intervention transculturelles (ERIT). Avec deux autres psychologues, elle forme le personnel de l’école Alex Manoogian en matière d’écoute et d’intervention.

D’origine libanaise et arménienne, elle est l’une des rares ressources disponibles pour les enfants réfugiés au Québec. Dans le programme d’accueil mis en place par les gouvernements du Québec et du Canada, aucun service n’a été spécialement conçu pour répondre à leurs besoins psychosociaux. «C’est pire pour les adultes, qui n’ont que les CLSC vers qui se tourner et où le temps d’attente est extrêmement long, dit-elle. Mais on ne peut pas considérer ces enfants et ces adultes comme n’importe quels immigrants et leur proposer uniquement des cours de francisation.»

Elle reconnaît que peu de gens sont spécialisés dans les deuils et traumatismes de guerre. «Ce n’est pas le contexte dans lequel nous vivons», admet-elle. Sur les 8 614 membres de l’Ordre des psychologues du Québec, un sur trois se dit apte à aider les personnes atteintes de stress post-traumatique, et 137 sont formés pour traiter les victimes de guerre civile.

Ghayda Hassan, professeure de psychologie à l’UQAM et chercheuse de l’ERIT, a élaboré une formation destinée aux intervenants de première ligne, notamment les professionnels du réseau de la santé et des services sociaux du Québec qui travaillent à l’accueil des réfugiés syriens. «On a beaucoup de ressources communautaires à Montréal. Mais ça ne suffit pas. Les organismes mandatés par le gouvernement n’y recourent pas tous. Et les parrains au privé ne les connaissent pas.»


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Les gens qui ont vécu des traumatismes attendent en moyenne 11 ans avant de consulter. Les réfugiés, eux, peuvent garder le silence bien plus longtemps.

Talal Touchan, célibataire de 33 ans, décrit son arrivée à Montréal, en décembre dernier, avec ses parents et sa sœur, comme une nouvelle époque qui s’ouvre devant lui. À Damas, l’immeuble où il vivait avec sa famille était quotidiennement bombardé. Des explosions, des véhicules piégés, des missiles, des enlèvements, des cada­vres… C’était sa réalité depuis 2012. Un après-midi de juin 2013, sa voisine partait faire des courses quand sa voiture a explosé. «Les fenêtres de notre appartement ont éclaté tellement c’était violent», raconte ce grand brun en montrant, sur son cellulaire, une photo du véhicule en feu, à moins de 100 m de son balcon. «J’avais peur et j’étais tout le temps stressé. La situation n’a fait qu’empirer pendant trois ans. Ce qui m’effrayait le plus, c’était la possibilité d’être recruté dans les forces armées syriennes et d’y mourir.»

exiles-enfer-exergue1À Montréal, ce qui le préoccupe, voire l’obsède, c’est de trouver un emploi dans son domaine, en génie électrique. «C’est presque aussi stressant que l’angoisse de mourir», dit-il. L’avenir lui semble flou; sa vie, instable. Bien que tout paraisse rose au Québec, il continue d’être habité par des sentiments contradictoires. «Parfois, je suis optimiste, je me dis que les choses vont s’améliorer. D’autres fois, non, je me dis que je vais mourir.»

Dans son pyjama de flanelle, sa sœur de 23 ans sort de son lit à la demande de son grand frère pour répondre à mes questions. Il est 17 h. «J’ai passé la journée à l’école, je suis vraiment fatiguée», marmonne-t-elle, les yeux gonflés. Yolla Touchan n’aime pas sa nouvelle vie. Dans son pays, il ne lui restait qu’une année d’études sur cinq pour achever sa formation en génie électrique. Mais ici, on lui dit qu’elle doit recommencer à zéro. Elle se sent nostalgique, ajoute son frère, elle s’ennuie de ses amis, de sa maison, de l’université. C’est le deuil d’une vie qui n’existe plus.

Ces gens ont vécu dans la terreur pendant deux, trois, parfois cinq ans, où chaque minute comptait. Se nourrir, aménager leur salon pour se protéger des bombes, chercher un emploi parce que leur entreprise a été pillée, un toit parce que leur village a été rasé. Ne pas mourir, quoi. Lors­qu’ils débarquent dans une société où on planifie sa retraite avant même d’être sur le marché du travail, qui leur demande de construire leur avenir, de s’intégrer, de parler français, de travailler… ils ne savent plus comment vivre dans des conditions «normales». Ils ne savent que survivre. «Certains auront un sentiment de vide. Et parfois, tous les traumatismes, deuils et souffrances montent à la surface. On ne peut pas leur demander de rapidement tourner la page, de passer à autre chose», dit Garine Papazian-Zohrabian.

Côtoyer la mort provoque un choc, puis le mutisme, souligne la psychologue, qui a évalué et suivi 40 enfants pour sa thèse sur les deuils et traumatismes psychiques à la suite de la guerre du Haut-Karabagh, dans le sud-ouest de l’Azerbaïdjan, en plus d’avoir travaillé avec Médecins Sans Frontières en Arménie, et en clinique privée au Liban. «La personne traumatisée aura tendance à se taire. Elle n’étalera pas sa souffrance.» Et plus elle aura vu de cadavres, perdu d’êtres chers et de biens, plus son angoisse risquera de s’aggraver et son silence de s’approfondir.

(Photo: Isabelle Bergeron)
Photo: Isabelle Bergeron

 

 

Le Dr Morton Beiser, spécialiste en épidémiologie psychiatrique et profes­seur à l’Université Ryerson, à Toronto, croit que les sociétés d’accueil comme le Canada encouragent involontairement ce mutisme. «Les survivants de drames tragiques, comme l’Holocauste, commencent à raconter leur histoire de nombreuses années après s’être établis, car ils ressentent la responsabilité de témoigner de ces événements épouvantables. Quand on leur demande pourquoi ils n’en ont pas parlé plus tôt, une réponse revient couramment: “Ce n’est pas qu’on ne voulait pas, mais qu’on savait que vous ne vouliez pas entendre”», explique le chercheur, qui, pendant 10 ans, s’est penché sur la santé mentale de plus de 1 300 boat people de l’Asie du Sud. Il a également mis sur pied, en 2015, un projet-pilote dans 12 cliniques torontoises pour traiter les troubles de stress post-traumatique de réfugiés.

LAT14_REF_TRAUMA_exergue2Selon lui, intervenir tôt aiderait ces personnes à faire face aux défis que pose l’intégration. Le système de santé est toutefois tellement congestionné au Québec qu’il n’y a même pas assez de ressources pour les gens «ordinaires».

Il est difficile aussi d’évaluer les sommes allouées au bien-être psychologique des réfugiés. «C’est englobé dans l’enveloppe totale consacrée à leur santé», m’a-t-on répondu au ministère de la Santé et des Services sociaux.

«Sommes-nous prêts à recevoir tous ces Syriens?» s’interroge Christophe Fortin, professeur de psychologie à l’UQAM et chercheur au Centre d’étude sur le trauma. «Et la santé mentale, on n’en parle que très peu. C’est tabou. Un signe de faiblesse.» Pourtant, insistent les spécialistes, les traumatismes sont des réactions normales à une situation anormale. Et si la personne ne se sent pas bien, elle ne progressera pas, même en francisation, soutient Christophe Fortin.

C’est le cas de Hovsep Kamal. Père de trois enfants, dont deux fréquentent l’école Alex Manoogian, il est incapable de suivre ses cours de français. «Je reçois des appels urgents de la Syrie, parce que notre quartier est bombardé, raconte d’une voix basse l’homme de 38 ans au visage mélancolique. J’ai peur pour ma tante et mes cousins qui sont encore là-bas.»

Leur ville, Kameshli, à la frontière turque, est sous le contrôle des Kurdes et entourée par Daech. «Dès qu’on enten­dait des bombardements, on cou­rait à l’école des enfants, proche des immeubles gouvernementaux.» Sa famille et lui ont vécu quatre ans sans électricité, dans un rayon de quatre kilo­mètres. La seule issue: un avion mili­taire en direction de Damas. Car ceux qui quittent la ville par la route sont auto­matiquement assas­sinés par Daech.

«C’est la vie, on ne peut rien y changer», soupire Hovsep Kamal, fataliste. Son regard ne s’illumine qu’une fois, quand il parle de ses années comme technicien de son, un métier qu’il adorerait exercer de nouveau à Montréal, mais il doute de pouvoir y parvenir. «Il se sent très petit, confie sa sœur, qui parraine la famille depuis l’arrivée de celle-ci, en septembre. Il n’aime pas parler de sa situation.» Non seulement il ne s’avoue pas facilement vulnérable, mais il est aussi encore trop près de sa tragédie.

(Photo: Isabelle Bergeron)
Photo: Isabelle Bergeron

Pour trouver des réfugiés qui accep­tent enfin d’en parler, il a fallu se tourner vers ceux qui sont arrivés au Québec il y a déjà beaucoup d’années. Des personnes qui, avec le recul, ont pu décrire ce qu’elles ont vécu en silence. Comme Mensur Bellaina.

L’homme de 38 ans faisait partie des quelque 5 000 Kosovars qui ont fui leur pays pour le Canada, au printemps 1999. Il avait pris la direction de Mont­réal en croyant ses parents morts. Il avait 20 ans. «Je me sentais coupable. Je pensais avoir trahi ma famille.»

Il se souvient d’avoir été traumatisé la première année, d’avoir perdu beaucoup de poids. «D’un côté, j’étais libre. Mais d’un autre, je pensais encore à la guerre. Je faisais des cauchemars. Des soldats tués, ou qui tiraient vers moi. J’avais peur.»

Adèle Rachid est arrivée, elle, en 1991, à 36 ans, avec ses enfants et son mari, qui mourra d’une crise cardiaque avant même d’obtenir sa citoyenneté. Elle a fui le Liban et ses bombes. Son plus gros traumatisme? Quand la balle d’un franc-tireur a atteint sa sœur alors que les deux femmes se rendaient au travail. Elle a eu besoin de 15 litres de sang afin d’être opérée. «L’anxiété fait maintenant partie de ma nature. Toute situation qui sort de l’ordinaire sonne une alarme qui déclenche en moi la peur de la mort.» Son angoisse se manifeste par des crises d’asthme, la voix qui s’estompe et des taches rouges sur son corps.

Thi-Quan Tan, une boat people vietnamienne qui dit avoir été chassée de son pays, a raconté son histoire de long en large. Son père, faussement accusé d’avoir fraudé le fisc communiste, a été emprisonné. Tous les biens de la famille ont été saisis. Sa maison de Cholon, un quartier de Hô Chi Minh-Ville, a été mise sous surveillance. C’était l’oppression, le «bourrage de crâne», la peur, la violence morale.


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Elle a fui en 1978, à 14 ans, avec quatre de ses frères et sœurs. Pendant cinq jours, ils sont restés accroupis dans un bateau de pêcheur, sans bouger, avec moins de deux kilos de nourriture chacun. Ils sont arrivés à Granby, en Montérégie, au printemps 1979, après plus de trois mois pendant lesquels ils étaient déplacés de camp en camp.

Aujourd’hui, à 51 ans, gestionnaire de projet en technologies de l’information et mère de deux enfants, Thi-Quan Tan avoue avoir été traumatisée. Ses quatre premières années au Québec ont été particulièrement difficiles. Elle se souvient de s’être ennuyée de ses amies, de s’être sentie déprimée, cloîtrée. «Je préférais m’iso­­ler dans mes souvenirs. Comme si j’étais bien dans cet espace-temps où je me cachais.»

Garine Papazian-Zohrabian met en garde contre la tendance à diagnostiquer ces troubles avec un regard «trop médical». Étiqueter et médicamenter rapidement risque de nuire à la réadaptation. «Les gens qui ont survécu à la guerre ont davantage besoin d’un accompagnement.»

Pour Sébastien Stasse, ne pas tenir compte de la santé mentale des enfants réfugiés est une erreur. «Les accueillir et les intégrer en classe d’accueil, c’est facile. Le plus grand défi, c’est d’assurer le soutien qui doit venir après. S’il n’y a pas de ressources pour les épauler, ils risquent de se retrouver en adaptation scolaire, en décrochage, sans emploi… C’est affreux quand ils partent sur un tel pied.»

Traiter une personne en état de stress post-traumatique n’est pas une affaire de quelques semaines, mais un problème complexe, souligne Christophe Fortin. «Les réfugiés n’auront pas de difficulté à s’intégrer parce qu’ils sont syriens, mais parce qu’ils sont traumatisés.»

* Tous les prénoms des enfants ont été changés.