Société

Pourquoi est-ce que Hillary Clinton dérange?

Passer pour un politicien ambitieux est une bénédiction pour les hommes, mais une malédiction pour les femmes.

(Photo: Loren Elliott/Zuma/Keystone)
Photo: Loren Elliott/Zuma/Keystone

Les pancartes, t-shirts et macarons brandis dans les rassemblements de Donald Trump — beaucoup comportant le mot « bitch » — ne laissent planer aucun doute sur l’aversion qu’entretiennent les partisans républicains à l’égard de Hillary Clinton. Or, nombre de démocrates, des femmes comme des hommes, ressentent aussi un profond malaise envers la candidate, une réticence que seules les frasques misogynes de son imbuvable adversaire, ces dernières semaines, parviennent à dissiper.

Bien sûr, Clinton ne mérite pas d’être à l’abri des critiques. Mais ses défauts, quoique bien réels, ne suffisent pas à expliquer la vive hostilité qu’elle inspire jusque dans son propre parti. Chacun de ses points faibles, le moindre de ses faux pas sont interprétés comme des vices de caractère, des preuves supplémentaires de la corruption fondamentale de sa personne. Quoi qu’elle dise ou fasse, aux yeux de bien des électeurs, il y aura toujours chez elle quelque chose de pas net. Pourquoi ?


À lire aussi:

Une femme présidente, ça change le monde?


Pour y voir plus clair, je me suis tournée vers Victoria Brescoll, professeure à l’École de gestion de l’Université Yale et spécialiste de la psychologie des organisations. En 2010, deux ans après la première tentative ratée de Hillary Clinton de se présenter à la présidence des États-Unis, elle a fait paraître une étude marquante sur les réactions négatives que suscitent les femmes politiques. Un travail qui fournit des clés essentielles pour comprendre la trajectoire cahoteuse de Clinton jusqu’au pouvoir.

La chercheuse a recruté 230 volontaires âgés de 18 à 76 ans, hommes et femmes, de toutes allégeances politiques. Elle leur a fait lire la biographie (fictive) d’un sénateur ou d’une sénatrice de l’État de l’Oregon, dénommé John ou Ann Burr. Dans la moitié des textes fournis aux participants, quelques phrases avaient été ajoutées pour mettre en relief la soif de pouvoir du personnage. Le passage décrivait le sénateur ou la sénatrice Burr comme faisant partie des « politiciens les plus ambitieux de l’Oregon » et lui attribuait la citation suivante : « Être affamé, c’est essentiel en politique. C’est la clé quand on veut gagner en influence. » L’autre moitié des textes ne mentionnait aucune information de cette teneur.

LAT15_GARSFILLES_exergueChaque sujet a donc consulté l’une des quatre biographies suivantes : celle d’un John ambitieux, d’un John neutre, d’une Ann ambitieuse ou d’une Ann neutre. Tous les autres renseignements (sur les comités sénatoriaux auxquels ils siégeaient, leur carrière politique, leur scolarité, etc.) étaient par ailleurs identiques.

La professeure a ensuite sondé les volontaires pour savoir s’ils seraient prêts à voter pour ce John ou cette Ann, s’ils trouvaient cette personne compétente, et à quel point ils la jugeaient affirmée ou effacée, forte ou faible, bienveillante ou insensible.

Première découverte : le fait qu’Ann Burr soit une femme n’a pas nui, en soi, à ses chances. Les sujets n’avaient pas de mal à envisager de voter pour cette candidate imaginaire lorsqu’elle était présentée comme une simple sénatrice, sans ambition particulièrement musclée. Mais lorsqu’on attirait l’attention sur son désir de pouvoir, elle en payait le prix : les électeurs la trouvaient plus rebutante et se disaient moins enclins à lui accorder leur appui. Pour John Burr, c’était exactement l’inverse ! Les volontaires étaient plus enthousiastes à l’idée de voter pour un John ambitieux que pour un John pas spécialement affamé.

Et ce n’est pas tout. Aux yeux des participants, l’ambition de John le faisait aussi paraître plus compétent et plus assuré. Le même appétit, chez Ann, ne lui apportait aucun vernis de ce genre, la faisant au contraire sembler plus froide, insensible. Ces impressions étaient partagées autant par les femmes que par les hommes qui ont pris part à l’expérience.

En somme, passer pour un politicien ambitieux, assoiffé d’influence, est une bénédiction pour lui, une malédiction pour elle. On voit bien dans quelle impasse les femmes politiques se situent : comment prendre le pouvoir si elles ne doivent pas montrer qu’elles le convoitent ?


À lire aussi:

Hillary Clinton peut-elle changer la politique?


Il faut donc ajouter l’ambition à la liste des attitudes qui valent de la crédibilité et du prestige aux hommes, mais qui en font perdre aux femmes. D’autres travaux de recherche ont mis en évidence le même type de double standard pour des comportements comme : exprimer de la colère, avoir l’esprit de compétition, parler beaucoup en réunion (même si on est patronne), négocier son salaire, faire son autopromotion. Encore aujourd’hui, les femmes non traditionnelles — celles qui ne se conforment pas au vieil idéal d’une féminité modeste et douce, altruiste et maternelle — dérangent.

La chercheuse Victoria Brescoll a levé le voile sur un aspect encore plus sombre de ce phénomène. Dans le cadre de son étude, elle a demandé à ses sujets de confier quelles émotions la sénatrice ou le sénateur fictifs leur inspirait. Placés devant la politicienne éprise de pouvoir, les volontaires éprouvaient plus vivement ce que la professeure appelle de « l’indignation morale » : un mélange toxique de mépris, de colère, de dégoût, voire de répulsion, qu’on réserve à ceux qui enfreignent nos principes moraux les plus chers. Le sénateur masculin, lui, n’éveillait pas davantage de réprobation lorsqu’on le présentait comme un ambitieux que lorsqu’on s’abstenait de le décrire ainsi. Sa soif de pouvoir à lui n’était pas révoltante.

Ainsi, être ouvertement ambitieuse, pour une femme, déclarer sans ambages sa volonté de pouvoir, parler fort, prendre de la place, vanter ses propres mérites — bref, l’essentiel des activités de Hillary Clinton ces jours-ci —, c’est un pari éminemment risqué. Si on en croit cette étude, ces transgressions du rôle féminin traditionnel peuvent être perçues comme des failles morales et sont aptes à inspirer un rejet viscéral.

Hillary Clinton a essuyé ces contrecoups tout au long de sa carrière. Chaque fois qu’elle a brigué le pouvoir au cours des 25 dernières années, son taux d’approbation a dégringolé. Encore maintenant, la proportion d’Américains qui ont d’elle une opinion « nettement défavorable » dépasse de loin celle qu’a récoltée tout autre candidat démocrate depuis 1980. Mais une fois en fonction, elle a souvent atteint des sommets de popularité, selon les données de la maison Gallup, que ce soit comme première dame des États-Unis, comme sénatrice de l’État de New York ou en tant que secrétaire d’État. On l’adore quand elle exerce le pouvoir, on la déteste quand elle le sollicite.