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Le gouvernement vous écoute (encore plus que vous ne le pensez)

Sans qu’on s’en soit rendu compte, le Canada s’est doté d’une machine de surveillance digne de Big Brother.

(Photo: Pixabay)
(Photo: Pixabay)

Oublions un instant l’espionnage policier subi par les journalistes Patrick Lagacé, Alain Gravel, Isabelle Richer, Marie-Maude Denis et Vincent Larouche. Parlons de vous. Parlons de votre droit à la vie privée, qui s’est effrité petit à petit au fil des années.

Vos grands-parents pouvaient décider de partir au chalet pour la fin de semaine et personne ne le savait. Vous, c’est différent. Votre cellulaire indique constamment votre position à votre service téléphonique. L’application GPS que vous utilisez pour connaître le bon chemin vous suit également à la trace. Le petit café où vous vous arrêtez en cours de route offre le Wi-Fi gratuitement. Pendant que vous grignotez une pâtisserie, l’identifiant unique de votre téléphone et les sites Web que vous consultez sont gardés en mémoire. À la petite épicerie du village où vos grands-parents auraient payé comptant, vous avez sorti votre carte de crédit: l’opération a été enregistrée et sera conservée. Sur Facebook et Instagram, vous publiez ces photos de magnifiques paysages enneigés, ajoutant une pièce de plus à votre autobiographie numérique.

Si quelqu’un obtient ces empreintes électroniques que vous disséminez lors de vos pérégrinations, il peut alors reconstituer votre existence. Vos déplacements, vos achats, vos loisirs, vos interactions sociales. Non seulement votre passé peut être fouillé, mais votre avenir proche peut être prédit.

«Et alors?» pensez-vous sans doute à ce moment. «Qu’est-ce que ça change si on sait que je suis allé au chalet? Je n’ai rien à cacher.»

C’est vrai, le chalet est anodin. Mais une clinique d’avortement? Le bureau d’un psychiatre? Une rencontre pour alcooliques anonymes? Une célébration religieuse? Et je ne parle même pas de vos achats. Un jouet sexuel? Une revue politique d’extrême droite ou d’extrême gauche?

«Bah! Qui s’intéresse à ma vie? Je ne suis personne…»

Peut-être bien. Pour l’instant. Mais beaucoup de choses ont changé ces dernières années. Auparavant, pour surveiller un suspect, il fallait une équipe de plusieurs personnes. Aujourd’hui, une seule derrière un écran peut en surveiller des milliers, voire des millions. Les autorités recueillent de gigantesques quantités de données, et les trient ensuite à la recherche de quelque chose de louche. Si vous êtes au mauvais endroit au mauvais moment, vos données peuvent faire partie du lot, être un jour ou l’autre utilisées, que vous soyez un suspect ou non, que vous le vouliez ou pas, et être conservées pendant une période indéterminée.

De nombreux indices glanés par les médias, recueillis par des fonctionnaires, déposés en preuve devant les tribunaux ou rendus publics par des lanceurs d’alerte portent à croire qu’une entité ayant de tels pouvoirs existe: notre gouvernement. Son objectif, louable, est de surveiller de potentielles menaces à notre sécurité et de nous en préserver. Mais peut-être avons-nous laissé s’emballer cette machine censée nous protéger.

Le Centre de sécurité des télécommunications est une des agences de surveillance du Canada. (Photo: La Presse Canadienne / Sean Kilpatrick)
Le Centre de la sécurité des télécommunications est une des agences de surveillance du Canada. (Photo: La Presse Canadienne / Sean Kilpatrick)

Notre droit à la vie privée s’est dissous dans un océan de données ces dernières années et certains événements semblent tirés d’un film d’espionnage. Pourtant, tout est vrai. Toutes mes sources sont en hyperliens. Pour faciliter la compréhension, je vous présente tous les faits en ordre chronologique.

Comme le disait l’ancien chef du Centre de la sécurité des télécommunications du Canada, John Adams, lors d’une entrevue exclusive accordée à la CBC en octobre 2013: «Si vous êtes sur Internet, c’est littéralement comme si vous étiez sur la première page du Globe and Mail.» L’ancien militaire était aux commandes de cette agence de renseignements, aux activités secrètes, de 2005 à 2011. En mai 2014, devant le caucus des sénateurs libéraux, il y est allé d’une autre déclaration, cette fois à propos des internautes canadiens: «La moitié [d’entre eux] est stupide et l’autre moitié est stupide [aussi]. […] Nous mettons davantage de choses sur Facebook que n’importe quel autre pays dans le monde. Nous ne sommes pas très intelligents, nous avons beaucoup de chemin à faire.» Plutôt tranchant, pour celui qui était à la tête de l’une des plus importantes machines de surveillance du pays.

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Au Canada, il existe deux agences fédérales spécialisées dans le renseignement: le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et le Centre de sécurité des télécommunications (CST). Le SCRS recueille et analyse des informations au Canada et à l’étranger pour déceler de potentielles menaces à la sécurité nationale. De son côté, le CST se spécialise dans la surveillance des télécommunications à l’étranger et dans la protection de l’infrastructure électronique de l’État. À elles deux, ces agences emploient 5 500 personnes et disposent d’un budget cumulé de 1,2 milliard de dollars pour 2016-2017.

Leur histoire remonte à la Deuxième Guerre mondiale. Les Forces canadiennes interceptaient des signaux électroniques cryptés en provenance d’armées étrangères. Des civils enrôlés au sein de la Sous-section de l’examen avaient pour mission de les déchiffrer. Après la guerre, en août 1946, la Direction des télécommunications du Conseil national de recherches est mise sur pied, et les 179 personnes qui tentaient de décoder les messages ennemis y sont intégrées. La création de ce nouveau service se fait grâce à un décret adopté en secret. Dès leurs débuts, les organismes de surveillance du Canada baignent dans une aura de mystère. L’organisme d’État travaillera dans l’ombre pendant trois décennies, avant d’être révélé au public par un documentaire de la CBC, en 1974. L’année d’après, il changera de nom pour devenir le Centre de sécurité des télécommunications.

La Sous-section de l'examen était une équipe civile qui avait pour mission de déchiffrer les signaux électroniques ennemis pendant la Deuxième guerre mondiale. (Photo: Centre de sécurité des télécommunications)
La Sous-section de l’examen était une équipe civile qui avait pour mission de déchiffrer les signaux électroniques ennemis pendant la Deuxième guerre mondiale. (Photo: Centre de la sécurité des télécommunications)

En parallèle, pendant la guerre froide, la Gendarmerie royale du Canada est responsable de la collecte de renseignements liés à la sécurité nationale. Lors de la crise d’Octobre, en 1970, le gouvernement fédéral demande à la GRC d’accumuler des informations sur les militants souverainistes. Les policiers mettent en œuvre «une vaste campagne de collecte de renseignements, d’infiltration, de harcèlement et de perturbation visant la quasi-totalité des manifestations du sentiment nationaliste au Québec». Une multitude d’actes illégaux sont commis par les agents, dont notamment l’entrée par effraction dans les locaux du Parti québécois et le vol de la liste de ses membres.

Plusieurs reportages révéleront au public les agissements des policiers. En 1977, la pression est trop forte: le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau institue une commission d’enquête sur les activités de la Gendarmerie royale du Canada. On y apprend que les policiers mènent depuis des années des activités de surveillance qui n’ont jamais été autorisées par la loi, comme l’ouverture du courrier, par exemple. On recommande de retirer à la GRC la responsabilité du renseignement de sécurité. Selon la commission, l’équilibre entre la collecte de renseignements de sécurité et le respect des droits et libertés sera problématique tant que ce mandat restera entre les mains de policiers. En 1984, le Parlement décide finalement de voter une loi pour créer une agence civile spécialisée: le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS).

À la fin des années 1980, le Service canadien du renseignement de sécurité et le Centre de sécurité des télécommunications sont donc en place. Mais deux événements changent radicalement la nature et l’ampleur des moyens à la disposition des agences: l’essor d’Internet et les attentats du 11 septembre 2001.

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