Société

Affaire Turcotte: le débat qui reste à mener

Maintenant que Guy Turcotte a renoncé à un troisième procès, le débat sur l’indépendance des experts passera-t-il à la trappe?

Guy Turcotte lors de son procès en 2015. (Photo: PC)
Guy Turcotte lors de son procès en 2015. (Photo: Graham Hughes/PC)

Il n’y aura pas de troisième procès Turcotte et c’est très bien ainsi. Personne, moi la première, n’avait envie d’entendre une fois de plus le récit horrible des événements qui se sont déroulés dans une petite maison des Laurentides par une nuit d’hiver il y a maintenant près de huit ans. Guy Turcotte lui-même n’a visiblement plus envie de le raconter, puisqu’il a renoncé à sa demande d’appel.

Le débat sur l’indépendance des experts psychiatres qui témoignent en cour risque cependant de s’essouffler pour de bon. Et ça, c’est moins bien.

Il faut toujours une crise pour ébranler l’ordre établi. Le verdict aberrant du premier procès de l’ex-cardiologue, en 2011, en a déclenché toute une.

La partialité, réelle ou apparente, des psychiatres appelés à la barre lors des procès est alors devenue l’objet d’un intense débat public. On les a accusés de favoriser la partie, Couronne ou défense, qui les avait payés.

Isabelle Gaston, la mère des enfants disparus en a fait une affaire personnelle, réclamant auprès des autorités des changements profonds à la façon dont le système utilise ces experts.

Les psychiatres eux-mêmes, par la bouche de la présidente de leur association, la Dre Karine Igartua, ont publiquement affirmé qu’ils ressentaient un malaise grandissant à naviguer dans le système actuel.

Le Collège des médecins, l’ordre professionnel chargé de surveiller ces psychiatres experts, n’a eu d’autre choix que de réagir. Il a annoncé qu’il les aurait à l’oeil et les soumettrait à un programme d’inspection professionnelle. En clair, le Collège peut désormais se mettre le nez dans les expertises qu’ils produisent, pour s’assurer de leur rigueur et de leur objectivité. Il était temps !

Les expertises médicales passaient en effet complètement sous le radar, alors que le Collège n’hésite pas à s’assurer de la compétence d’un gastroentérologue ou d’un oncologue en révisant au hasard des dossiers de patients. Pourquoi les médecins qui se prononcent lors de procès avaient droit à un passe-droit, alors qu’une expertise psychiatrique est un acte médical aussi important qu’un diagnostic de maladie gastrique?

Ce changement est le résultat direct de la bataille menée par Isabelle Gaston, qui a amené en pleine lumière les failles du système judiciaire.

Il y a tout juste un an, alors que les experts de la défense appelés lors du second procès de l’ex-cardiologue s’empêtraient dans leurs explications, le débat a repris de plus belle.

Puis le verdict de culpabilité est tombé et Guy Turcotte a pris le chemin du pénitencier pour les meurtres non prémédités de ses deux enfants.

Et nous avons collectivement poussé un soupir de soulagement, estimant que le verdict de non responsabilité du premier procès n’était peut-être, après tout, qu’une aberration isolée du système comme il en arrive parfois. Le verdict de culpabilité prononcé cet automne à l’égard de Richard Henri Bain, qui plaidait lui aussi la folie, nous a conforté dans cette idée.

C’est dommage. Car le travail de réforme des expertises judiciaires n’a été fait qu’à moitié.

C’est la façon même dont les experts sont appelés à témoigner qu’il aurait fallu revoir. Il existe d’autres modèles – comme le panel d’experts choisi conjointement par les deux parties, par exemple, ou encore le hot tubbing, au cours duquel les experts s’interrogent entre eux pour mettre en relief les opinions médicales qui sortent de la norme. Mais le système judiciaire et ses acteurs résistent.


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Ce système de justice est si sclérosé qu’il croule sous les problèmes, certains encore plus urgents que les expertises, il faut bien le reconnaître. Ces jours-ci, les procès avortés en raison des trop longs délais judiciaires ont de quoi inquiéter. C’est devenu la crise de l’heure pour la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée.

Maintenant qu’Isabelle Gaston est rentrée dans ses terres et que Guy Turcotte est en prison, est-ce que quelqu’un se souciera encore de l’indépendance – pourtant cruciale – des experts ?