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Faut-il avoir peur… des lampadaires à DEL?

Les études révélant des effets négatifs de la lumière bleue sur la santé ont été réalisées dans des contextes très différents de celui de l’éclairage public. 

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Autoroute européenne avec des lampadaires à DEL (iStockphoto)

L’éclairage des rues par diodes électroluminescentes (DEL) qu’envisage d’adopter la Ville de Montréal ne pose pas de problème de santé, a statué le Directeur de santé publique de Montréal (DSPM) en décembre. Son avis fait beaucoup jaser, car il va à l’encontre des conclusions de l’Association médicale américaine (AMA) et des autorités de santé publique de Toronto qui recommandent de recourir à des DEL émettant moins de lumière bleue. Tentons donc de voir plus clair dans ce débat.

Partout sur la planète, les ampoules des lampadaires de rue sont peu à peu remplacées par des DEL, qui ont l’énorme avantage de consommer environ deux fois moins d’énergie que les lampes à vapeur de sodium et autres modèles utilisés aujourd’hui.

Les autorités de santé publique qui se sont penchées sur la question sont unanimes: en soi, la technologie DEL ne pose aucun problème. La première recommandation de l’AMA est d’ailleurs d’encourager les villes à passer aux DEL! Le débat porte plutôt sur la «température de couleur» à privilégier.

Pour bien comprendre, il faut se rappeler que la lumière, qu’elle soit émise par le soleil, la flamme d’une bougie ou une ampoule, est constituée d’un ensemble d’ondes électromagnétiques. Celles dont la longueur d’onde est comprise entre 380 et 720 nanomètres forment la lumière visible par l’œil humain. On peut représenter chaque source de lumière par sa répartition détaillée dans le spectre électromagnétique, un graphique qui indique la quantité de lumière émise à chaque longueur d’onde.

Pour comparer les sources de lumière, on utilise plusieurs autres propriétés. La température de couleur, qui s’exprime en kelvins (K), ramène en quelque sorte l’ensemble de la répartition spectrale à un seul chiffre. La température de couleur n’a rien à voir avec la température que l’on pourrait ressentir en touchant une ampoule. Elle caractérise plutôt la «teinte» globale de la lumière dans le spectre électromagnétique.

Paradoxalement, plus la température de couleur est élevée, plus la lumière s’approche du blanc froid que l’on pourrait percevoir en regardant par une fenêtre exposée plein nord un jour de grand soleil. Plus elle est basse, plus elle ressemble à la lumière ambrée et chaleureuse d’un feu de foyer. La température de couleur d’une journée ensoleillée est d’environ 6 500 K, celle d’une flamme, de 1 800 K et celle des lampes à vapeur de mercure qui éclairent aujourd’hui la plupart des rues est d’environ 2 100 K. La température de couleur des ampoules DEL destinées à l’éclairage public varie en gros de 1 800 à 6 500 K. Les DEL à 4 000 K sont parmi les moins coûteuses.

Plus la température de couleur est élevée, plus la lumière émise comporte une proportion importante de lumière bleue.

Or, la lumière bleue a acquis une sinistre réputation. On croit qu’elle pourrait accroître le risque de contracter plusieurs maladies, dont des cancers et des maladies cardiovasculaires. Elle serait aussi plus nocive pour la rétine et tendrait à éblouir plus que les autres longueurs d’onde du spectre lumineux. Enfin, elle fait apparaître les objets éclairés d’une couleur moins chaleureuse que l’éclairage tendant plus vers le jaune, plus proche du «blanc froid» des tubes fluorescents (dont la température de couleur est de 6 500 K) que de la flamme orangée d’un feu de foyer.

Mais les études sur les effets de la lumière bleue sur la santé ont été réalisées dans des contextes très différents de celui de l’éclairage public. Les liens avec les cancers ont, par exemple, été mis en évidence dans les études sur l’exposition à la lumière de personnes qui travaillent de nuit. En 2007, le Centre international de recherche sur le cancer a classé le travail de nuit comme cancérogène probable. Or, la quantité de lumière que reçoivent les personnes travaillant de nuit est sans commune mesure avec celle que les résidants d’une ville pourraient recevoir de l’éclairage de rue!

Quant aux études sur la rétine, elles ont surtout été réalisées sur des rats de laboratoire éblouis par des lampes pendant de longues durées.

De nombreuses études ont en revanche montré que la lumière bleue est celle qui a la plus grande influence sur la production de mélatonine. Cette hormone que le cerveau sécrète en l’absence de lumière joue un rôle central dans la régulation du sommeil et influence aussi la production de plusieurs autres hormones dans le corps humain. Le surplus de lumière bleue émis par les DEL de l’éclairage public comparativement aux lampadaires existants pourrait-il avoir des conséquences sur la santé des habitants des villes, et si oui, quelle serait la dose à ne pas dépasser pour réduire les risques au minimum?

Dans l’état actuel des connaissances scientifiques, il est tout simplement impossible de répondre précisément  à cette question: on ne sait pas quelle intensité de lumière bleue reçue pendant combien de temps et à quel moment de la journée ou de la nuit pourrait perturber suffisamment la production de mélatonine pour que cela se traduise par une augmentation marquée du risque de problèmes de santé. Comme tout «poison» potentiel, tout dépend de la dose!

L’Association médicale américaine, dans son avis rendu en juin dernier, recommande par précaution que les villes optent pour des DEL dont la température de couleur est de 3 000 K ou moins. Selon elle, les DEL à 3 000 K émettraient seulement 21 % de lumière bleue contre 29 % dans le cas des DEL à 4 000 K. Même si cette différence est minime, elle vaudrait la peine pour amoindrir le risque, au dire de l’AMA.

Cette position de principe, qui tient en quelques pages, s’appuie sur l’analyse de quelques études sur les effets de la lumière bleue, mais elle est surtout basée sur les plaintes formulées par les résidants de plusieurs villes qui ont été dérangés par l’installation de DEL à 4 000 K, jugées trop éblouissantes et intrusives.

L’étude du Directeur de santé publique de Montréal, réalisée conjointement avec l’Institut national de santé publique du Québec, n’est pas du tout du même ordre. Les auteurs, principalement des toxicologues, examinent en détail les études sur la lumière bleue et, surtout, les mettent en lien avec les spécifications techniques du projet de Montréal. Celle-ci veut suivre certaines normes et s’est, par exemple, imposé de n’utiliser que des lampes éclairant vers le bas.

Les auteurs de l’étude considèrent la température de couleur des DEL que Montréal voudrait installer, mais analysent aussi tous les autres éléments qui influencent la quantité réelle de lumière bleue que recevraient les citadins. Ils tiennent notamment compte de la puissance des lampadaires, de leur position et de la direction de la lumière par rapport aux piétons, aux automobilistes et aux personnes présentes dans les logements bordant les rues éclairées, ce qui permet de déterminer l’éclairement auquel chacun serait soumis.

Bref, c’est une étude beaucoup plus «solide» que celle de l’AMA! Toronto, elle, s’est contentée de reprendre l’avis de l’AMA sans le fouiller outre mesure.

Le DSPM juge qu’aucune étude ne permet actuellement de penser que le surplus de lumière bleue des DEL à 4 000 K qui seront installées dans les lampadaires montréalais pourrait poser un quelconque problème de santé compte tenu de la durée et de la faible intensité de l’éclairement.

Il recommande toutefois à la Ville de procéder dans le respect de la population, qui devrait être informée de l’implantation de cette nouvelle technologie et écoutée lorsque certains lampadaires dérangent, rappelant le cas de la piste cyclable de Verdun, où il a fallu une pétition de résidants pour que l’on réduise l’intensité et l’orientation de l’éclairage des lampadaires.

Cela dit, même si les DEL à 4 000 K ne posent aucun problème de santé, ce changement de technologie pourrait être l’occasion d’un beau débat public sur les finalités de l’éclairage public, conçu aujourd’hui pour être avant tout sécuritaire.

Montréal suit les normes de l’Illuminating Engineering Society édictées pour toute l’Amérique du Nord, ainsi que celles du Bureau de normalisation du Québec sur la pollution lumineuse. Mais dans une ville où la criminalité est faible, où l’on veut encourager la marche plutôt que l’usage de l’auto et que l’on voudrait belle, on peut certainement faire mieux.

Pour les résidants, le moment est bien choisi pour faire part de leurs préoccupations! Si vous trouvez, par exemple, que certains lampadaires de rue perchés très haut pourraient être remplacés par des lampadaires piétons plus bas, beaucoup plus esthétiques, conviviaux et moins dérangeants pour le voisinage, c’est l’occasion d’en informer votre municipalité.


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