Société

Le fabuleux destin de Nujeen Mustafa

Une adolescente réussit à échapper aux horreurs de la Syrie, même si elle ne peut pas marcher.

(Photo : UNHCR / Ivor Prickett)
Nujeen Mustafa débarque dans l’île de Lesbos avec son fauteuil roulant, un fait rare parmi les réfugiés. (Photo: UNHCR / Ivor Prickett)

 

Parmi les 38 réfugiés qui se trouvent dans un petit canot pneumatique, Nujeen Mustafa est assise dans son fauteuil roulant. Certains passagers prient, d’autres pleurent, d’autres encore s’affairent à évacuer l’eau de l’embarcation avec leurs souliers. Nujeen, elle, se fait meurtrir par son fauteuil instable. Malgré cela, elle s’imagine être Poséidon à bord de son chariot. «Je regardais la situation avec les yeux de n’importe quel adolescent, dit-elle. Comme une aventure, quelque chose d’amusant.»

Nujeen Mustafa a quitté la Syrie en 2015 à l’âge de 16 ans avec l’une de ses sœurs. De ses aventures, elle a tiré un livre intitulé Nujeen, coécrit avec la correspondante à l’étranger britannique Christina Lamb, également coauteure de Moi, Malala. Nujeen est atteinte de paralysie cérébrale. Impossible pour elle de marcher. Pourtant, ce handicap occupe une place mineure dans son récit. Pour elle, ce n’était qu’un défi qui s’ajoutait à son périple de réfugiée, durant lequel elle a traversé neuf pays en se nourrissant principalement de cubes de sucre. «Avec tout ce qui arrivait, je n’avais pas vraiment le temps de penser à mon fauteuil roulant», affirme-t-elle.

Son handicap a eu plus d’incidence sur sa vie d’avant-guerre à Alep. L’immeuble où elle habitait ne comportait pas d’ascenseur, c’était donc des membres de sa famille qui la portaient dans les escaliers. Par ailleurs, comme elle ne pouvait pas fréquenter l’école en raison de ses graves crises d’asthme, elle a passé des années à mémoriser des faits tirés de documentaires de National Geographic et à écouter des téléséries américaines. Sa seule amie a été, pour une certaine période, une tortue domestique.

Ses parents ont un temps songé à déménager dans une ville plus tranquille, mais après réflexion, ils ont cru préférable que Nujeen et l’une de ses sœurs, Nasrine, s’envolent vers l’Allemagne. Ses autres frères et sœurs finiraient par la rejoindre en empruntant une route différente. Les deux sœurs ont pris un vol pour la Turquie, puis elles se sont déplacées en taxi et en autobus jusqu’à Lesbos. À un certain point, des hommes d’origine marocaine ont même construit un système de poulies pour tirer la jeune handicapée jusqu’au haut d’une falaise! Elles ont ensuite emballé leur précieux téléphone cellulaire dans un ballon gonflable et sont montées à bord d’un canot pneumatique pour traverser la mer. Leur embarcation a échoué sur une plage de l’île de Kos, à peine deux heures après que le corps du petit Alan Kurdi y eut été découvert. Aucunement au courant de cette tragédie, Nujeen s’est mise à rire sans retenue en mettant le pied à terre. «Tu as besoin d’un psychiatre, si tu trouves de quoi rire ici», lui a lancé un de ses compagnons de voyage.


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Toutes ces mésaventures n’ont pas entamé sa bonne humeur. Nujeen Mustafa considérait ses sœurs (qui ont fini par les rejoindre) et elle-même comme des «réfugiées cinq étoiles», même si elles avaient séjourné dans des camps où le personnel écrivait des numéros sur leur poignet avec un crayon-feutre (elle est devenue 81 en Slovénie et 702 en Autriche). «Je n’ai jamais rencontré une personne qui dégage autant d’énergie positive qu’elle», dit Christina Lamb, la journaliste britannique qui a retracé le parcours de Nujeen. «Elle minimise vraiment les contraintes causées par son fauteuil roulant, dit-elle. Elle s’est surtout concentrée sur son désir de se rendre en Allemagne et sur tout ce que ce périple lui a permis de découvrir.»

Aujourd’hui réfugiée, Nujeen s’intègre mieux que jamais à son nouvel environnement. Grâce à l’anglais qu’elle a appris en regardant les téléséries américaines, elle est devenue interprète pour sa famille et d’autres migrants. Et lorsque son frère a voulu lui acheter un billet d’avion pour faire le voyage entre la Croatie et l’Allemagne, elle l’a supplié de la laisser voyager par voie terrestre, «comme tous les autres». Elle explique que «prendre l’avion aurait été ennuyant. On ne fait que voler. Partir à l’aventure pour traverser l’Europe semblait beaucoup plus amusant.»

Après un passage en Slovénie et en Autriche, elle est finalement arrivée à Cologne, où elle s’est installée avec ses frères et sœurs, et leurs enfants respectifs. Elle adore «Mama Merkel» et elle parle tous les jours avec son père et sa mère par Skype. Ces derniers se trouvent toujours en Syrie, mais ils gardent espoir de retrouver leur famille en Allemagne. Le basketball en fauteuil roulant lui fait faire de l’exercice; le reste du temps, elle se déplace à l’aide de son fauteuil électronique bleu roi qu’elle surnomme son «auto». Elle étudie dans une école pour personnes handicapées et rêve de devenir astronaute. «Je veux flotter, dit-elle. L’espace m’a toujours intriguée — avec sa tranquillité et son silence.»

C’est en novembre 2015 que Nujeen a commencé à raconter son histoire à la journaliste, par l’entremise de courriels, d’appels sur Skype et de rencontres. «Même certains détails intimes devaient être inclus dans le livre, confie Nujeen. J’ai fait mon possible pour devenir une sorte de messagère.» Réfugiée et mineure, elle ne peut toutefois pas quitter l’Allemagne pour promouvoir son livre. Elle trouve malgré tout le moyen de vivre quelques aventures. Récemment, elle a traversé le Rhin. «On a reçu un peu d’eau sur le bateau, mentionne-t-elle, mais seulement quelques gouttes…»

(Cet article a été adapté de Maclean’s)