Société

Les barbares de salon

Lorsqu’on distribue au citoyen en colère sa petite dose quotidienne de haine de l’autre afin qu’il évite de se considérer comme le possible responsable de son malheur, on finit par créer des monstres.

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On se perd en conjectures, en hypothèses et en thèses de toutes sortes pour expliquer l’inexprimable horreur des dernières heures: une épouvantable tuerie, la violence d’un lâche. L’expression la plus intolérable de l’intolérance.

Instantanéité oblige, et sans doute en raison de la volonté de comprendre, on n’était pas encore sûr de l’identité du tueur ou de ses motivations que déjà toute la presse s’adonnait aux spéculations.

Assiste-t-on à la montée de l’extrême droite au Québec? Est-ce la faute de la radio d’opinion?

Je préfère me garder une petite gêne. Au moins, le temps d’en savoir plus avant de jeter la pierre à quiconque. Enfin, ça, c’est pour ce qui concerne les motivations de l’auteur de cette boucherie.

Parce que l’avènement du commentaire instantané et du partage d’opinions à chaud sur les réseaux sociaux permet d’exposer une chose avec certitude, et dès maintenant: il existe un climat social pourri, où s’épanouit la haine de l’autre.

Pire, cette détestation s’exprime désormais avec un sans-gêne qui confine à la pire des bêtises humaines: celle qui revendique fièrement sa connerie en la drapant vaillamment dans une liberté d’expression où toutes les opinions se valent.

Et ce genre de climat, où la bêtise devient acceptable, ne se fabrique pas seul. Il lui faut de l’aide. Un engrais. Le nôtre est manufacturé quotidiennement par une poignée d’opportunistes qui, s’ils disposent d’un minimum de conscience, commencent à mesurer les dégâts qu’ils provoquent.

Parce qu’on ne parle pas ici d’anecdotes, ou de pages Facebook consacrées à quelques groupes radicaux, mais bien d’un déversement de messages islamophobes, dénués de toute compassion.

À tel point que des médias, aux prises avec les trop nombreux racistes du cru, ont choisi de fermer leurs pages de commentaires plutôt que d’avoir à gérer les dizaines de nuances d’intolérance exprimées sous leurs reportages.

Qui sont ces opportunistes médiatiques qui excitent tant les cons?

Ils sont à la radio, souvent. Ils copient la recette des uns et des autres, et confectionnent leur variante d’une célébration de l’ignorance et des préjugés qui provoque une puissante adhésion des auditeurs.

Les cibles sont toujours les mêmes. Elles sont des symboles de changement, de différence. Elles menacent le confort du statu quo et des certitudes desquelles on se berce.

Écologistes. Politiciens de gauche. Artistes. Transgenres. Homosexuels. Immigrants, évidemment.

Et, flairant le bon coup de fric, plusieurs chroniqueurs de l’écrit se sont joints au mouvement. Ils publient dans des journaux populistes ou d’intellectuels. Ils enrobent leur xénophobie soft de réflexions empruntées aux consorts d’Alain Finkielkraut. Ou, pire encore, ils jouent à la frontière de la blague, du spectacle.

Comme l’écrivait Emily Nussbaum dans le New Yorker, c’est la nouvelle arme des artisans du prêt-à-penser, de l’amalgame et du raccourci intellectuel: dire que ce qu’on fait est un spectacle, que ce n’est «rien qu’une joke». Et plus encore: emprunter à l’humour ses méthodes, comme la dérision, la volonté de choquer ou le rejet de la bien-pensance. Au final, cela permet d’éviter l’affrontement. Et il n’y a plus aucun débat possible.

Allons, ne vous fâchez pas, c’était seulement une blague…

Évidemment, ces fabricants d’opinions à la chaîne rejettent toute responsabilité, en prétendant qu’il appartient à l’auditeur ou au lecteur de se faire sa propre idée.

Après tout, les médias établis mentent parfois au public, eux aussi… Il faut s’abreuver à plusieurs sources pour être mieux informé, plaident-ils…

Mais la différence, c’est que l’info qu’ils proposent n’est pas seulement incomplète, elle est malhonnête. C’est une drogue. C’est l’intox réconfort extrême. C’est une caresse maternelle qui vous rassure: vous avez toujours raison.

Et au final, quand on façonne pour son profit les demi-vérités, les débats vaseux, les attaques personnelles et les surnoms méprisants, et qu’on distribue au citoyen en colère sa petite dose quotidienne de haine de l’autre afin qu’il évite de se considérer comme le possible responsable de son malheur, on finit par créer des monstres.

Pas nécessairement de ceux qui prennent une arme et tirent sur les gens. Mais des petits monstres domestiques, l’équivalent d’enfants-rois, confits de certitudes et de mépris pour ce qu’ils ne connaissent ni ne comprennent. De purs produits de l’individualisme extrême, tournés vers eux-mêmes et les rêves que fécondent les pubs entre deux diatribes enragées.

Les profiteurs médiatiques et leurs employeurs ne sont peut-être pas responsables de tueries. Mais ils fabriquent le climat pourri qui permet à certains d’applaudir quand le sang coule. Et c’est dans ce contexte que la violence est banalisée, l’étranger déshumanisé, le débat entièrement évacué.

Grâce au fumier que répandent les stations de radio, les chroniqueurs et les politiciens (!) qui ont fait de la provocation leur fonds de commerce, nous assistons à la prolifération d’une espèce répugnante: les barbares de salon.

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David Desjardins est chroniqueur et vice-président de l’agence de marketing de contenu La Flèche.