Société

Les leçons de l’histoire

Il y a 73 ans, une synagogue était la cible d’un incendie d’origine criminelle à Québec. Triste rappel d’un événement haineux à caractère religieux. 

De nombreux rassemblements, notamment à Halifax, se sont déroulés en mémoire des victimes de l’attentat à la mosquée de Québec. (Photo: Andrew Vaughan/PC)
Rassemblement à Halifax en mémoire des victimes de l’attentat à la mosquée de Québec.
(Photo: Andrew Vaughan/PC)

En ce lendemain d’attentat à Québec, ils sont venus par milliers pour apaiser la douleur de leurs concitoyens musulmans, la leur aussi. Soixante-treize ans plus tôt, c’était la détresse de concitoyens juifs qui retenait l’attention, après l’incendie de leur synagogue. Deux événements haineux à caractère religieux, l’un encore à vif, l’autre méconnu, qui auront jalonné l’histoire de Québec.

Quelque 5 000 personnes sont réunies en ce 30 janvier 2017 autour de l’ancienne église Notre-Dame-de-Foy, à quelques pas du Centre culturel islamique de Québec, où la veille l’innommable attaque est arrivée. Dans la foule, des gens distribuent des petits carrés verts, couleur de l’Islam, d’autres portent des affiches au message sans équivoque: «La terreur n’a pas de couleur». Une autre montre le croissant vert avec en son centre une fleur de lys bien québécoise. L’ambiance est au recueillement.

Ému, le maire de Québec, Régis Labeaume, laisse tomber une phrase qui traduit son état d’esprit depuis les 24 dernières heures et qui vise, surtout, à s’attaquer à cette image d’intolérance qui plane au-dessus de sa ville. «Nous refusons que, fondamentalement, ce qui est bon à Québec change, mais espérons, peut-être, qu’une des conséquences sera de rejeter, par exemple, ceux et celles qui s’enrichissent avec la haine», lance-t-il. Manifestement, ce message destiné à certaines stations de radio de Québec n’a pas été préparé par son entourage, aussi surpris de ces propos que l’ensemble de la foule.

La veille, lors d’une conférence de presse à l’hôtel de ville de Québec, des membres de la communauté musulmane s’étaient eux aussi inquiétés des messages véhiculés dans certains médias. Mohamed Ali Saïdane, qui vit au Québec depuis plus de 20 ans, affirmait que le climat s’est détérioré depuis quelques années. «On tombe dans les radios-poubelles, c’est des expressions clairement xénophobes, c’est banalisé, c’est rendu que c’est le quotidien, disait-il. Ce que je reproche aux médias, c’est parfois d’importer des problèmes qui se passent ailleurs, surtout en Europe, surtout en France. [Les musulmans du Québec], on est intégré, on ne vit pas dans des ghettos, on n’est pas pareil qu’en France.»

Des propos tenus ces dernières années dans des émissions radiophoniques touchent directement la communauté musulmane. En décembre 2015, par exemple, l’animateur Jeff Fillion, très suivi, discute avec ses collaborateurs sur les ondes de sa Radio Pirate, diffusée sur Internet. Le propos tourne autour des relations entre les États-Unis, la communauté musulmane et les attentats du 11 septembre 2001. «Ils en ont tué, quand même, 3 200 là, en une heure. À date, ceux qui veulent nous éliminer, nous les Occidentaux, c’est pas mal les musulmans. La gang qui est ouvertement en guerre avec les Occidentaux et nos valeurs, c’est les musulmans», dit Fillion, sans faire de distinction entre terroristes, islamistes radicaux et musulmans.

En septembre 2013, l’ex-ministre péquiste Jacques Brassard affirme sur les ondes de Radio X: «Si on continue d’accueillir encore 55 000 immigrants par année, puis qu’il y en a qui viennent de plus en plus du monde musulman, ça risque d’empirer, c’est évident. L’Islam modéré existe peut-être, mais je vous dis, je la [sic] vois pas souvent.»

Au lendemain de la manifestation de solidarité envers la communauté musulmane de Québec, l’animateur Sylvain Bouchard a fait son mea culpa sur les ondes du FM93. Souvent associé à des propos controversés, notamment sur l’Islam radical, Bouchard a reconnu qu’il avait banalisé ce type de propos et manqué d’équilibre dans ses déclarations. «Hier, on a voulu parler à des gens de la communauté musulmane de Québec et j’ai à peu près rien dans mon carnet d’adresses, a concédé l’animateur. […] Je fais de la radio à Québec depuis 11 ans, pourquoi je ne sais pas qui appeler?»

Le lien possible entre l’attentat dans la mosquée de Québec et l’ambiance médiatique de la ville fera l’objet de débats pendant longtemps encore. Les motivations du tireur ne sont pas connues au moment d’écrire ces lignes. Le choix du lieu du crime rappelle cependant un autre événement, une attaque contre un lieu de culte dans la capitale survenue il y a plus de 70 ans.

C’était un dimanche, le 21 mai 1944. Les préparatifs en vue de l’inauguration de la nouvelle synagogue de la communauté Beth Israël Ohev Sholom, située à l’angle des rues Crémazie et de Salaberry, à Québec, allaient bon train. Depuis le jeudi, les membres de la communauté juive s’affairaient à préparer la grande salle, qui devait accueillir pas moins de 255 invités triés sur le volet.

Dans la nuit du 20 mai 1944, au moment où le personnel était à mettre la dernière main aux préparatifs en vue de l’inauguration, une déflagration se fit entendre dans la salle principale. Un bidon d’essence relié à un bout de tissu avait été jeté par une fenêtre entrouverte. Les malfaiteurs y avaient mis le feu et s’étaient enfuis en voiture sans qu’on puisse les retrouver. Par miracle, personne n’avait été blessé et les dommages avaient été limités à l’un des murs de l’immeuble. L’inauguration eut lieu comme prévu le lendemain, sous haute surveillance policière.

En fait, le feu couvait déjà depuis quelques décennies…

Au tournant du siècle, le port de Québec était l’une des principales portes d’entrée des immigrants au Canada. De 1894 à 1914, plus d’un million et demi de passagers, la plupart des Européens, y débarquèrent. Parmi ceux-ci, quelques centaines d’immigrants de confession juive choisirent de s’installer à Québec. Selon le recensement de 1901, la population juive s’élevait à seulement 239 personnes, principalement dans les quartiers populaires de la basse-ville. Mais leur présence était perçue comme une menace par l’élite clérico-nationaliste, influencée par les courants de pensée de l’époque, en Europe notamment.

Ainsi, le 30 mars 1910, un notaire du quartier Saint-Roch, Jacques-Édouard Plamondon, a prononcé une conférence controversée — mais applaudie — sur la «juiverie». Devant un parterre où l’on retrouvait de nombreux membres du clergé et notables de la ville, il a exprimé sa crainte de voir les juifs progresser sur le terrain social.

«Le juif est non seulement un étranger, mais un ennemi au milieu de nous, a lancé Plamondon. Peu de gens se décident pourtant à croire que cet homme à la mine souvent craintive et fuyante constitue pour nous un danger véritable.» Il ajouta, quelques minutes plus tard, que les juifs «estiment trop leurs propres femmes pour les sacrifier à la passion» et cherchent «les vierges les mieux conservées et les plus pures».

Dans les semaines qui suivirent, plusieurs juifs furent battus par des jeunes inspirés par les propos du notaire Plamondon. Les fenêtres de l’ancienne synagogue, située dans la basse-ville, volèrent en éclats et la peur s’installa dans le quartier. Ce climat hostile continua à se faire sentir pendant plusieurs années.

Dans un éditorial paru en avril 1942, le directeur du journal L’Action catholique, Eugène L’Heureux, avait dénoncé «l’empiètement juif» et soutenu que «cet élément ethnique inassimilable profite des circonstances engendrées par la guerre pour mousser ses affaires chez nous.»

Il ajoutait même que «tout n’est pas complètement faux dans l’exposé d’Hitler», et que si le Führer s’en était pris à eux, c’était parce que «l’exploitation économique pratiquée par les juifs sur leurs hôtes désignait tout naturellement le peuple hébraïque à la vengeance allemande».

L’attentat contre les juifs et la synagogue en 1944 n’avait pas attiré beaucoup de sympathie de la population de Québec. Tout au plus, le maire de Québec, Lucien Borne, avait-il signé une lettre dans laquelle il dénonçait — faiblement — les événements. «Nos citoyens réprouvent d’avance toute atteinte au libre exercice du culte et de tous les droits individuels que la loi accorde à ceux qui habitent notre pays. Mais en vertu de ces mêmes principes, ils ne peuvent être tenus responsables des crimes qui se commettent chez eux», se limita à dire le maire Borne.

Soixante-treize ans plus tard, une communauté attaquée dans sa foi a pu trouver un tout autre réconfort auprès de sa grande famille québécoise. Les Québécois sont sortis nombreux, par un froid mordant, le lendemain soir de la folie meurtrière à la mosquée, afin de soutenir leurs concitoyens musulmans et partager leur douleur. Une manifestation d’affection qui a été perçue comme un baume sur la douleur toujours vive d’une communauté endeuillée.


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