SociétéDes gars, des filles

Les filles se penseraient moins brillantes que les gars

En cette journée internationale des femmes, une récente étude montre à quel point le chemin à parcourir pour atteindre une véritable égalité entre les genres sera long et semé d’embûches. Les écarts entre les genres se creusent dès l’enfance: à partir de l’âge de 6 ans, les filles ne sont plus tout à fait convaincues que les femmes peuvent être aussi brillantes que les hommes.

iStockphoto
iStockphoto

Tapez «génie» ou «genius» dans un moteur de recherche. Vous obtiendrez des images d’Albert Einstein, de petits garçons à lunettes et d’hommes griffonnant des équations compliquées sur des tableaux noirs. Vous repérerez les visages de Mozart et de Steve Jobs. Et, perdues dans la masse de résultats, les photos de quelques femmes.

Posséder un intellect d’exception, un esprit particulièrement pénétrant ou inventif, est une qualité qu’on imagine plus spontanément chez les hommes que chez les femmes. Ainsi vont les stéréotypes.

Ces idées reçues ne sont pas en voie de se résorber, bien au contraire. Le réflexe d’associer le génie au sexe masculin est encore bien présent, et il prend racine dès la tendre enfance, ont découvert des chercheurs américains. Dès l’âge de six ans, les fillettes commencent à avoir plus de mal à croire que les femmes et les filles puissent posséder une intelligence supérieure. Et déjà, elles se détournent des activités qui semblent exiger de telles facultés.

Lin Bian, candidate au doctorat en psychologie à l’Université de l’Illinois, et ses collègues des universités de New York et de Princeton sont arrivés à cette conclusion grâce à une série d’expériences menées auprès de 400 enfants âgés de cinq à sept ans. Leurs résultats ont été dévoilés en janvier dans la revue Science.

Les chercheurs ont commencé par vérifier, à l’aide de différents jeux, si le stéréotype était bel et bien ancré chez les garçons et les filles. Par exemple, ils leur ont raconté une histoire dont le protagoniste était décrit comme étant «très, très intelligent», sans leur donner le moindre indice sur son identité sexuelle. Les enfants devaient ensuite choisir parmi quatre photos (deux d’hommes et deux de femmes) laquelle pouvait représenter le personnage en question.

Chez les enfants de cinq ans, les chercheurs n’ont pas détecté de différence entre les filles et les garçons: à ce stade, tous associent sans mal l’intelligence à leur propre sexe. Mais un an plus tard, la confiance des filles s’est déjà effritée. À l’âge de six et de sept ans, les fillettes sont moins enclines que les garçons à imaginer quelqu’un de leur propre sexe dans le rôle d’une personne «super intelligente».


À lire aussi:

La rentabilité de l’égalité


Dans le deuxième volet des travaux, l’équipe a voulu savoir si cette perte de confiance se reflétait déjà dans le comportement des petites filles. On a présenté aux enfants deux jeux de société qu’ils n’avaient jamais vus avant, en leur disant que l’un était fait pour les enfants «vraiment intelligent» et que l’autre s’adressait plutôt à ceux qui «font de très gros efforts». Puis, on leur a posé des questions afin d’évaluer leur intérêt pour ces nouvelles activités.

Devant un jeu qu’elles croient destiné aux enfants qui travaillent fort, les filles de six et de sept ans sont tout aussi enthousiastes que les garçons. Mais lorsque le même jeu leur est présenté comme étant conçu pour les petits brillants, les fillettes ont moins tendance à s’y intéresser que les gars. À cinq ans, rien de tel ne ressort: à cet âge, les filles ne boudent pas encore les jeux réservés aux petits génies.

Les chercheurs ont observé les mêmes tendances, quels que soient le statut socio-économique ou les origines ethniques des enfants testés.

C’est donc dire qu’au moment où elles entrent à l’école et commencent à cultiver les champs d’intérêt, les forces et les aspirations qui orienteront leur trajectoire scolaire et professionnelle, les filles se pensent déjà moins brillantes que les gars, et elles restreignent leurs activités en conséquence.

Et pourtant, ce sont elles qui réussissent le mieux en classe, et les filles qui ont participé à l’étude de Lin Bian le savent. Lorsqu’on leur demande de choisir laquelle, parmi quatre images, représente à leur avis l’enfant qui a les meilleures notes à l’école, les filles optent plus volontiers pour la photo d’une fille que pour celle d’un garçon. Mais cette conscience de leur supériorité en matière de bulletin scolaire ne change rien à leur perception de leur intelligence.

Ce n’est pas une catastrophe à tous points de vue que les filles se voient davantage comme des bûcheuses que comme des êtres naturellement doués. De nombreuses recherches ont établi qu’il vaut mieux, pour développer sa persévérance, attribuer ses succès à ses efforts qu’à ses talents.

Le problème, c’est que ces croyances — non fondées, est-il nécessaire de le rappeler — risquent aussi d’empêcher les filles d’atteindre leur plein potentiel. Elles pourront avoir plus de mal à faire reconnaître leurs compétences dans les professions où l’on considère (à tort ou à raison) qu’un esprit naturellement brillant est essentiel à la réussite. En physique, en mathématiques ou en philosophie, par exemple. En composition musicale. Dans le cinéma. Ou elles éviteront d’elles-mêmes de tenter leur chance dans ces domaines, par manque de confiance en leurs moyens.