Société

Ouvert ou fermé ?

Si le nombre de demandeurs d’asile qui sautent la frontière continue de grimper comme le mercure au cours des prochaines semaines, il pourrait faire très chaud dans le bureau du premier ministre Justin Trudeau ce printemps.

Le Canada prévoit accueillir 40 000 réfugiés en 2017. Et certains continueront d'arriver à pied. (Photo: Graham Hughes/La Presse Canadienne)
Le Canada prévoit accueillir 40 000 réfugiés en 2017. Et certains continueront d’arriver à pied. (Photo: Graham Hughes/La Presse Canadienne)

Les centaines d’entrées irrégulières enregistrées au Québec et ailleurs au Canada depuis l’élection de Donald Trump ont déjà commencé à échauffer les esprits. « Dehors ! » scandent les plus autoritaires. « Vite, le mur ! » réclament les moins doués en géographie. « Faisons tomber les frontières ! » susurrent les rêveurs.

Pour l’instant, les pragmatiques organisent la réponse du Canada en s’assurant qu’il y a assez de policiers, de fonctionnaires et de ressources en place. Le défi administratif est après tout gérable. Ce ne sont pas quelques centaines, voire quelques milliers, de demandes supplémentaires qui vont enrayer une machine qui traite des dizaines de milliers de demandes d’asile par an.

Le défi sécuritaire, en apparence impossible à rele­ver vu l’étendue des champs et forêts dans lesquels patrouil­ler, se simplifie dès lors que beaucoup de demandeurs d’asile se dirigent vers le premier policier aperçu pour se faire arrêter — comme c’est le cas actuellement. C’est pour eux la voie la plus simple pour démarrer officiellement le processus de demande du statut de réfugié, raison première de leur démarche.

Les rares personnes qui présentent un risque pour la sécurité nationale en raison d’antécédents troubles sont reconduites à la frontière. Les autres iront plaider leur cause devant un com­missaire fédéral dans les deux mois sui­vant leur entrée au pays. Elles devront prouver qu’elles seront persécutées ou que leur vie sera en danger si elles retournent dans leur pays d’origine. Sinon, les portes du Canada se fermeront, comme dans 31 % des cas en 2016.

Le système canadien a jusqu’ici prouvé qu’il peut répondre simultanément au besoin de sécurité du pays et au besoin de protection des réfugiés accueillis. Mais il est vrai que l’horizon reste trouble. Il n’y a jamais eu autant de gens forcés de fuir leur foyer qu’en ce moment. La planète comptait 60 millions de déplacés au dernier décompte de 2016, dont la moitié vient de Syrie, d’Afghanistan et de Somalie.

Si Justin Trudeau peut s’afficher comme le dirigeant le plus ouvert aux damnés de la terre, c’est que la géographie joue en sa faveur. Les trois océans qui entourent le Canada devraient suffire à dissoudre les craintes de débordements migratoires à l’européenne.


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Reste cette longue frontière entre le Canada et les États-Unis, où le dégel du printemps s’accompagnera sans doute d’une hausse des entrées irrégulières. Impossible de prédire jus­qu’où elles grimperont. Mais le plafond de tolérance commence à se préciser. L’ouverture des Canadiens envers les nouveaux arrivants n’est pas sans fin. Pas moins de 42 % croient que les réfugiés augmentent le risque de terrorisme, et la même proportion les voit comme un fardeau, selon un récent sondage CROP réalisé pour Radio-Canada. Il n’y a pas de poussée de fièvre subite pour autant : le niveau d’« intolérance ethnique » oscille entre 30 % et 50 % depuis plus de 25 ans.

Le Canada se prépare déjà à accueillir un total de 40 000 réfugiés en 2017. Si l’afflux à la frontière vient accroître ce nombre de façon considérable, le gouvernement pourrait réduire d’autant le nombre d’immigrants économiques qu’il comptait admettre cette année, soit 172 500.

Bien sûr, les réfugiés sont, dans leurs premières années au pays, moins « rentables » sur le plan économique que les travailleurs qualifiés sélec­tionnés pour leurs compétences. Pourquoi ne pas voir l’investissement requis pour combler cet écart de compétitivité comme faisant partie du budget d’aide humanitaire ? L’éco­no­mie canadienne peut sûrement se le permettre.