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La fin des partis politiques?

Les jeunes ne leur font plus confiance pour porter leurs idées et changer le monde. Fauchés, désertés, les partis sont-ils encore capables de se réinventer?

Illustration: Sébastien Thibault
Illustration: Sébastien Thibault

Le premier cocktail de financement au profit d’un parti politique auquel a participé l’avocate Mylène Mastro­stefano, en 2014, aura été… son dernier. «Le vin était mauvais, les discours étaient “plates”, et les gens, presque tous en haut de 50 ans, ne semblaient pas avoir envie d’être là! Je ne peux pas croire que les partis pensent intéresser du monde avec ce genre de soirées», dit-elle.

Pourtant, la Montréalaise de 33 ans, conseillère juridique à la multinationale General Electric dans la Division des énergies renouvelables, a le profil idéal de la militante politique. Elle s’anime lorsqu’elle parle de l’inefficacité du système de santé. «Le service à la clientèle est épouvantable. On est traités comme des moins que rien. Je sais de quoi je parle, je suis enceinte, alors je le vis!»

Mylène Mastrostefano, une grande brune toujours élégante, déborde d’énergie et s’implique dans la collectivité. Elle siège au conseil d’administration de la section québécoise de l’Association canadienne des conseillers et conseillères juridiques d’entreprises et fait du bénévolat pour Circuit-Est centre chorégraphique, un regroupement artistique de danse contemporaine à Montréal. Et pourtant, les partis politiques ne l’attirent pas. Ils semblent figés à une autre époque, déplore la jeune femme, née au Québec de parents italiens.

En 2014, elle avait voulu encourager Christine Poirier, alors candidate libérale fédérale dans la circonscription de Laurier–Sainte-Marie, rencontrée au Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec. L’avocate a sorti 175 dollars de sa poche pour assister au cocktail de financement des candidats libéraux de la région de Montréal, qui a réuni 300 personnes. «Elle n’était pas une politicienne typique. Elle avait mon âge et un passé d’entrepreneure, alors j’ai voulu l’aider», raconte Mylène Mastrostefano. Elle n’a jamais refait de don à un parti depuis. Même que posséder une carte de membre d’un parti serait un boulet, selon elle. «Les gens s’attendent à ce que tu sois d’accord avec tout ce qui émane du parti. Non merci.» La jeune femme se décrit comme une «électrice libre» et affirme se promener d’un parti à un autre, en fonction des enjeux.

Les partis politiques sont-ils dépassés?

Mylène Mastrostefano incarne le nouveau citoyen engagé. De récentes études taillent en pièces la théorie qui teinte le discours ambiant depuis quelques années, selon laquelle l’individualisme balaie l’implication en société, particulièrement parmi la génération montante. Un bonheur qui serait tourné sur lui-même, désincarné du bien collectif.

Or, au Canada, l’engagement citoyen est en hausse. Jamais les associations professionnelles, clubs sportifs, organismes communautaires ou écologiques, troupes de théâtre et groupes de réseautage n’ont été aussi populaires. Selon Statistique Canada, 65 % des gens sont membres d’un groupe ou d’un organisme ou y participent régulièrement, contre 61 % en 2003. Le taux atteint même 69 % chez les 15 à 24 ans, selon cette recherche parue en septembre 2015 et intitulée L’engagement communautaire et la participation politique au Canada.

L’augmentation de la participation est visible dans toutes les tranches d’âge et toutes les sphères d’activité… sauf en politique. «De 2003 à 2013, la participation des Canadiens à des activités politiques autres que le vote est demeurée stable ou a diminué», écrit l’analyste Martin Turcotte dans l’étude de Statistique Canada. À peine 4 % des Canadiens sont membres d’un parti.

Une désaffection qui n’est pas sans conséquence et qui préoccupe toutes les formations. Dans notre système démocratique, les partis jouent le rôle essentiel de filtres à idées. Ce sont les militants qui indiquent aux élus comment ils devraient arbitrer les impôts à payer, les relations avec le reste du Canada et le monde, les sommes à consacrer aux routes, à la santé ou à l’éducation… Ils décident qui aura le privilège de devenir candidat et, au final, premier ministre. Cette responsabilité exige des partis un minimum de vigueur!

Un parti politique a longtemps été un club social, un moteur pour faire progresser des causes et un lieu de réseautage pour promouvoir des carrières. Au fil du temps, la multiplication des associations pro­fessionnelles et des groupes d’intérêts, puis la naissance des réseaux sociaux ont fait pâlir l’étoile des partis. La nouvelle génération ne les perçoit plus comme un instrument de changement.

Martine Gagné, 33 ans, conseillère à l’organisme communautaire Le Portage, à Québec, qui aide les dépendants au jeu, aux drogues et à l’alcool à se reprendre en main, veut changer la donne dans la vie des gens. Elle parle souvent de l’actualité avec son conjoint entrepreneur et croit que l’éducation devrait être la priorité nationale. «J’ai aimé la course au leadership d’Alexandre Cloutier; il était le seul à parler d’éducation avec passion.» Elle n’a pourtant pas acheté une carte de membre du PQ pour l’appuyer. S’impliquer en politique n’est pas sur son écran radar. Les politiciens donnent «un spectacle de la pensée à court terme», les partis sont rongés par l’inaction. «Je ne vois pas comment un parti peut m’aider concrètement et rapidement à changer les choses», analyse-t-elle.

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Des histoires comme celles de Mylène et de Martine, l’organisateur en chef du Parti libéral du Québec, Sylvain Langis, en a entendu des centaines. «Il ne faut pas mettre de lunettes roses. Les partis politiques, les politiciens, c’est une race de monde dans laquelle les gens ne se reconnaissent plus. C’est à nous de réfléchir à la manière de rendre ça plus intéressant.»

Gaspésien d’origine, Sylvain Langis est devenu membre du PLQ en 1973, à 18 ans. «Ça me permettait d’avoir accès aux activités du parti, ça me gardait connecté sur la politique», dit-il. Aujourd’hui, toute l’information est à un clic et les partis webdiffusent leurs activités gratuitement. «Pas besoin d’être membre pour suivre ce qui se passe.»

L’homme d’affaires de 64 ans, ancien propriétaire des autocars Orléans Express, a vécu les belles années du militantisme. En 1985, son parti comptait plus de 200 000 mem­bres. Il n’en reste que 37 000, dont l’âge moyen est de 60 ans.

L’actualité a scruté les rapports financiers de tous les partis depuis 35 ans. Les chiffres donnent la mesure du gouffre. Le PLQ, par exemple, a perdu 89 % de ses donateurs entre l’élection de 1980 et celle de 2014. À peine 13 200 personnes ont fait un don en 2014, une année électorale où, traditionnellement, les membres sont davantage sollicités.

«On ne peut pas simplement adapter nos pratiques. La société change à un rythme fou. Il faut se réinventer complètement!» lance Sylvain Langis dans la salle de conférences du nouveau siège social libéral — un petit bâtiment en briques, plus modeste que le précédent —, dans la Cité Multimédia, au sud du centre-ville de Montréal.

Le samedi 28 janvier dernier, dans un hôtel de la métropole, les 30 mem­bres du conseil de direction du PLQ, dont le chef, Philippe Couillard, quelques députés et les présidents régionaux du parti, se sont réunis pour brasser des idées afin de réa­nimer le militantisme. Faut-il abolir les frais de la carte de membre? Créer une catégorie «sympathisants» et leur permettre de contribuer à la plateforme électorale? Comment le militant peut-il se sentir plus utile?

Invité à s’adresser au groupe, le politologue de l’Université Laval Éric Montigny, spécialiste des partis politiques et de leur déclin en Occident, a expliqué que le militant traditionnel est «une espèce en voie de disparition». La tendance des partis à la centralisation, le climat de méfiance envers la politique et la multiplication des causes et des organismes drainent les personnes les plus engagées de la société hors des partis.

Une lueur d’espoir, toutefois, à la fin de son exposé: les partis sont des bêtes qui ont toujours su s’adapter à leur environnement changeant. Sauf que cette fois, Sylvain Langis en convient, personne ne sait où se trouve le fond.

En novembre 2015, lors de l’élection partielle qui a fait élire la ministre Dominique Anglade dans le bastion libéral de Saint-Henri–Sainte-Anne, à Montréal, le parti a eu recours à une entreprise pour faire des appels. C’est maintenant le lot de toutes les formations dans plusieurs régions: les bénévoles étant vieillissants et plus rares, des entreprises les remplacent pour poser des pancartes, faire du porte-à-porte, sonder les électeurs au téléphone ou solliciter des dons.

La situation du PLQ dans Saint-Henri–Sainte-Anne a convaincu Jérôme Turcotte, 30 ans, de jouer d’audace. Cet ancien président de la Commission politique nationale, membre du conseil de direction du PLQ jusqu’en septembre dernier, a ébranlé les colonnes du temple il y a un an, le 22 avril 2016, avec un rapport coup-de-poing.

LAT04_PARTIS_POLITIQUES_exergue2Avant de retourner aux études pour terminer un doctorat en droit, Jérôme Turcotte voulait laisser un héritage à sa formation, qui fête ses 150 ans en 2017. «Le militantisme est actuellement dans une situation critique au sein de notre parti», écrit-il dans son document de 47 pages marqué du sceau «confidentiel». «Au cours de la dernière année et demie, notre parti a perdu 29 % de ses mem­bres. Si la situation se poursuivait de façon linéaire, le PLQ se retrouverait sans membres dans un peu plus de trois ans et demi.» Il souligne qu’à peine 8 % ont, comme lui, moins de 35 ans.

Dans le quart des circonscriptions libérales, le nombre de membres du parti a glissé sous la barre des 250. Des forteresses comme Orford — libérale depuis 1973 — en comptent moins de 160. Son député, Pierre Reid, et ses bénévoles ont amassé seulement 3 000 dollars de financement en 2015. «Plusieurs militants, dont moi-même, écrit Jérôme Turcotte, ont le sentiment que le PLQ est de plus en plus une marque de commerce servant à faire élire une aile parlementaire qui a délaissé le militantisme et est de moins en moins un réel parti ancré dans une participation citoyenne active.»

Le rapport Turcotte est une initiative personnelle. «Ça m’a fait mal de l’écrire, car j’aime mon parti et la politique, mais il fallait une prise de conscience», dit l’auteur en entrevue.

Sylvain Langis remercie Jérôme Turcotte d’avoir pris le temps «de mettre le doigt sur les bobos qui font le plus mal». «Ça va nous aider à structurer notre parti pour les années à venir», dit-il. Le PLQ vient d’entamer une tournée provinciale de réflexion auprès de ses membres, afin de dénicher des idées novatrices. La tournée culminera par un conseil général spécial sur le militantisme, en juin.

Le rapport de Jérôme Turcotte — qui se dit encouragé par les consultations en cours au PLQ — a circulé sous le manteau entre les organisateurs des autres formations, elles aussi menacées d’implosion.

La génération montante, qui a aujourd’hui 35 ans ou moins — souvent surnommée en bloc les «Y» ou les «milléniaux» —, a un rapport au militantisme complètement différent de celui de ses parents. Elle ne se fait pas un devoir de s’impliquer en politique pour que ses opinions ou ses valeurs y soient reflétées, explique Robert Ford, chercheur à l’Université de Manchester, en Angleterre, qui a étudié le lien entre les jeunes et la politique. «Pour eux, le devoir revient aux politiciens, qui doivent trouver des moyens de les séduire. Ils voient les partis non pas comme des mouvements, mais comme des marques, auxquelles ils sont libres d’adhérer ou pas», dit-il.

Les «milléniaux» ont grandi dans une société où tout, des chaînes de télé aux amis Facebook en passant par la musique, est choisi à la carte, en mode personnalisé. Il en va de même des causes à défendre, qu’ils segmentent. Ils préfèrent mener leurs batailles au sein de groupes moins hiérarchisés et moins formels que les partis politiques.

«C’est juste une manière différente de s’impliquer, affirme Jérôme Turcotte. Si tu es un jeune gai dans le monde des affaires et passionné d’environnement, tu seras membre d’une association LGBT, de la Jeune chambre de commerce et d’Équiterre, pas d’un parti politique.»

Les moins de 35 ans ont d’aussi grands idéaux que leurs parents — freiner les changements climatiques, généraliser l’accès à l’eau potable, etc. —, mais ils font confiance d’abord à la technologie et à l’entraide individuelle pour les atteindre, pas aux élus. Chaque personne utilise sa plateforme préférée pour faire passer son message. Selon Statistique Canada, 21 % des 20 à 24 ans ont exprimé une opinion politique sur Internet dans les 12 mois précédant l’enquête, soit le double des 45 à 54 ans (10 %) et des 65 à 74 ans (8 %). Les jeunes sont aussi plus nombreux à signer des pétitions et à participer à des marches de protestation.

Le PLQ est d’ailleurs en train de faire de son site Internet un lieu de discussion entre les membres et les sympathisants plutôt qu’un site statique, qui relaie les nouvelles du parti. «Il y aura plus de photos, plus de débats sur les grands dossiers de l’heure», explique l’organisateur en chef, Sylvain Langis.

Influencer le débat public, le photographe Youssef Shoufan estime y parvenir chaque jour, à son échelle. «J’aime penser que mes idées sont assez bonnes pour recevoir l’attention qu’elles méritent sur les plateformes sociales et Internet, dit-il. Je peux avoir un effet positif et pertinent hors des partis.»

Ce Montréalais de 29 ans, né à Damas, en Syrie, et arrivé au Québec à l’âge de 7 ans, m’a donné rendez-vous au café Chez Roger et Denise, rue Laurier. «Ça n’a l’air de rien avec ce nom, mais le propriétaire est un ami syrien», dit-il en saluant l’homme derrière le comptoir.

Youssef Shoufan a cofondé La maison de la Syrie, un organisme sans but lucratif qui aide les nouveaux arrivants à s’intégrer par la culture. Il distribue des billets de théâtre et de spectacles de musique afin que l’identité du Proche-Orient rencontre celle du Québec. «Les familles ont beaucoup de besoins de base à combler en arrivant, alors dépenser 25 dollars pour un spectacle, ce n’est pas une priorité. Mais si on leur offre les billets, ils sont heureux de briser la routine et de mieux connaître leur terre d’accueil. Pour réussir l’intégration, il ne faut pas seulement un toit et de la nourriture, il faut se comprendre», dit l’homme aux cheveux d’encre et au regard perçant.

Le photographe parle doucement, mais avec détermination. «J’ai un côté missionnaire», blague-t-il. Sur son t-shirt noir, on peut lire en grosses lettres blanches sur sa poitrine: «No Chance». Il croise mon regard interrogateur. «Ça veut dire que dans la vie, rien ne nous sera donné. Il faut travailler pour réussir. C’est positif. C’est ma génération!»

Le jeune homme vient d’une famille atypique: chrétienne, agnostique, végétarienne. Ses parents souhaitent qu’il devienne… maire de Montréal! «Pour ma mère, ce serait une grande réussite. Obtenir le respect des gens, qu’ils votent pour moi, ce serait l’aboutissement, comme devenir avocat ou médecin», confie-t-il avec un grand sourire, en passant la main dans sa barbe bien taillée.

Youssef Shoufan n’a pourtant aucune envie d’être membre d’un parti politique. Son combat pour l’intégration des immigrants, il le mène dans la collectivité, pas à l’Assemblée nationale ou à l’Hôtel de Ville. «Je n’ai pas envie d’avoir une étiquette. Je me sens plus libre comme ça», dit-il.

Les partis politiques sont-ils dépassés?

À l’image de Youssef Shoufan, la génération montante est pressée, voire impatiente, de faire valoir ses idées. Attendre la prochaine réunion de l’association de circonscription locale pour s’exprimer, non merci. «Un parti, c’est une affaire de processus, dit Jérôme Turcotte. C’est long et le résultat n’est pas garanti. Pour bien de mes amis, donner son opinion sur Facebook, c’est suffisant pour influencer le débat.»

Il existe par ailleurs un «culte de l’authenticité», poursuit l’auteur du rapport Turcotte. Si un parti ne reflète pas parfaitement l’image que la personne veut projeter, elle va s’en éloigner. «Être membre d’un parti, ça vient avec des compromis, mais ça, ce n’est pas à la mode», dit-il.

L’époque du tribun qui harangue la foule, c’est terminé, affirme pour sa part Gabriel Nadeau-Dubois, 26 ans, qui vient d’achever une tournée de 163 «assemblées de cuisine» dans tout le Québec avec son mouvement Faut qu’on se parle. Les moins de 30 ans aiment les occasions, le côté spontané et participatif dans l’action. «Ils ont aimé le printemps étudiant en 2012 et Occupy Wall Street. Ce n’est pas parfait, il y a des limites, ça finit souvent par s’essouffler, mais ça attire les jeunes, qui peuvent y mettre leur énergie. Ce sont des mouvements horizontaux, plus ponctuels», souligne l’ancien leader étudiant, interviewé en décembre dernier, avant qu’il se lance en politique active pour Québec solidaire.

«Les partis vont mal, on le sent sur le terrain, soutient Gabriel Nadeau-Dubois. Les gens nous disent que ça fait du bien de parler politique hors des structures formelles des partis.» Lorsqu’il a annoncé sa candidature pour QS, au début du mois de mars, Gabriel Nadeau-Dubois a convenu que la structure de son nouveau parti ressemble beaucoup à celle des autres formations, au point de rebuter certains jeunes de sa génération qui souhaitent militer autrement. «S’impli­quer dans un parti doit être le fun. Je vais tenter d’innover, en utilisant les nouvelles technologies, pour insuffler une nouvelle forme de militantisme.»

Canaliser le besoin de s’exprimer hors du cadre traditionnel, c’est l’objec­tif du nouveau forum de discussion en ligne La Mesure, récemment lancé par la Coalition Avenir Québec. Quel­que 300 personnes, y compris des élus, s’y retrouvent chaque semaine pour donner leur avis sur les sujets de l’heure, dans une atmosphère respectueuse — les noms sont obligatoires, pas de pseudonymes. «La ligne de parti est très souple. C’est une caisse de résonance pour s’inspirer et calibrer certaines prises de position du parti. Les militants sentent qu’ils ont un impact rapide», explique Brigitte Legault, 36 ans, organisatrice en chef de la CAQ.

La coalition de François Legault a beau tenter de s’inscrire dans la nouveauté et enquiquiner les «vieux partis», comme le PLQ et le PQ, elle souffre des mêmes maux. La moyenne d’âge de ses membres, 44 ans, est la plus basse des partis à l’Assemblée nationale, mais le nombre de titulaires de carte de membre stagne à 11 800 depuis la fondation, en 2011. Si on remonte à l’époque de l’ADQ, avec laquelle elle a fusionné, la CAQ a perdu 84 % de ses donateurs et 77 % de ses revenus d’adhésion depuis le sommet de 2007. «C’est inquiétant, mais à nous de trouver des solutions, d’être plus intelligents», estime Brigitte Legault.

Au Parti québécois, on n’a pas attendu le rapport de l’émissaire du chef, Paul St-Pierre Plamondon — en février, celui-ci décrivait le parti comme «figé» et «vieillissant» —, avant d’entamer un virage. Depuis un an, la machine péquiste est en transformation.

Le directeur général du PQ, Alain Lupien, rencontré dans son bureau aux murs blancs et aux chaises disparates à la permanence du parti, rue Papineau, à Montréal, ne paraît pas démoralisé par les chiffres. Avec ses 73 200 membres qui ont eu le droit de vote lors du choix du chef de la formation, l’automne dernier, le PQ est loin des quelque 280 000 membres de 1981. Et, à 61 ans, la moyenne d’âge est la plus élevée des partis au Québec. À peine 5 % des membres ont moins de 30 ans. Et comme le PLQ, le PQ a aussi perdu 89 % de ses donateurs depuis 35 ans. «Dans les années 1970 et 1980, la politique, c’était notre deuxième sport national, après le hockey! On n’est plus là du tout», dit Alain Lupien, qui milite au PQ depuis 1975.

Le directeur général avait convaincu son ancien patron, Pierre Karl Péladeau, que le parti devait donner un coup de barre dans sa manière de faire du militantisme. Le chef Jean-François Lisée poursuit le travail. Le PQ — tout comme la CAQ — a une nouvelle base de données, qui permet de rester en communication avec les membres, mais aussi avec les sympathisants, ces électeurs qui ont un penchant favorable envers le parti sur les réseaux sociaux ou dans les assemblées. Lorsqu’une personne prend contact avec le parti, l’«échelle d’activation» l’identifie soit comme un nouveau membre, qui pourra être sollicité pour faire du bénévolat ou devenir organisateur, soit comme un sympathisant, qui sera encouragé à diffuser les idées du parti en fonction de ses intérêts personnels — souveraineté, environnement, langue française, etc.

Les partis politiques sont-ils dépassés?

«On ne peut plus définir la santé des partis seulement par le nombre de membres, dit Alain Lupien. L’impor­tant, maintenant, c’est l’empreinte dans le débat public, soit combien de gens je peux atteindre rapidement pour faire passer mon message. Le sympathisant va m’aider à étendre ma portée. Par exemple, on a 180 000 abonnés Facebook, qui peuvent devenir des ambassadeurs si un sujet les touche. C’est encourageant. Un membre inactif, ce n’est pas mieux.»

Les réseaux sociaux ont «donné l’impression qu’on peut changer les choses sans s’impliquer en politique», dit Lupien, qui ne partage pas cette vision. N’empêche, si c’est ce que croit la nouvelle génération, «il faut s’adapter». Depuis 12 mois, les organisateurs sur le terrain sont moins nombreux à orchestrer des rassemble­ments ou des activités de financement traditionnelles. Ils sont gra­duel­le­ment remplacés par des pro­fes­sion­nels de l’«engagement social», qui animent les débats dans les réseaux sociaux et communi­quent les positions du parti aux membres et aux sympathisants par courriel. Ils créent notamment du matériel — des photomontages qui circulent sur Twitter et Facebook, par exemple, des slogans et des vidéos — afin de maximiser l’effet. «J’engage des pros, pas des amateurs, dit Alain Lupien. On professionnalise la permanence. On adapte nos méthodes. L’environnement politique est devenu complexe.»

La prochaine étape sera de donner aux membres et aux sympathisants les outils pour qu’ils fabriquent eux-mêmes le matériel promotionnel concernant le sujet qui leur tient à cœur. «Il faudra accepter de perdre un peu de contrôle pour gagner en agilité et en portée. Il faut accepter que nos militants disent des choses avec lesquelles on est moins d’accord», prévient Alain Lupien.

À Québec solidaire, on souhaite multiplier la force de frappe du parti en se collant à des causes qui trouvent écho auprès des syndicats, des groupes écologistes et des organismes communautaires, notamment. En menant des combats ponctuels avec des alliés, comme la hausse du salaire minimum à 15 dollars ou l’inter­diction d’exploiter le pétrole québécois, Québec solidaire veut canaliser l’énergie sociale qui se déploie hors des partis.

«On tente de se réinventer autour d’enjeux», souligne Alejandra Zaga Mendez, responsable de la mobilisation nationale au comité exécutif de Québec solidaire. «Les gens se sentent loin de la politique, alors on va aller vers eux, les retrouver là où ils militent. La politique, c’est partager une cause commune. Si les gens adhèrent à une idée, ils vont voter pour nous tôt ou tard.»

La jeune femme de 28 ans, d’origine péruvienne, constate que la grève étudiante de 2012, sur laquelle Québec solidaire comptait pour grossir ses rangs, n’a pas eu d’effet durable sur l’adhésion au parti. Pendant la période de 2011 à 2012, QS est passé de 9 000 à 14 600 membres. Mais il n’en restait que 11 600 en décembre dernier. Le nombre de donateurs a dégringolé de 40 % entre le sommet de 2012 et les élections de 2014.

Les partis politiques sont-ils dépassés?

La désertion des membres peut avoir des conséquences importantes, affirme Alejandra Zaga Mendez. Une formation qui s’atrophie est moins exposée aux différents courants de pensée, risque de se replier sur elle-même et d’être moins représentative de la population. Investir dans les relations avec les autres groupes de la société «permet d’alimenter les réflexions et de contourner la stagnation du nombre de membres pour ne pas être déconnecté», dit-elle.

Jonathan Valois, 46 ans, ancien député péquiste de Joliette et président du Parti québécois de 2009 à 2011, partage cette inquiétude. «Au Québec, il n’y a plus aucun parti de masse. Or, moins tu as de militants, plus ceux qui demeurent sont fervents. Il ne reste que les plus motivés, mais aussi, parfois, les plus radicaux. Il y a un risque de déconnexion avec la population. Plus on est nombreux, plus on a de chances de s’éloigner des extrêmes. C’est la sagesse du groupe», précise-t-il.

Les partis n’ont d’autre choix que d’ouvrir les fenêtres pour laisser entrer de l’air en misant sur les sympathisants, quitte à diluer le pouvoir des membres restants, avance Jonathan Valois, aujourd’hui consultant en relations publiques. Il est conscient que cette idée rebute les militants, qui consacrent de nombreuses heures à leur parti et souhaitent garder leurs prérogatives, comme choisir le chef ou la plateforme électorale.

La structure des partis est devenue trop lourde, dit Jonathan Valois. À l’ère d’Internet, se rendre dans une association de circonscription locale pour soumettre son idée, souhaiter qu’elle chemine jusqu’à l’instance régionale et se rende au grand congrès des membres, puis soit votée, relève d’un parcours du combattant démotivant. «On n’est plus à l’ère des micros “pour” et des micros “contre”. On est à l’ère des “j’aime” ou “j’aime pas”», dit-il.

Les nouvelles technologies devraient permettre aux idées de circuler et aux débats de se structurer hors des traditionnelles assemblées du parti, dit l’ancien député péquiste. Lors des récentes courses à la direction du PQ, Alexandre Cloutier promettait de permettre à des non-membres de soumettre des idées, d’en débattre aux côtés des membres en règle et même, pourquoi pas, de contribuer à choisir le prochain chef, comme les libéraux fédéraux l’ont fait avec leurs sympathisants en 2013, lors de l’élection de Justin Trudeau. L’accueil, dans les rangs du PQ, a été froid.

Alain Lupien, directeur général du parti, cherche toutefois un compromis. «Peut-être que les idées pourraient être soumises et débattues par tous, mais votées par les membres à la fin? On évalue les options, ça va bouger un jour ou l’autre», dit-il.

À Québec solidaire aussi la réflexion est en cours. «Nos structures doivent évoluer, soutient Alejandra Zaga Mendez. On veut faciliter la prise de parole et la transmission des idées. Le numérique peut nous aider.» Elle apporte toutefois un bémol aux apôtres des technologies. «Débattre, ce n’est pas seulement émettre son opinion sur Facebook, c’est tenter de dégager un consensus pour ensuite défendre une cause commune, dit-elle. Faire un débat à 400 personnes dans une salle, ça force à s’écouter vraiment, à rassembler, à prendre conscience des détails des enjeux.»

Si l’implication politique pouvait s’apprendre à l’école, cela contribuerait à former le militant de demain, croit Jan Germen Janmaat, du University College de Londres, spécialiste de l’engagement politique chez les jeunes. Ses études montrent qu’un jeune sensibilisé à la politique et à ses moyens d’expression pendant le parcours scolaire a plus de chances de rester engagé une fois adulte. D’où l’intérêt d’organiser des élections à l’école avec des partis fictifs — ou avec les vrais noms — pendant les campagnes électorales. Systé­matiser le choix d’un président de classe ou de niveau, avec une campagne en bonne et due forme, est une autre voie.

Les autorités publiques sont souvent réticentes à aller dans cette direction, pour éviter de se faire accuser d’instrumentaliser les jeunes ou de favoriser un parti au détriment d’un autre, dit Jan Germen Janmaat, qui estime qu’il s’agit d’une erreur à long terme.

À court terme, les élus peuvent toutefois assainir leur manière de faire de la politique, ce qui aiderait à rendre les partis plus attirants, soutient Jean-Sébastien Fallu, 43 ans. «Je déteste la dynamique de l’affrontement. C’est trop partisan. On dirait que tout ce que fait l’adversaire est mauvais», dit-il. Ce professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal est membre de Québec solidaire et du NPD. Mais il ne participe à aucune activité. Il est un membre inactif, comme de 30 % à 40 % des titulaires de carte, selon les estimations des organisateurs.

Fondateur en 1998 du Groupe de recherche et d’intervention psychosociale (GRIP), qui vise la préven­tion et la réduction des méfaits pour les utilisateurs de drogues récréatives, Jean-Sébastien Fallu juge que les politiciens sont trop populistes, au mépris de la science et des faits. «Il y a des personnes bien inten­tionnées, mais elles sont menottées une fois rendues en haut de la pyramide politique. Les élus visent leur réélection.»

Un constat bien sombre que Jean-Sébastien Fallu n’est pas le seul à faire. Gabriel Nadeau-Dubois a constaté que les partis sont associés à une manière négative de faire de la politique. «Dans nos assemblées, je ne compte plus les fois où quelqu’un a proposé de carrément abolir les partis. Ça revenait souvent.» Même s’il était en tournée pour écouter, Gabriel Nadeau-Dubois se lançait parfois dans une courte défense des partis. «J’expliquais qu’un parti permet une action plus cohérente et une vision globale des enjeux. Après quel­ques minutes, les gens me disaient: c’est vrai, on comprend. En réalité, ils sont “tannés” de la partisanerie, des débats simplistes, des games. C’est ça que les citoyens n’aiment pas. Et ils ont raison.»

L’organisatrice en chef de la CAQ, un parti qui n’a pas toujours fait dans la dentelle sur certains enjeux, notamment en diffusant une publicité sur les enseignantes et le tchador lors des élections partielles de novembre 2016, en convient, le ton de tous les partis aurait avantage à être moins acrimonieux. «On ne s’aide pas collectivement, dit Brigitte Legault. On a l’impression qu’on se vole des parts de marché entre partis, mais en réalité, on est en train de tirer tout le monde vers le bas. Ce n’est pas en se donnant des claques sur la gueule qu’on va y arriver.»

Les formations politiques ne doivent pas oublier un ingrédient essentiel pour retrouver leur élan: l’inspiration. «Les gens veulent participer à un projet collectif, pas à une structure politique. Mais ils vont adhérer à la structure, au mouvement, si on leur offre quelque chose de différent», avance Gabriel Nadeau-Dubois, qui cite la popularité du candidat démocrate Bernie Sanders, aux États-Unis. Même s’il avait 74 ans et appartenait à un «vieux parti», il a entraîné des centaines de milliers de jeunes dans son sillage. «Je ne suis pas fataliste. J’ai espoir que les partis peuvent encore se réinventer.»