Société

Islamophobes, vraiment ?

Le mot « islamophobie » est « une arme d’intimidation massive », qui impose la loi du silence à la majorité de la population, selon le philosophe français Pascal Bruckner.

Veille le 30 janvier, à Montréal, à la mémoire des victimes de l'attentat terroriste dans une mosquée de Québec. (Photo: Josie Desmarais)
Veille le 30 janvier, à Montréal, à la mémoire des victimes de l’attentat terroriste dans une mosquée de Québec. (Photo: Josie Desmarais)

Pas de doute dans son esprit, l’attentat du 29 janvier au Centre culturel islamique de Québec est un acte abject de haine, de racisme, d’intolérance religieuse. Mais attention de ne pas tout confondre, prévient-il. Inlassable polémiste, celui qui se définit comme un « laïc républicain incroyant » publie à 68 ans un essai percutant, Un racisme imaginaire : Islamophobie et culpabilité (Grasset). L’actualité l’a rencontré dans son antre parisien du Marais.

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Ce que vous reprochez au mot « islamophobie », c’est d’abord son ambiguïté ?

Ce concept fait un amalgame entre la persécution des croyants, qui est évidemment un délit partout, et la critique de la religion, qui est un droit, en tout cas dans les pays occidentaux. Et ce que ce mot a de profondément dérangeant, c’est qu’il transforme l’islam en un objet intouchable. Il cherche à restaurer le crime de blasphème, qui ne fait plus partie de notre arsenal juridique : on a le droit d’insulter Dieu, le pape, Jésus, Moïse, le dalaï-lama, Bouddha, sans passer devant les tribunaux, ou du moins sans être condamné à mort. Mais quand il s’agit de l’islam, on touche à un tabou.

Dans votre essai, vous parlez du terme « islamophobie » comme d’une arme d’intimidation massive. N’est-ce pas exagéré ?

Ce que je défends, c’est la liberté d’expression. Autant il est interdit de frapper une femme voilée, de mitrailler des musulmans ou de jeter des têtes de cochon dans leurs mosquées — et le même respect s’impose pour les synagogues, les temples des protestants ou les églises catholiques —, autant il est permis de dire ce que l’on pense des religions. En France, de peur d’être traités d’islamophobes, et pour ne pas perdre de voix aux élections, beaucoup d’élus laissent tout passer. C’est donc la nourriture halal dans les cantines des entreprises, les permissions de piscines séparées accordées aux femmes, le refus pour les jeunes filles de participer aux cours de gymnastique… Petit à petit, c’est le tissu républicain qui se détricote.

Livre BRUCKNERLe titre de votre livre, Un racisme imaginaire, pourrait porter à confusion. Est-ce à dire que les musulmans ne sont pas victimes de racisme en France ?

Il y a des formes de discrimination. Il y a des tensions, c’est vrai, des agressions, des gestes hostiles envers les femmes voilées… Mais s’il y a de l’animosité au sujet de l’islam, pour l’instant, les Français font globalement la différence entre tel fidèle qui croit en l’islam et les agisse­ments des extrémistes. Ils ne sont pas tombés dans la vendetta ni dans les représailles sauvages. Je croise les doigts, nous n’avons pas eu de mise à mort collective de fidèles musulmans, comme ça s’est passé à Québec. Mais ça peut venir, s’il y a un attentat particulièrement atroce, et on en attend tous les jours.

Difficile de ne pas qualifier l’attentat de Québec d’acte islamophobe…

Oui, c’est un acte raciste… Ça tient à la fois d’un acte raciste et des tueries de masse comme on en fait de temps en temps sur le continent américain. Quand on a égorgé le père Hamel dans son église, on n’a pas parlé de racisme, mais d’acte de haine, d’intolérance religieuse. [NDLR : Le 26 juillet 2016, le père Jacques Hamel a été égorgé par deux assaillants dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen, en France. L’attentat a été revendiqué par Daech.]

Je pense qu’effectivement l’attentat de Québec témoi­­gne d’une intolérance religieuse, d’une allergie complète à la présence d’une religion étrangère aux traditions québécoises à long terme. C’est intéressant de voir que le jeune meurtrier présumé a exprimé son admiration pour Marine Le Pen et Trump.

Ce qu’on peut dire pour l’enfoncer un peu plus, c’est qu’il est le meilleur allié de Daech. Il est le rêve des djihadistes. Il en fau­drait des centaines comme lui, puisque la volonté des extrémistes, c’est de creuser des fossés de sang entre les musulmans et les non-musulmans. C’est de dire aux musulmans dans toutes les sociétés européennes, occidentales : vous voyez, vous ne pouvez pas vivre avec des mécréants, il faut que vous reveniez à l’islam, il faut prendre les armes et faire sécession complète. Et en ce sens, cet acte est non seulement abject, mais d’une bêtise crasse.

Que vous inspire la motion déposée au Parlement canadien qui enjoint à la Chambre des communes de condamner l’islamophobie ?

Ça indique que le mot a triomphé. Mais qu’est-ce qu’on entend au juste par ce mot ? Est-ce que la moindre criti­que du voile, de la nourriture halal, des salles de prière sera assimilée à l’islamophobie, ou est-ce que ce sont simplement des agressions physiques ou des insultes qui peuvent être prohibées ? C’est la confusion que je dénonce dans mon livre.

En France, une loi interdit depuis 2004 le hidjab à l’école, une autre proscrit depuis 2010 le voile intégral (burqa et niqab) dans l’espace public. Quelle est votre position sur le port des signes religieux ?

C’est une position libérale : il y a deux lois, appliquons-les et, pour le reste, ne nous mêlons pas de ce qui ne nous regarde pas. La burqa est interdite pour des raisons de sécurité. Or, elle est portée un peu partout en banlieue. La loi n’est pas appliquée. Pour le LAT04_ENTRETIEN_BRUCKNER_exerguereste, on n’y peut rien. Le nombre de filles voilées a explosé en 10 ans : elles sont entrées dans le paysage urbain et provincial et on n’y fait pas attention.

Mais il n’y a pas que le voile. Les salafistes et les Frères musulmans sont très intelligents, ils font de l’entrisme : ils entrent dans les syndicats, les entreprises, les transports. Des chauffeurs de bus refusent d’en conduire un qui a été conduit par une femme parce qu’elle a souillé le volant. Et dans les hôpitaux, des maris refusent que leur femme soit soignée par un homme parce qu’il peut la souiller. Tout cela est la promesse d’une série de conflits innombrables et la République recule très souvent pour les éviter.

Vous prônez l’intégration et non le multiculturalisme. Pourquoi ?

La France est une nation multiraciale, mais elle n’est pas multiculturelle au sens anglo-saxon du terme, au sens où elle serait un agrégat de communautés vivant les unes à côté des autres. On pense, en France, que ce que les Français ont en commun est plus important que ce qui les sépare. Qu’on peut être d’origine asiatique ou africaine, maghrébine, et communier dans l’esprit français. C’est d’ailleurs ce qui se passe.

On insiste beaucoup sur les problèmes des banlieues, mais on oublie qu’il y a une bourgeoisie maghrébine très intégrée. Dans les hôpitaux, les cabinets d’avocats, les laboratoires scientifiques, bon nombre de gens ont des patronymes d’origine arabe, mais appartiennent aux classes moyenne ou supérieure. Et la grande majorité des musulmans français n’aspirent qu’à vivre comme des citoyens ordinaires.

Qu’est-ce qui vous a amené, concrètement, à écrire Un racisme imaginaire ?

Je veux ouvrir un débat, pour qu’on mette le problème religieux sur la table. Le problème du terrorisme et du fondamentalisme, c’est d’abord un problème religieux. La France a la plus importante communauté musulmane d’Europe et la plus importante communauté juive. Ça veut dire que nous avons à la fois une responsabilité historique fondamentale à l’égard de l’islam, et à l’égard des relations entre juifs et musulmans, qui sont évidemment très tendues.

Le résultat des attentats perpétrés ces dernières années, c’est qu’à Noël il y a eu 2 400 églises gardées par la police et l’armée pendant les célébrations de la messe. Les synagogues sont devenues des forteresses. Les écoles juives aussi. Et certaines mosquées sont surveillées par la police. De nombreux imams sont eux-mêmes menacés par les groupes extrémistes parce qu’ils ne sont pas assez islamistes. On est dans un climat d’extrême tension. Les djihadistes veulent ramener l’Islam au califat du VIIe siècle par toutes les méthodes et surtout par le sang et les attentats de masse. Ils voudraient importer leur propre guerre sur le territoire français, et ils ont réussi en grande partie : il y a des policiers et des soldats partout. Et puis au réveil, chaque matin, on se demande si un attentat n’a pas eu lieu durant la nuit…

En résumé, vous appelez à une réforme de l’islam tout en souhaitant que les Français s’allient avec les musulmans ouverts au dialogue. Sinon, quoi ?

Sinon on est morts. Ce sera une guerre civile atroce.

Pascal Bruckner (Photo: JF Paga)
Pascal Bruckner (Photo: JF Paga)

Bruckner gagne son procès

Le 30 novembre 2016, il comparaissait à Paris devant un tribunal correctionnel, après avoir affirmé que deux associations françaises dites antiracistes (Les Indivisibles et Les Indigènes de la République) étaient coupables de justifier « idéologiquement la mort des journalistes de Charlie Hebdo », bref, d’être complices des assassins de Charlie Hebdo. Le 18 janvier, les deux associations, qui l’avaient accusé d’islamophobie et de racisme d’État, ont été déboutées.

« Elles en appelleront peut-être, mais c’est une belle victoire, se félicite Pascal Bruckner. C’est très bien, parce que ça fait jurisprudence. Ces associations pratiquent ce qu’on appelle le djihad juridique : elles recourent à l’arme juridique et intentent des procès comme bon leur semble. Mais tant qu’on en reste au procès, on reste dans l’espace de la civilisation. Vous avez parfaitement le droit de porter plainte contre X ou Y parce qu’ils ont dénaturé ou moqué votre religion, vos convictions. Là où ça ne va plus, c’est quand on passe du procès au meurtre, de la civilisation à la barbarie. C’est le pas qui a été franchi avec Charlie Hebdo. Et on sait bien aujourd’hui que la représentation de Mahomet est impossible à l’échelle mondiale : plus aucun journal, à moins de louer une armée privée et de s’enfermer dans un bunker, ne publiera un portrait de Mahomet. »