Société

Harlem s’embourgeoise

Tours de condos, cafés et restos branchés: le ghetto noir de New York est en pleine transformation. Mais cette renaissance ne se fait pas sans heurt.

L’arrivée des Blancs et les transformations du quartier ont contribué à une hausse marquée des loyers dans Harlem. (Photo: Byron Smith)

En garant sa voiture ce matin-là, Sandy Wilson a découvert un nouveau signe de l’embourgeoisement de Harlem. Des employés de la Ville s’affairaient à installer des bornes de stationnement sur la portion sud du boulevard Frederick Douglass, surnommée «Restaurant Row» en raison de ses nombreuses adresses culinaires, et où se trouve son agence immobilière. Fini le stationnement gratuit dans le secteur!

«Quand ils mettent des bornes de paiement pour le stationnement, vous savez que la rue est devenue populaire», me lancera Sandy Wilson, sourire en coin, quelques heures plus tard, dans le bureau ensoleillé de son agence.

Vêtue d’un tailleur noir ajusté, l’Afro-Américaine dans la cinquantaine m’indique à l’écran de son ordinateur d’autres manifestations de la transformation de Harlem, cet ancien ghetto noir de Manhattan, synonyme de pauvreté et de criminalité dans la seconde moitié du XXe siècle. Défilent d’abord les images d’un immeuble de condos en construction, le Circa Central Park, qui se dresse à l’intersection du boulevard Frederick Douglass et de la 110e Rue. Le prix de l’appartement le plus cher: 7,5 millions de dollars américains. Du jamais-vu à Harlem.

Suivent des images d’un autre immeuble de condos, The Aurum, boulevard Adam Clayton Powell Jr., entre les 131e et 132e Rues. C’est là où se trouvait le célèbre Théâtre Lafayette, qui a accueilli quelques-uns des musiciens et acteurs noirs les plus célèbres, dont Bessie Smith, Duke Ellington et Stepin Fetchit, au temps de la Harlem Renaissance, dans les années 1920-1930. Converti en église en 1951 et abandonné en 2006, le Lafayette a été démoli en 2013 pour faire place à l’Aurum, dont les 94 appartements sont en vente à des prix variant de 634 000 à 1,5 million de dollars américains.

(Photo: Byron Smith)

Depuis une dizaine d’années, Harlem vit une nouvelle renaissance. Mais celle-ci suscite des réactions contrastées en raison de la réalité raciale et économique qui l’accompagne. Sandy Wilson est au nombre des Afro-Américains qui se réjouissent de la métamorphose du quartier. «Le profil démographique de tout New York est en train de changer. Et Harlem en profite», dit l’agente, qui ne cache pas que c’est bon pour ses affaires.

En termes clairs: Harlem est un quartier de plus en plus blanc, selon les données des recensements les plus récents. En 1990, seulement 672 Blancs vivaient à Central Harlem, secteur qui s’étend du nord de Central Park jusqu’à la 155e Rue, entre la 5e Avenue et l’avenue Saint-Nicholas — soit une superficie légèrement inférieure à celle du quartier Outremont, à Montréal (3,6 km2 contre 3,9 km2 ). En 2000, ils étaient 2 200, et 10 ans plus tard, plus de 14 000, sur un total d’environ 120 000 habitants. Durant la même période, la population noire du secteur poursuivait son déclin, entamé dans les années 1970. De 2000 à 2010, elle a perdu près de 10 000 habitants.

Les Blancs sont encore plus visibles à West Harlem, où se trouve le campus de l’Université Columbia. En 2010, leur nombre a atteint 25 385, parmi lesquels des étudiants et des professeurs.

«Abordable»: le mot revient dans la bouche de presque tous les Blancs qui deviennent propriétaires ou locataires à Harlem. Shayna Schmidt, une actrice de 25 ans, ne manque pas de l’utiliser pour expliquer sa décision de s’y établir, il y a deux ans.

«Harlem était l’un des rares endroits de Manhattan où je pouvais me trouver un logement abordable. Et il y a beaucoup plus d’espace ici par rapport à d’autres quartiers de Manhattan», me dit la jeune femme, qui partage avec trois amies un appartement de trois chambres à coucher sur la 136e Rue, dont le loyer mensuel s’élève à 3 200 dollars américains. Ailleurs dans Manhattan, elle en paierait plus de 4 000 pour un appartement de deux chambres.

(Photo: Byron Smith)

Vêtue d’une tenue de sport, Shayna sortait du gymnase avec une de ses colocataires lorsque je l’ai croisée dans la 116e Rue. Toutes deux s’apprêtaient à aller casser la croûte dans un des restos du boulevard Frederick Douglass. À une autre époque, leur présence dans le secteur aurait attiré l’attention. Mais elles ne détonnaient pas parmi la foule de passants, dont bon nombre de jeunes mères blanches avec des bébés tout aussi blancs dans des poussettes. Ce tableau a rassuré les parents de Shayna.

«Mon père et ma mère ont vécu pendant plusieurs années à New York avant de déménager au New Jersey, et ils n’étaient pas contents que je m’installe à Harlem, raconte l’actrice, les yeux cachés par des verres fumés. Mais ils sont venus et ils ont été surpris en voyant comment le quartier s’était embourgeoisé, comment il était devenu agréable.»

La transformation se poursuit d’ailleurs à un train d’enfer. Au cours des dernières années, la 125e Rue, principale artère commerciale de Harlem, a vu apparaître plusieurs grandes enseignes, de Starbucks à Banana Republic en passant par Red Lobster, Olive Garden et American Eagle. Et cet été viendra s’ajouter Whole Foods Market.

Whole Foods Market à Harlem? L’arrivée de ce symbole américain du bio, connu pour attirer une clientèle aisée, ne laisse personne indifférent dans ce quartier où le premier supermarché digne de ce nom, Pathmark, a ouvert ses portes en 1999. Or, Pathmark a été fermé fin novembre 2015 et sera démoli pour faire place à un autre immeuble de condos de luxe. Aucune autre épicerie à grande surface n’a ouvert ses portes depuis.

«Whole Foods Market aura un effet déstabilisant dans le quartier, car beaucoup n’auront pas les moyens d’y magasiner», déplore Barbara Nelson, membre du Conseil communautaire de Central Harlem, un organisme municipal. «Bien des personnes s’inquiètent de ce qui se passe.»

Les commerces branchés de Harlem attirent autant les Noirs que les Blancs. «Il y a encore de l’hostilité, mais il y a aussi une nouvelle solidarité», dit un observateur. (Photo: Byron Smith)

Arborant une coiffure mohawk, cette Afro-Américaine dans la soixantaine prend soin de souligner les aspects positifs de l’embourgeoisement de Harlem: la plantation d’arbres, la multiplication des succursales bancaires, des restaurants, bars et cafés. Mais ces progrès et les nouveaux arrivants qui les ont accompagnés ont aussi contribué, depuis 2000, à une augmentation de 53 % du loyer moyen à Central Harlem, selon une étude récente du Centre Furman de l’Université de New York, alors que le taux d’inflation au pays était de 2 % par année. Pendant la même période, seul Williamsburg, un quartier branché de Brooklyn, a connu une hausse plus importante à ce chapitre.

«Beaucoup de gens doivent quitter le quartier parce qu’ils n’ont plus les moyens d’y vivre, commente Barbara Nelson. Ils déménagent dans Queens ou dans le Bronx. C’est frustrant, décourageant et triste.»

L’historien Michael Henry Adams partage ces sentiments. Il s’est battu pour préserver des églises et sites historiques de Harlem, souvent en vain. De guerre lasse, il a signé l’an dernier dans le New York Times un texte publié sous un titre provocateur: «The End of Black Harlem». «Notre Harlem est en train d’être renouvelé, amélioré et transformé, juste pour eux, pour les Blancs plus riches», a-t-il dénoncé.

Mais l’embourgeoisement de Harlem n’est pas seulement dû aux Blancs. Des professionnels noirs et latinos y participent également, tout comme de jeunes couples d’origine asiatique qui s’achètent des condos ou se lancent dans les affaires. Selina Ho fait partie de ce groupe. Au printemps, elle a ouvert l’ACP Coffee au rez-de-chaussée d’un immeuble acquis par son mari et un de ses partenaires.

«Je suis tombée amoureuse du quartier», dit la New-Yorkaise originaire de Hongkong, qui est déjà propriétaire du Nolita Mart & Espresso Bar, dans le sud de Manhattan. «On y trouve de très belles maisons en rangée et les gens sont très sympas. Tout ce qui manquait dans notre pâté de maisons, c’était un endroit où les gens pourraient boire un bon café et manger des collations santé.»

À en juger par l’achalandage du café décoré d’œuvres d’artistes locaux et fréquenté autant par les Noirs que par les Blancs, l’affaire marche et illustre une diversité et une convivialité qui arrivent à point nommé dans un pays où les tensions raciales s’accentuent. C’est du moins l’opinion de Herb Boyd, écrivain et professeur d’études afro-américaines au City College de New York, qui habite dans le quartier historique Sugar Hill, où vit la bourgeoisie noire depuis les années 1920.

« Je vois l’avantage d’une société diverse, plus harmonieuse », dit Boyd, qui signe Baldwin’s Harlem, une biographie de l’écrivain James Baldwin, auteur de La conversion et figure importante du mouvement pour les droits des Noirs. « Il y a encore de l’hostilité, mais il y a aussi une nouvelle solidarité. »

Boyd en a pour preuve l’engagement civique des nouveaux propriétaires blancs qui ont restauré plusieurs des brownstones (maisons de grès rouge) délabrées de son pâté de maisons. «Ils semblent avoir plus d’influence que quiconque, probablement parce qu’ils travaillent auprès de décideurs, dit-il. S’ils voient quelque chose qui nuit à la qualité de vie du quartier, ils peuvent lever la voix et se faire entendre. Et soudainement, les nids de poule sont comblés, la livraison du courrier s’améliore, la collecte des ordures se fait de manière plus compétente.»

Mais Darryl Spence, un journalier noir de 54 ans, ne voit rien de cette nouvelle solidarité. En fin de journée, il vend des fleurs ou des journaux aux passants qui déambulent sur le trottoir opposé à trois des restaurants les plus populaires du boulevard Malcolm X: Sylvia’s, Red Rooster et Chez Lucienne. À maintes reprises, le personnel de ces établissements l’a prié de ne pas s’approcher de leurs clients attablés à des terrasses inondées de soleil durant la belle saison.

«Ils ne veulent pas que nous nous entretenions avec les touristes blancs, dit sur un ton amer Spence, coiffé d’une casquette des Yankees. Il y a 20 ans, aucun de ces Blancs ne venait ici. Ils avaient peur. Et quand on en voyait, c’est qu’ils cherchaient à acheter de la drogue. Dans un sens, Harlem est un meilleur endroit aujourd’hui. La différence, c’est que nous en sommes chassés.»