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Les enfants débarquent à l’hôtel de ville !

Pour les élues, concilier vie de famille et politique n’est pas une sinécure ! Mais un vent de changement souffle…

AVEC

Elsie Lefebvre (Photo: Rodolphe Beaulieu pour L’actualité)

Rien. Ni congé de maternité, ni absence pour raison familiale, encore moins de garderie. Elsie Lefebvre était déjà enceinte quand elle a compris que sa carrière d’élue municipale à Montréal serait difficile à concilier avec sa vie de nouvelle maman. Elle risquait même la destitution si elle s’absentait des séances du conseil municipal pendant plus de 90 jours. Après une courte pause, elle a choisi de marquer le coup de façon symbolique. « Je me suis présentée au conseil municipal avec mon bébé de trois mois », relate celle qui était déjà mère d’une fille d’un an. C’était en 2010.

Depuis, elle n’a cessé d’exiger de meilleures mesures de conciliation travail-famille pour les élus. Non seulement pour poursuivre sa propre carrière, mais aussi pour ouvrir la voie à d’autres femmes — elles représentent 32 % des conseillers municipaux et 17 % des maires.

Une foule de raisons expliquent la faible présence des femmes en politique, « mais l’articulation travail-famille est toujours centrale », confirme Hélène Charron, directrice de la recherche et de l’analyse au Conseil du statut de la femme. Les élections qui se dérouleront simultanément dans les 1 100 municipalités du Québec en novembre 2017 remettent cette question à l’ordre du jour.

Même s’il y a de plus en plus de femmes qui se présentent comme candidates, elles sont encore moins nombreuses que les hommes à tenter leur chance. Dans l’entourage d’Elsie Lefebvre, aujourd’hui âgée de 38 ans, plusieurs jeunes femmes mettent en veilleuse leur projet d’avoir un enfant pour se lancer en politique ; de jeunes mères refusent pour leur part de faire carrière dans ce domaine.

À Montréal, la politicienne estime que ses gestes ont porté leurs fruits. « Quand j’ai eu Raphaël, il n’y avait même pas de table à langer à l’hôtel de ville ! » dit-elle. C’est sur le rebord d’une fenêtre des toilettes pour femmes qu’elle changeait son fils quand elle l’emmenait à une réunion.

Les choses ont changé, me dit-elle, ravie, en me guidant vers le salon d’allaitement et de soins aux poupons, créé en 2012. La petite pièce à l’ambiance feutrée est équipée de fauteuils, de coussins et de sièges de bébé.

Depuis l’an dernier, une halte-garderie s’est ajoutée dans un espace situé dans le hall, derrière un comptoir de service en marbre inutilisé depuis des années. Des carreaux en mousse rouges, verts, bleus et jaunes ont été déposés sur le sol et des bacs de jouets attendent les enfants. Lors des séances du conseil municipal, le service de gardiennage est offert aux résidants, aux élus et aux employés de l’Hôtel de Ville.

Marc-André Gadoury (Photo: Rodolphe Beaulieu pour L’actualité)

Le conseiller municipal Marc-André Gadoury, devenu père il y a quelques mois, y laisse son bébé quelques heures à l’occasion. Sa conjointe a repris le travail un jour par semaine et c’est lui qui prend soin de son fils cette journée-là. « Nous sommes allés à quelques réunions ensemble ! C’est un bébé tranquille, je le garde dans mes bras », dit-il. Comme les activités politiques se déroulent généralement en soirée, il a aménagé son horaire de façon à pouvoir passer la matinée avec son fils à la maison autant que possible.

Ce sont souvent les jeunes qui changent les façons de faire, et ce domaine ne fait pas exception. Avec l’appui d’autres conseillers — et l’aval du maire Denis Coderre, qui a mandaté un comité pour formuler des recommandations —, Elsie Lefebvre a remis en question le fonctionnement même de l’institution. Les séances du conseil municipal se terminent désormais à 22 h, alors qu’elles finissaient auparavant à 23 h, sans compter les prolongations, qui s’étiraient parfois jusqu’à 1 h du matin.

La plus grande avancée s’avère la création d’un congé parental de 18 semaines. Montréal a été la première ville à l’autoriser en 2015 et, depuis juin 2016, tous les élus municipaux du Québec, hommes ou femmes, peuvent se prévaloir d’une telle pause lors d’une naissance ou d’une adoption, le gouvernement du Québec ayant modifié la Loi sur les élections et les référen­dums dans les municipalités pour en faire une norme.

En vue des élections municipales générales de l’automne, le comité Fem­mes et gouvernance locale de l’Union des municipalités du Québec s’est donné pour mission de répertorier les mesures de conciliation déjà en place dans différentes municipalités, question de diffu­ser ces bonnes idées.

Elsie Lefebvre espère pour sa part que les avancées qu’on observe au palier municipal feront boule de neige jusqu’au parlement, à Québec. Élue à l’Assemblée nationale à 25 ans, sous la bannière du Parti québécois, elle ne voyait pas comment ajouter des enfants à l’équation alors qu’elle était toujours dans ses valises. La charge d’élu provincial comprend en effet des déplacements hebdomadaires entre la circonscription et le parlement (sauf pour les élus des circonscriptions de la capitale), un défi supplémentaire pour la conciliation travail-famille.

D’autres députées ont eu des enfants avant elle, mais malgré toute l’admiration qu’Elsie Lefebvre voue à ces pionnières, elle n’accepterait pas les conditions dans lesquelles elles ont dû travailler. « Beaucoup de gens de ma génération ne les accepteraient pas non plus. Les élus doivent être représentatifs de la société, on ne peut pas se priver des 20 à 40 ans, des jeunes compétents et éduqués — et je parle autant des jeunes femmes que des jeunes hommes, parce qu’eux aussi souhaitent s’impliquer auprès de leurs enfants. » Lors des dernières élections municipales, à peine 9 % des candidats étaient des jeunes de 18 à 34 ans.

« Nos institutions politiques, comme toutes les professions de prestige, d’ailleurs, ont été pensées pour les hommes, à une époque où ils n’avaient pas à se préoccuper des enfants », dit Hélène Charron, du Conseil du statut de la femme.

Pour rédiger le récent avis Femmes en politique : en route vers la parité, son équipe a interviewé 18 politiciennes de tous les ordres politiques. Yolande James a confié combien elle avait trouvé difficile de donner naissance à un enfant alors qu’elle était députée provinciale d’une circonscription de Montréal en 2013. « Quand tu es élue, contrairement à toutes les autres jobs, il n’y a personne qui te remplace. […] Même si j’avais le droit de prendre le temps, je considérais que j’avais encore un salaire et que c’était encore moi la députée. Je sentais cette pression-là, que je devais aller au bureau de comté », a-t-elle raconté.

Elle pensait pouvoir emmener son bébé avec elle à Québec durant la session parlementaire, mais elle s’est vite rendu compte que ce mode de vie était incompatible avec la routine d’un bébé. « J’ai été totalement bouleversée », s’est-elle souvenue. Toujours aussi passionnée par son travail, elle trouvait inconcevable d’être loin de son enfant la moitié de la semaine pour siéger à Québec. Elle ne s’est pas présentée aux élections l’année suivante.

Véronique Hivon est aussi devenue mère durant son mandat, en 2008. Ses démarches d’adoption ont abouti en pleine campagne électorale ; elle a accueilli sa fille une semaine après avoir été élue députée. « C’est mon conjoint qui a pris tout le congé parental […] ; ç’a été un moment déchirant », a-t-elle relaté.

Bien que les députés aient droit, en théorie, à un congé puisqu’ils cotisent au Régime québécois d’assurance parentale, d’autres règles les empêchent de s’absenter. La nature même du travail politique, qui consiste à représenter la population le temps d’un mandat, complique en effet les choses. Qui portera la voix des résidants de la circonscription si l’élu s’absente plusieurs mois ? « Les députés ne peuvent déléguer leurs fonctions à ce titre », confirme Noémie Cimon-Mattar, chargée des communications à l’Assemblée nationale.

Au fédéral, les élus du Québec n’ont tout simplement pas accès au Régime québécois d’assurance parentale. Les quatre députées du Nouveau Parti démocratique qui ont eu un bébé pendant leur mandat ont discuté directement avec leur formation politique pour prendre quelques semaines de congé. « Le chef du parti, Thomas Mulcair, et mes collègues m’ont épaulée. On peut dire que ça s’est bien passé ! » raconte Rosane Doré Lefebvre, qui a accouché en 2013 alors qu’elle était députée d’une circonscription de Laval. Trois semaines après son accouchement, elle était de retour à la Chambre pour participer à un vote important ! Dans les mois suivants, une collègue l’a remplacée au comité sur la sécurité publique auquel elle siégeait et elle a allégé son horaire de façon à se concentrer sur l’essentiel.

La présence assidue de son conjoint, qui a pris tout le congé parental, lui a grandement facilité la tâche. « Il me suivait sur la colline du Parlement à Ottawa et revenait avec moi dans la circonscription. J’ai allaité notre fille à la Chambre des communes », se félicite la jeune mère (elle avait 28 ans), qui s’éclipsait parfois des débats pour nourrir son bébé, avant de le confier de nouveau à son père.

La conciliation travail-famille continue d’être au centre des préoccupations depuis que les libéraux ont pris le pouvoir à Ottawa, puisque pas moins de neuf ministres ainsi que le premier ministre Justin Trudeau lui-même ont des enfants de 16 ans ou moins — ils en ont 21 tous ensemble. Malgré les bonnes intentions, certains ministres continuent d’avoir des réunions en soirée, les journées n’ayant tout simplement pas assez d’heures pour permettre d’abattre tout le boulot parlementaire.

Elsie Lefebvre croit qu’il est maintenant temps de redéfinir le rôle des élus. Pourquoi un conseiller municipal ou un député ne pourrait-il pas être remplacé pendant un congé parental ?

En Colombie, en Islande et aux Pays-Bas, un élu qui devient parent est remplacé par un suppléant, indique l’Union interparlementaire dans le rapport Parlements sensibles au genre : étude mondiale des bonnes pratiques. Ce suppléant « est la personne qui suit sur la liste des candidats aux élections ». (Une pratique difficilement compatible avec notre système électoral ; elle nécessite un système proportionnel où les gens votent pour un parti plutôt que pour un candidat.)

Les élus bénéficient donc d’un vrai congé, sans ressentir la double contrainte qui est le lot des politiciens québécois actuellement. « Au travail, on se fait juger, parce que trois mois d’absence, c’est long, surtout si on reçoit notre salaire d’élu ; mais aux yeux de la société, retourner travailler après seulement trois mois, ce n’est vraiment pas beaucoup pour le bébé », soupire Elsie Lefebvre.

Il est temps de revoir ce qu’on attend de nos représentants politiques, pense-t-elle. «Est-ce nécessaire que l’élu soit présent tout le temps, partout ? Dans toutes les réunions, dans les soupers spaghettis le soir et les fins de semaine ? Cela le rend-il plus effi­cient ?» demande-t-elle.

Les élus d’aujourd’hui sont connectés et informés des préoccupations de leurs électeurs en continu grâce aux réseaux sociaux. Et pouvoir déléguer quelqu’un à leur place dans certaines réunions et activités leur donnerait accès à des informations qui leur échappent actuellement, faute de pouvoir se dédoubler.

La jeune politicienne voudrait que l’on s’inspire de l’assemblée de l’Organisation des Nations unies, où des représentants veillent aux intérêts des pays membres sans que les chefs d’État y soient présents quotidiennement. «La politique doit changer si on veut y intéresser les jeunes, dit Elsie Lefebvre. Comme société, on doit aspirer à un idéal, et nos institutions doivent incarner ce modèle pour inspirer d’autres organisations. Depuis la création des CPE [en 1997] et l’instauration du congé parental, il y a plus de 15 ans, il n’y a pas eu de nouveau jalon en matière de politique sociale et familiale. Il est temps d’aller plus loin. »

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Le 5 novembre prochain, les Québécois iront aux urnes pour choisir les milliers d’élus municipaux qui gouvernent nos villes et villages au quotidien. Les municipalités, qui bénéficient désormais de pouvoirs accrus à titre de gouvernements de proximité, ont besoin d’une relève audacieuse pour développer une vision en matière d’économie, de protection de l’environnement, de culture, d’aménagement du territoire et de cohésion sociale.

Comme seulement 9 % des élus municipaux actuels ont moins de 34 ans, les jeunes leaders souhaitant agir de façon concrète sur leur milieu de vie sont appelés à sauter dans l’arène. L’Union des municipalités du Québec (UMQ) remet chaque année le Prix Personnalité de la relève municipale, qui souligne la contribution d’un élu ou d’une élue de moins de 35 ans, de même que le Prix Francine-Ruest-Jutras, qui reconnaît l’excellence et le leadership des femmes sur la scène politique municipale.

Les femmes, qui représentent 30 % des élus municipaux et 17 % des élus à la mairie, doivent aussi être plus nombreuses dans les hôtels de ville. Pour les inspirer à briguer les suffrages, l’UMQ, avec le soutien du Secrétariat à la condition féminine du Québec, a mis sur pied la tournée régionale « Élections 2017 : ça prend des femmes comme vous! ». En parallèle de cette initiative qui donne la parole à des élues ambassadrices, l’UMQ renforce la présence des femmes et des jeunes en politique municipale par le biais de son Comité Femmes et gouvernance locale et de sa Commission des jeunes élus et élues.

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