Société

Les jeunes sages

Les enfants du millénaire se sont fait dire par leurs parents: fais ce qui te rend heureux. Maintenant devenus adultes à leur tour, ils appliquent le précepte.

Illustration : Iris Boudreau pour L’actualité

De toute éternité, le jeune a été conspué par ses aînés pour tous les motifs imaginables. Paresseux. En rupture avec l’autorité. Indolent. Narcissique. Irrespectueux envers ses parents, ses patrons, ses professeurs. Fantasque et arrogant. Mou et refermé sur lui-même. La cour est pleine ? Pas grave, jetez-en encore !

Les griefs se suivent et se ressemblent au fil des siècles, voire des millénaires. Je vous épargne les citations de Platon et de son maître à ce sujet, parce que resucées à l’excès. Mais le fait demeure : de l’ère de l’invention de la roue à celle de la dépendance au téléphone intelligent, le péril jeune menace l’équilibre social que les générations précédentes se sont évertuées à établir.

Aujourd’hui, les enfants du millénaire (ou « milléniaux », comme le dit l’anglicisme) accusent le coup à leur tour.

Heureusement, il s’en trouve pour les défendre. Et j’en suis. Car le jeune m’apparaît dégourdi, allumé, avec des priorités souvent bien placées. Et si j’ai cédé à l’appel de la « mononclitude », parfois, conspuant moi aussi cette jeunesse vieille comme le monde, je me suis ravisé. D’autant qu’il n’existe pas de génération spontanée.

J’entends par là que les jeunes sont évidemment le produit de leur société, et leurs travers, ce sont donc les nôtres. Sans les rides ou le bide.

Mircea Vultur est plutôt d’accord avec moi. Et il sait bien mieux de quoi il parle. Docteur en sociologie, ce chercheur à l’INRS a pour objet d’étude le jeune dans son milieu de travail. « C’est une génération qui s’est simplement adaptée au monde qu’on lui lègue, expose-t-il, faisant écho à ma pensée. L’univers du travail est volatil, alors les jeunes ne cherchent plus la stabilité. Même l’argent n’est plus une priorité pour eux. Ils travaillent pour vivre, pas l’inverse. Ils valorisent la vie privée avant tout. Ils veulent se réaliser dans leur boulot, faire ce qu’ils aiment, et pas seulement ramasser un salaire. » Que leur disaient leurs parents ? Fais ce qui te rend heureux. Ils appliquent le précepte.

Selon M. Vultur, les employeurs et les syndicats parlent d’une même voix pour dire que les jeunes sont plus difficiles à mobiliser pour le bien commun. Celui de l’entreprise ou du groupe de travailleurs. Mais comment leur en vouloir ? De clauses de disparité en restructurations, ce n’est pas comme si on les avait accueillis à bras ouverts.

« Ils ont vu leurs parents être renvoyés de leur travail, ou simplement épuisés. Ils ne désirent pas vivre ça à leur tour. Ils sont plus éduqués, savent mieux ce qu’ils veulent et ne veulent pas », résume le chercheur. Et parmi les choses qu’ils ne veulent plus, il y a le fait d’être traités injustement.

Car « oui, les jeunes dans la vingtaine sont plus sensibles et nécessitent plus d’attention que leurs prédécesseurs. Mais c’est une bonne chose », écrivait récemment Deborah Aarts dans un article de Canadian Business où elle souscrivait à l’intolérance de la génération montante envers les patrons tyranniques et les conditions de travail merdiques.

« Ils changent la manière de gérer le personnel, dit Mircea Vultur. Ils remettent en question ce qu’on leur demande de faire, ils argumentent. Et c’est normal, on leur a dit depuis qu’ils sont petits que leur opinion compte et qu’ils doivent s’exprimer. »

Christian Genest, un ami entrepreneur qui a fondé Sushi Taxi et vient de lancer Buddha Station, voit la chose d’un très bon œil. « Si tu n’es pas fidèle à tes valeurs, me dit-il, ils te remettent à ta place. » Normal, m’explique Mircea Vultur : s’ils adhèrent à l’entreprise où ils travaillent, c’est beaucoup pour les valeurs qu’elle projette et auxquelles elle doit ensuite souscrire. Sinon, c’est le désengagement. Mais à l’inverse, mobilisez-les et ils iront à la guerre pour vous.

Même son de cloche chez Simon Litalien, de la boîte de communications Kabane, à Québec. « Ça se passe très bien, mais c’est vrai que si je ne leur explique pas pourquoi ils doivent faire une chose, que je me contente de la leur imposer, ils se ferment, perdent toute motivation, c’est fini. »

Nous vivons dans un monde essentiellement transactionnel, sans trop de projets communs, hyper-individualiste. La génération montante en est le produit. Elle ne rêve plus de gravir les échelons pour qu’on les lui retire de sous les pieds : elle utilise son travail pour se développer, puis passer à un nouvel emploi.

On a changé la donne. Le patron n’est plus roi. C’est lui qui doit marcher droit. Après des siècles de travail en forme de pseudo-esclavage volontaire, cette mutation constitue un casse-tête pour nombre d’employeurs. Mais collectivement, on a peut-être gagné quelque chose. Comme une sorte de « savoir-vivre ».