Société

L’école à la chaîne

Peut-on enseigner comme on prépare des Big Mac? C’est la voie choisie par Bridge International Academies, une entreprise américaine qui veut s’enrichir en éduquant les plus pauvres de la planète.

Photo : Maxim Morin / OSA

La pluie de la veille a transformé les allées du bidonville de Mukuru, au Kenya, en coulées de boue. Y marcher sans que la succion arrache mes chaussures requiert une attention constante, mais pas assez pour en oublier les émanations d’excréments, de pourriture et de charbon brûlé qui m’assaillent les narines. Près d’un tas de déchets où broute une chèvre, deux enfants se lavent les pieds dans ce qui a toutes les apparences d’un égout à ciel ouvert. Derrière eux s’étale un labyrinthe de cabanes en tôle où vivent de 100 000 à 700 000 Kényans, selon les estimations. C’est ici, en plein cœur de ce concentré de misère humaine, que Bridge International Academies (BIA) a ouvert sa toute première école primaire privée. Le coût d’une place : à peine six dollars américains par mois !

Bridge International Academies n’est pas une œuvre de charité. C’est une jeune pousse américaine, qui depuis 2009 tente de révolutionner l’éducation primaire dans les pays en développement tout en engrangeant des profits. Elle a déjà ouvert plus de 500 écoles privées au Kenya, en Ouganda, au Nigeria et en Inde, et le Liberia envisage de lui confier une partie de son système d’enseignement primaire. Plus de 100 000 élèves fréquentent ses classes, et ce n’est qu’un début. D’ici 2027, BIA compte en accueillir des millions.

La chaîne est cependant loin de faire l’unanimité dans le monde de l’éducation. Nombre de syndicats et d’ONG critiquent l’entreprise qui, pour offrir des cours de qualité aux plus pauvres de la planète tout en demeurant rentable, bouleverse l’ensemble des facettes de l’enseignement.

Dans le gris du bidonville de Mukuru, la peinture vert fluo — signature de BIA — qui recouvre le toit et les murs de l’école détonne. Mais ce qui se passe à l’intérieur tranche encore plus avec l’ordinaire d’une classe de primaire. « Comment s’appelle le bébé d’un éléphant ? » demande Humphrey Omondi en anglais aux 15 garçons et filles de 2e année assis devant lui. D’une main, l’enseignant tient une liseuse électronique, où il lit sans digresser le scénario de la journée, téléchargé le matin même. De l’autre, il claque des doigts, donnant le signal aux élèves qui répondent en chœur : « Un éléphanteau ! »

Dans le bidonville, la présence d’une école privée étonne. Et il y en a d’autres, souvent illégales. (Photo : Maxim Morin / OSA)

Les leçons de Bridge, sensiblement les mêmes dans tous les pays où elle exerce ses activités, laissent peu de place à l’improvisation. Le cours d’anglais de Humphrey Omondi, comme tous ceux donnés aux 200 enfants de l’établissement, a été conçu par des experts de l’éducation à Boston, puis adapté à la réalité kényane à Nairobi. L’entreprise s’assure ainsi de maintenir une qualité uniforme dans ses écoles, de la même façon qu’un Big Mac goûte la même chose d’un McDonald’s à l’autre. Ce modèle lui permet aussi, dans les pays où la législation l’autorise, d’économiser en embauchant une personne capable de lire et de faire un peu de discipline plutôt qu’un enseignant qualifié.

Pour réduire les coûts davantage encore, Bridge propose une étonnante combinaison de basse et de haute technologie. Les toits et les murs en tôle de ses établissements reposent sur une charpente en troncs d’arbre, du grillage à poule fait office de fenêtres, mais l’inscription, le paiement et la gestion du personnel s’effectuent à l’aide d’un téléphone intelligent. Les enfants — en moyenne 25 par classe — sont assis à de petits pupitres en bois usé et se partagent les manuels scolaires à deux, parfois à trois, mais les notes aux examens sont compilées électroniquement.

Officiellement, l’enseignement primaire est gratuit au Kenya, et l’État fournit tout : matériel scolaire, uniforme et repas. Or, sur le terrain, la réalité est bien différente. Notamment parce que le pays manque cruellement d’écoles. À Mathare, par exemple, un bidonville où s’entassent 500 000 Kényans, on ne compte que cinq écoles primaires publiques. Le directeur de l’une d’elles a ouvert les portes de celle-ci à L’actualité à condition de ne pas être identifié.

Son établissement consiste en une succession de longs bâtiments en béton, propres et bien entretenus — rien à voir avec les petites écoles vertes rudimentaires de Bridge. Environ 1 200 élèves y viennent chaque jour, quoique le taux d’absentéisme soit très élevé. Pas celui des enfants, celui des enseignants ! Lors de notre visite, près du quart d’entre eux étaient absents. « Ils font leur déclaration de revenus, c’est la date limite aujourd’hui », expliquait candidement le directeur. Les classes n’en étaient pas moins pleines. Les élèves y travaillaient en silence et, dans l’une, une gamine donnait le cours à l’avant en swahili. Ses camarades l’écoutaient sans mot dire.

« Ce qu’on fait ici va changer le monde », assure Andrew Okwara, le directeur général de BIA. (Photo : Maxim Morin / OSA)

Bien que la loi kenyane stipule le contraire, ceux qui veulent assurer une place à leur enfant dans cette école doivent mettre la main à la poche, raconte le directeur. Même chose s’ils souhaitent avoir des manuels scolaires pas trop abîmés, dans lesquels les mots sont encore lisibles.

Si les parents sont prêts à payer malgré leurs moyens limités, c’est qu’ils accordent une grande valeur à l’éducation. Au Kenya, les résultats aux examens nationaux, même au primaire, sont publiés dans les journaux, et les élèves les plus performants peuvent aspirer à un brillant avenir — ou du moins, à un avenir meilleur. Un jeune des bidonvilles qui obtient de bonnes notes pourra décrocher une bourse, poursuivre ses études et sortir de la misère, entraînant sa famille à sa suite. Lorsque des parents pauvres estiment ne pas en avoir pour leur argent au public, ils se tournent vers le réseau privé.

Dans les pays en développement — tout comme au Québec —, l’éducation privée est généralement associée aux classes aisées. Mais cette idée est remise en question par James Tooley, un ancien punk devenu professeur à l’Université de Newcastle, en Angleterre, et dont les travaux ont influencé les fondateurs de BIA. La « haine » que James Tooley ressentait dans son adolescence pour l’école ne s’est jamais dissipée, et c’est pourquoi il consacre aujourd’hui son énergie à « la rendre meilleure ». Pour les plus pauvres de la planète, il estime que cela passe nécessairement par les « écoles privées à bas coût ».

Au début des années 2000, alors qu’il se trouvait en Inde à titre de consultant pour la Banque mondiale, James Tooley arpentait les bidonvilles dans ses moments libres. Il y a découvert des centaines d’écoles fonctionnant hors du réseau public, la plupart gérées illégalement par des gens du coin désireux d’aider leur collectivité tout en faisant un peu d’argent. Le chercheur a observé le même système d’éducation parallèle dans tous les pays en développement où il s’est rendu depuis, que ce soit en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud. « Comme les riches, les pauvres veulent pouvoir choisir l’école où ils envoient leurs enfants », me dit-il par vidéoconférence.

La qualité de ces établissements privés, clandestins ou pas, varie énormément, tout comme le prix demandé aux parents. Au Kenya, une place dans une petite pièce sans fenêtre avec 60 enfants peut coûter moins de 1,50 $ US par mois. Pour 11 dollars, ce sera une école avec une aire de jeu, des enseignants qualifiés, des repas et du matériel scolaire de qualité. Devant ces disparités, James Tooley s’est mis à rêver d’une chaîne privée dont les économies d’échelle permettraient d’offrir une meilleure qualité sans augmenter les frais.

Les idées de James Tooley, diffusées dans des articles, des conférences et dans son livre The Beautiful Tree : A Personal Journey into How the World’s Poorest People Are Educating Themselves (Cato Institute), paru en 2009, ont inspiré une foule de chaînes d’écoles à bas coût. Il y a notamment APEC aux Philippines, Omega Schools au Ghana (dans laquelle l’expert est un investisseur), Lekki au Nigeria, ainsi que la plus grande enseigne de toutes : Bridge International Academies.

Les fondateurs de BIA, Shannon May et Jay Kimmelman, ont décliné les demandes d’entrevue de L’actualité, laissant leur équipe répondre aux questions. Le siège social de l’entreprise se trouve à Nairobi, à moins de 10 minutes en voiture du bidonville de Mukuru. La quasi-totalité des employés sont kenyans, et le directeur général, Andrew Okwara, ne fait pas exception. Son accent britannique et son complet bien coupé témoignent de la carrière en finances qu’il a abandonnée à Londres pour vivre la vie de start-up dans son pays natal. Chaque jour, l’homme de 40 ans se lève avant l’aube et se couche après minuit, motivé par la mission sociale de son employeur. « Ce qu’on fait ici va changer le monde », assure-t-il.

Avec ses écoles aux toits verts, BIA reprend les idées du « père » des écoles à bas coût, James Tooley. (Photo : Maxim Morin / OSA)

Andrew Okwara estime à 500 000 le nombre d’élèves requis dans divers pays pour que BIA fasse des profits. Pour financer les opérations d’ici là, l’entreprise dispose d’une cagnotte de plus de 100 millions de dollars provenant d’investisseurs aux poches profondes, dont Mark Zuckerberg, Bill Gates et Pearson, une multinationale de l’éducation établie en Angleterre.

Bien plus que l’argent, c’est la réglementation qui préoccupe le directeur général. « C’est la première chose à laquelle je pense en me réveillant le matin. De tous les pays dans lesquels on est présent, le Kenya est le plus complexe », dit Andrew Okwara. En partie parce que cet État est reconnu pour la difficulté à y brasser des affaires. Et en partie parce que Bridge y joue dans une zone grise.

Tout comme Uber avec l’industrie du taxi, l’entreprise émergente fonce, se faisant au passage de nombreux ennemis, à commencer par le syndicat des enseignants du Kenya, le KNUT. « Certains professeurs de Bridge n’ont pas de diplôme », s’inquiète l’une des membres du bureau syndical, Lucy Barimbui. « J’ai étudié deux ans pour devenir enseignante, et eux ne reçoivent que quelques semaines de formation ! Il y a des choses qui ne s’apprennent pas en un mois. »

La crainte du syndicat concernant la formation été entendue par le ministère de l’Éducation du Kenya, qui a adopté l’an dernier de nouvelles règles contraignant les écoles privées à embaucher au moins 30 % d’enseignants qualifiés, les autres devant être formés au cours des trois années suivantes. De plus, chaque établissement doit faire approuver son programme scolaire, et les contrevenants devront cesser leurs activités.

Bridge entend se conformer à la réglementation, mais déjà, les autorités d’un comté de l’est du Kenya réclament la fermeture de la dizaine d’écoles vertes sur son territoire. L’affaire est devant les tribunaux et elle risque de faire des petits. Car au ministère de l’Éducation, l’entreprise compte peu d’amis.

« Avez-vous vu ces écoles ? » demande une fonctionnaire bien au fait du dossier de BIA. « Ce sont des enclos à vaches. Vous ne pouvez pas venir ici et construire de la merde ! » La femme, qui a requis l’anonymat par crainte de perdre son emploi, assure que « Bridge utilise ses relations pour que ses écoles restent ouvertes. Si c’était une entreprise kenyane, ça ferait longtemps qu’elles auraient été fermées. »

C’est ce qui pourrait se produire en Ouganda, où le ministère de l’Éducation a ordonné à Bridge International Academies de mettre la clé sous la porte de ses 63 écoles en 2016, leur reprochant notamment de ne pas enseigner le programme scolaire ougandais. Ce que BIA dément farouchement. La Cour supérieure du pays a accordé un sursis à l’entreprise, qui négocie en ce moment une solution dans l’espoir que ses 12 000 élèves ougandais puissent continuer les cours.

Au Kenya, la grogne commence aussi à monter chez les parents. Assis dans une cage d’escalier mal éclairée du bidonville de Mathare, Elijah Ochieng explique pourquoi il a retiré ses deux enfants de l’établissement de Bridge où ils ont passé quatre et cinq années. « Ils prient le diable là-bas, dit le gardien de sécurité de 38 ans. Sinon, d’où proviendrait l’argent pour ouvrir toutes ces écoles ? » Dans le bidonville, il s’agit d’une rumeur établie. Mais la plus persistante, celle que bon nombre répète, soutient que l’entreprise enseigne le programme scolaire américain.

Bridge assure que, bien que les leçons soient conçues aux États-Unis, le contenu est adapté aux critères des gouvernements de chaque pays où elle est présente. Elle en donne pour preuve sa première cohorte de diplômés qui, en 2015, a obtenu une note supérieure à la moyenne nationale à l’examen ministériel que passent tous les Kenyans à la fin de leur primaire.

Pour BIA, ces résultats démontrent le succès de son approche. « Mais lorsqu’on regarde la littérature scientifique, l’histoire est beaucoup plus complexe », souligne Prachi Srivastava, professeure associée à l’Université Western, en Ontario, qui étudie le phénomène des écoles privées dans les pays en développement depuis 15 ans.

À ce jour, aucune étude rigoureuse n’a mesuré les effets des chaînes telles que Bridge. Les recherches qui se sont penchées sur les écoles privées à bas coût tendent toutefois à démontrer que la qualité de l’enseignement y est généralement meilleure que dans le public… mais que les frais de ces établissements sont, contrairement à ce que leur nom laisse entendre, difficilement abordables pour les familles pauvres.

L’expression « école privée à bas coût » est venue de Prachi Srivastava. « Si c’était à refaire, je choisirais quelque chose de moins absolu. “Bas coût” semble accessible à tout le monde, mais ce n’est pas le cas. » Pour une famille kényane qui vit avec moins de trois dollars américains par jour, envoyer un enfant dans un établissement de Bridge n’est pas une aubaine, mais un luxe. C’est d’autant plus vrai que la facture réelle risque d’être plus élevée. Les frais mensuels de six dollars dont Bridge fait la promotion dans les médias occidentaux sont une moyenne : le coût varie notamment selon la région et le niveau scolaire. Ainsi, sur la dizaine de parents interviewés pour ce reportage, pas deux ne payaient la même somme.

L’entreprise a refusé de dévoiler sa structure de prix à L’actualité, mais un récent rapport de l’Internationale de l’Éducation, une importante fédération syndicale établie en Belgique, soutient que la facture peut atteindre jusqu’à 20 dollars par mois, ce que BIA réfute.

Quel que soit le prix, bien des parents choisissent de le payer, si l’on se fie aux nombreux enfants qui fréquentent l’école de Bridge à Rongai, en périphérie de Nairobi. Dans l’une de ses classes, Josephine Nyakundi, 14 ans, aide des élèves avec leurs leçons.

La jeune fille compte parmi les trois diplômés de BIA qui, en 2015, ont décroché une bourse pour étudier aux États-Unis. Les élèves plus performants reçoivent en effet de l’aide afin de poursuivre leurs études, parfois dans des écoles occidentales. « Je ne pensais jamais que j’étudierais dans une classe pleine de Blancs ! » lance Josephine pendant la récréation.

Toutes ses dépenses sont couvertes aux États-Unis, à la condition qu’elle revienne pendant ses vacances d’été faire du tutorat auprès des élèves de son ancienne école verte — l’année scolaire kényane est décalée par rapport à celle en Amérique du Nord. « J’aime ça ; je raconte des histoires aux petits ou j’aide les plus vieux en maths. »

Autour d’elle, les enfants profitent de la pause pour courir en riant. Visiblement, ils n’ont que faire des débats qui entourent leur école. Ils sont simplement heureux d’être ici.


Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse attribuée par l’Association canadienne des journalistes et la Fondation Aga Khan Canada.