Société

Pitié pour les ados !

«L’immense popularité de Treize raisons auprès des ados témoigne que tout ne tourne pas rond dans leur monde.»

On devrait peut-être l’écouter. (Photo : Beth Dubber / Netflix)

Les parents d’adolescents le savent trop bien : une chose frappée d’interdit n’en devient souvent que plus désirable.

Quand une école d’Edmonton a défendu ce printemps à ses élèves de discuter entre eux de la série de l’heure Treize raisons, elle a obtenu l’effet inverse dans ses couloirs. Et sa décision a rapidement fait le tour du monde, ce qui a nourri encore plus la popularité de cette série pour adolescents diffusée par Netflix.

Treize raisons raconte comment la vie de la jeune et fragile Hannah a basculé jusqu’au suicide, sous la pression des maladresses, aveuglements et trahisons de son entourage. L’acte fatal est présenté de façon très explicite, voire trop, selon des experts en santé mentale, qui craignent que le réalisme de la série n’entraîne des adolescents vulnérables à mettre fin à leurs jours.

Plutôt que de tenter d’imposer une vaine censure, le gouvernement du Québec a réagi avec sagesse en demandant aux directions d’école de redoubler de vigilance pour repérer les adolescents à risque et les diriger vers les services d’aide.

L’immense popularité de Treize raisons auprès des ados témoigne que tout ne tourne pas rond dans leur monde. Les niveaux d’anxiété augmentent de façon inquiétante, révèle notre dossier sur le sujet dans notre numéro de juin, actuellement en kiosque et en ligne. La vie quotidienne d’un jeune sur trois est bouleversée par des épisodes de détresse psychologique liée à l’anxiété.

On peut certes voir dans la forte hausse des chiffres le résultat d’une plus grande attention portée à ce problème par les professionnels de la santé et par l’entourage, ce qui est en soi une excellente nouvelle. La proportion d’adolescents qui ont consulté un professionnel pour un trouble mental ou émotionnel a bondi de 66 % en cinq ans.

Il peut être tentant aussi de rejeter la faute sur les ados eux-mêmes, qui seraient plus plaignards et moins résistants que ceux des générations précédentes. Désolé pour les nostalgiques qui se bercent d’illusions : l’être humain n’a pas la capacité de changer son métabolisme de façon si prononcée en l’espace d’une génération ou deux. Par contre, le monde qui l’entoure, lui, change à une vitesse folle, et la vie d’un adolescent est fort différente de celle de ses parents à son âge.

On commence à peine à mesurer l’ampleur des bouleversements provoqués par les réseaux sociaux, mais déjà des études reconnaissent leurs effets bien réels sur l’estime de soi. Le cerveau d’un adolescent est particulièrement vulnérable à la pression sociale, dont les réseaux sociaux sont de puissants multiplicateurs. Bon nombre d’ados peuvent éprouver des complexes en se comparant à ce qu’ils voient sur le Web. Le premier adulte qui n’a pas ressenti une pointe d’envie devant les photos de vacances d’un ami sur Facebook peut leur lancer la première pierre…

Le monde qui défile sur leurs écrans est aussi drôlement insécurisant. La précarité gagne du terrain. Les robots risquent de faire disparaître la moitié des emplois que les élèves pourraient un jour convoiter.

Leurs épaules portent également une pression de performance et de réussite plus forte que jamais, comme en témoignent les inscriptions à la hausse dans les collèges privés et les écoles publiques offrant des parcours scolaires améliorés.

Vouloir ce qu’il y a de mieux pour son enfant, c’est bien, mais il faut aussi être lucide. Si les ados sont tellement stressés, c’est peut-être aussi parce que leurs parents le sont. Un Québécois sur trois voit dans son travail la plus grande source de stress de son existence, un sur quatre décrit sa vie en général comme étant stressante, et un sur cinq présente des signes de détresse psychologique élevée, selon l’Institut de la statistique du Québec.

La bonne nouvelle, c’est qu’il est de moins en moins tabou pour les adolescents comme pour les parents d’avouer que non, ça ne va pas bien. Près de 60 % des Québécois cherchent de l’aide quand ils se sentent perdre prise sur eux-mêmes. C’est là un bel exemple à donner aux ados.

Et pourquoi ne pas profiter de leur fascination pour la série Treize raisons pour leur proposer de l’écouter ensemble ? Un marathon télé en famille peut après tout être une source de rapprochement salutaire.