Société

Monsieur Catastrophes

Mégantic, L’Isle-Verte, inondations : Éric Houde est de toutes les catastrophes qui secouent la province. Et son air de dur à cuire cache un pince-sans-rire d’une redoutable efficacité.

Éric Houde (Photo : Julia Marois)

Pour fêter ses 49 ans, Éric Houde a monté un chapiteau dans sa cour, à Québec, et a réuni une quarantaine de proches pour un barbecue de saucisses et de choucroute. La célébration bat son plein lorsqu’il reçoit un appel sur son cellulaire réservé aux tragédies. En ce samedi 30 septembre 2006, le viaduc de la Concorde, à Laval, vient de s’effondrer, fauchant cinq vies. L’autoroute 19, un axe routier majeur de la région de Montréal, est paralysée. En quelques minutes, il prend la direction du centre de gestion de crise de l’État québécois. Ses invités devront festoyer sans lui.

Éric Houde occupe l’un des emplois les plus imprévisibles et stressants du Québec. « Je gère des catastrophes ! » lance-t-il. Cet homme trapu au crâne lisse est directeur des opérations à la Direction générale de la sécurité civile et de la sécurité incendie du Québec depuis une douzaine d’années. Malgré sa bouille de motard peu commode, il est en quelque sorte l’ange gardien des sinistrés. Les gens éprouvés ne le voient presque jamais, mais pendant que leur monde s’écroule, lui et son équipe veillent sur eux. Ils se démènent pour limiter les dégâts.

Depuis qu’il a pris les commandes des opérations à la Sécurité civile, l’homme de 59 ans hérite de tous les désastres au Québec : glissement de terrain, tempête de neige majeure, inondation, écrasement d’avion, déraillement de train, épidémie, panne d’électricité à grande échelle, vague de chaleur extrême…

Éric Houde, c’est Monsieur Catastrophes. Il a vécu le drame de la résidence pour personnes âgées de L’Isle-Verte, en 2014, celui des inondations en Montérégie, en 2011, du déraillement ferroviaire de Lac-Mégantic, en 2013… C’est son équipe qui a organisé l’opération de vaccination à grande échelle contre le H1N1, en 2009. Elle a aussi contribué à l’accueil de milliers de réfugiés syriens en 2016. Une job de fou. « Le plus rough, c’est quand il y a des morts. Le reste du temps, quand ce sont seulement des dommages matériels, ça va, on parvient à dédramatiser la situation. »

Le printemps 2017 a été particulièrement éprouvant pour Monsieur Catastrophes. C’est lui qui a coordonné les secours lors des inondations dans le sud et le centre du Québec, qui se sont échelonnées sur des semaines, une période anormalement longue, et sur un vaste territoire, à partir du début avril.

« On en a pour notre argent ! C’est sans précédent », me dit-il en ce 9 mai, alors qu’il arpente le centre de coordination de la crise, au rez-de-chaussée d’un immeuble de bureaux anonyme, à quelques pas du Stade olympique, à Montréal. L’une des deux salles de conférence, au fond, a été investie par l’état-major de l’armée. Dans l’autre s’enchaînent les réunions. Dans la pièce principale, une vingtaine d’employés de la Sécurité civile, reconnaissables à leurs dossards noirs, scrutent cartes et tableaux à l’ordinateur ou discutent au téléphone. Au milieu de la salle, un téléviseur accroché au plafond diffuse les images de LCN. Sur les cloisons des cubicules, près des fenêtres, des agents de liaison du gouvernement ont épinglé de petits cartons bruns sur lesquels ils ont écrit à la main le nom de leur ministère ou organisme : MSSS, MTQ, SQ, Incendie…

« On a déménagé ici le centre de contrôle des crises, qui est normalement à Québec. On voulait être près de l’action. La population n’aurait pas compris qu’on gère ça à partir de la capitale. Il n’y a pas une goutte de pluie à Québec ! » s’exclame-t-il, sourire en coin.

Le 14 mars dernier, 300 automobilistes sont restés coincés toute la nuit sur l’autoroute 13 en plein blizzard. (Photo : Archives / Agence QMI)

Vêtu d’une chemise blanche à manches courtes, son dossard de la sécurité civile sur le dos, celui que tout le monde ici appelle simplement « Éric » ne tient pas en place. Il passe d’un bureau à l’autre pour s’informer de la situation, regarde une carte du Québec, repart dans l’autre direction, entre dans la salle où sont réunis les militaires, échange quelques mots, ressort. Son cellulaire sonne : c’est un représentant de l’État du Vermont. Le Québécois raccroche après quelques minutes. « Ils veulent nous envoyer de la machinerie lourde et des camions », dit-il à un adjoint. « On les envoie où ? Ils parlent seulement anglais… Dans le Pontiac ? Bonne idée. Ça brasse, là-bas. » Il se tourne vers moi, commence une phrase, mais son téléphone retentit de nouveau. « Excuse-moi, c’est probablement mon pont qui va s’effondrer. »

Le pont en question enjambe la 132 à New Richmond, en Gaspésie. À 800 km de Montréal. Les pluies diluviennes des dernières semaines ont gonflé le courant au point de fragiliser un pilier. La route est fermée. La Sécurité civile a détourné la circulation sur 11 km. « Ce n’est jamais un seul événement. Ça finit toujours par s’étendre comme une pieuvre. Le MTQ est avec nous là-dessus, mais aussi le ministère de l’Environnement, parce que la Cascapédia est une rivière à saumons », dit-il.

Les équipes d’Éric Houde, 70 personnes mobilisées depuis le début des inondations, le 6 avril, sont au bout du rouleau. Lui-même ne dort que cinq heures par nuit depuis des lunes. « Ma gang n’a pas eu de fin de semaine depuis un méchant bout », dit-il. L’armée a apporté une aide précieuse, mais ce ne sera pas suffisant pour tenir le coup pendant la longue période qui s’amorce pour les sinistrés, celle du retour à la maison. Le directeur s’affaire donc, dès qu’il a quelques minutes de libres, à rappeler d’ex-employés à la retraite et à tenter de rapatrier auprès de lui d’anciens agents de la Sécurité civile, aujourd’hui répartis dans d’autres ministères. « Je n’ai pas le temps de former du monde, et j’ai besoin d’aide maintenant. On va aider nos citoyens à passer au travers, je te le jure. »

Peu importe l’endroit, Éric Houde est au fait de tout ce qui tourne mal, presque à la seconde où un incident survient. « Dès qu’il y a une fuite d’un gallon d’essence dans le fleuve Saint-Laurent, je reçois un texto. » À peine 15 minutes après l’écrasement du petit avion qui amenait Jean Lapierre et sa famille aux Îles-de-la-Madeleine, en mars 2016, il savait que le chroniqueur avait perdu la vie. « Tous les chefs des pompiers du Québec sont en contact avec mon équipe », dit-il.

Le déraillement d’un convoi de wagons-citernes à Lac-Mégantic, en 2013, a détruit une partie de la ville. (Photo : Paul Chiasson / La Presse Canadienne)

Il est 14 h 45 et Éric Houde s’assoit dans un coin du centre de coordination pour une rare fois depuis le début de sa journée. Il est debout depuis 5 h 30. Mais ne lui demandez pas s’il est fatigué ! Il répond avec un sourire qui adoucit son air de dur. « Je passe 95 % de mon temps à planifier et à tenter de prévoir pour éviter le pire. L’autre 5 % du temps, c’est le fun ! » Il prend la mesure de ses mots, alors que plus de 3 000 familles ont dû être évacuées de leur maison. « Je ne veux rien minimiser. C’est une épreuve, on se comprend. Mais dans mon métier, ce qui nous tient en vie, c’est l’amour de l’action, l’adrénaline. Sinon, on ferait autre chose. »

Ce rythme de vie aussi imprévisible qu’une tornade, Éric Houde le partage avec sa femme, qui fait le même métier. Pendant que son conjoint gère les tragédies à la grandeur du Québec, France-Sylvie Loisel dirige les opérations à la Sécurité civile pour la région Capitale-Nationale, Chaudière-Appalaches et Nunavik. Le soir, au moment de se mettre au lit, chacun dépose son téléphone sur sa table de chevet. Quand ça sonne, c’est rarement une bonne nouvelle. « Je suis comme un cellulaire, je suis gratuit les soirs et les fins de semaine ! » blague-t-il.

Pour se relaxer, le couple fait du camping dans un petit véhicule récréatif. Mais dans leur cas, « relaxer » est vite dit. Lors de leurs déplacements sur les routes du Québec, Éric Houde et sa femme ne peuvent s’empêcher de remarquer une maison construite trop près de l’eau, un immeuble situé juste à côté d’une voie ferrée, une école près d’une pente trop abrupte… « Ça nous suit. »

Même quand rien ne se détraque dans la province, le téléphone d’Éric Houde sonne. En 2005, quelques heures après le passage du puissant ouragan Katrina, en Louisiane, les autorités américaines ont demandé à la Sécurité civile du Québec s’il était possible d’emprunter 20 000 lits d’appoint pour leurs centres d’hébergement. « On en a 60 000 dans des entrepôts, ce n’était pas un problème », raconte-t-il.

Avant d’entrer à la Sécurité civile, d’abord comme coordonnateur de la région de Montréal, en 1998, Éric Houde était… directeur de prison ! Originaire du village de Sacré-Cœur, sur la Côte-Nord, il a étudié en Art et technologie des médias au cégep de Jonquière — formation qu’il n’a pas terminée. Chaque été, il se rendait travailler à la Baie-James. Un jour, un ami gardien de prison lui indique qu’il y a un poste vacant au centre de détention de Baie-Comeau. « C’était une bonne job, bien payée, et moins loin que la Baie-James. » Lui qui aurait souhaité devenir policier — mais qui, selon les normes de l’époque, était trop petit — saute sur l’occasion. Il gravit rapidement les échelons, jusqu’à diriger la prison. Il a alors 27 ans.

Éric Houde dirigera quatre établissements. À la tête du centre de détention de Sherbrooke, il élaborera un plan précis d’urgence en cas d’émeute et d’évasion, ce qui le fera apparaître sur le radar des patrons de la Sécurité civile.

À son arrivée au bureau régional de Montréal, quelques mois plus tard, l’accueil est glacial. La crise du verglas de 1998 vient de s’abattre sur le sud du Québec et plusieurs des 28 employés du service sont démotivés par les critiques qui ont suivi la tempête historique. Ils ne voient pas ce qu’un gestionnaire de prison vient faire à la Sécurité civile pour redresser la situation. Encore moins un « gars des régions ». Tranquillement, le directeur gagne leur confiance. « Il nous a dit qu’il était là pour apprendre, et pas pour faire le travail à notre place. Il a un côté simple, blagueur et direct, qui a facilité son intégration », raconte un employé de la Sécurité civile qui préfère ne pas être nommé, parce qu’il n’a pas l’autorisation de parler aux médias.

À l’époque, la fille d’Éric Houde, Marie-Catherine, née d’une précédente union, a sept ans. Chaque fois que papa se rend sur les lieux d’un drame, parfois pendant des jours, la fillette se plaint de maux de ventre. Pour calmer ses angoisses, il finira par lui donner la permission de l’appeler sur son cellulaire à tout moment. De courtes conversations qui apaisent Marie-Catherine. Pendant des années, il répondra à sa fille, même en pleine réunion avec des ministres. « C’était un compromis qu’ils comprenaient très bien », dit-il.

L’effondrement du viaduc de la Concorde, en septembre 2005, a tué cinq personnes. (Photo : Archives / Agence QMI)

Le député péquiste Stéphane Bergeron, qui était ministre de la Sécurité publique au moment du drame de Lac-Mégantic, se souvient d’un Éric Houde « très professionnel » et capable, par son langage coloré et sa bonne humeur, de détendre l’atmosphère. « Les gens se sentent à l’aise. C’est un champion pour dédramatiser une situation. Une chance, parce que sinon, on passerait notre temps à brailler avec les sinistrés ! Il est taillé pour ce poste. »

Au centre de coordination des inondations, à Montréal, entre les appels, les réunions et les points de presse, Éric Houde blague avec les uns et les autres. Arrive Denis Landry, de la Direction du rétablissement : son équipe gérera le long retour à la maison des évacués et le processus d’indemnisation. « Je pars le trouble, et après, j’appelle Denis ! » rigole Éric Houde en lui tirant la manche. L’humour comme arme de protection. « On a une job sérieuse, mais on ne peut pas marcher full stress tout le temps. Il faut avoir du plaisir, même si ça va mal. On est comme une petite famille. On passe tellement d’heures ensemble, on se connaît », explique-t-il.

Éric Houde tient à être présent dans les médias. « Il y a tellement de supposés experts qui disent qu’on aurait dû faire ceci ou cela. Hey ! Viens t’asseoir à ma place, après, on jasera ! »

Le 15 mars dernier, au lendemain du blizzard où 300 automobilistes sont restés coincés toute la nuit sur l’autoroute 13, à Montréal, il ne s’amusait pas. Au détour d’une conversation, je lui demande ce qui s’est produit. Son visage s’assombrit. « Je n’irai pas trop loin, parce qu’il y a une enquête en cours », dit-il. Il fait une pause, cherche ses mots. « Ce soir-là, j’ai géré 81 événements ! Des fermetures de route, des carambolages majeurs, des blessés, des morts… À 23 h, j’ai fait un topo complet sur la situation avec mes patrons », dit-il sur le ton d’un homme piqué dans sa fierté. Deuxième pause. « Je ne peux pas gérer ce que je ne sais pas. » Il repousse les reproches des médias et du public contre la Sécurité civile. « Ce n’est pas un accroc. Le système fonctionne bien, pourvu que tu saches ce qui se passe. » Dix jours après notre rencontre, le rapport de l’ex-sous-ministre Florent Gagné lui donnera raison et blâmera plutôt le MTQ et la Sûreté du Québec pour ce cafouillage.

Éric Houde est coincé depuis assez longtemps entre les sinistrés et les politiciens pour avoir compris que les catastrophes, c’est aussi une gestion des attentes et des perceptions. « Il faut toujours un équilibre. » Il est possible, explique-t-il, de gérer un événement sans s’occuper des médias, mais le risque est grand que, si la population ne voit pas ou n’entend pas la Sécurité publique, elle ait l’impression que la catastrophe est mal gérée. « Alors qu’au contraire, parfois, tu gères mal un événement, tu y penses après et tu te demandes : pourquoi on n’a pas fait ceci ou cela plus vite ? Mais parce que tu as bien géré ta game de perception, ça va. »

Depuis quelques années, il accorde plus d’entrevues pendant les crises. « Ce serait pas mal moins d’ouvrage de ne pas vous avoir ! s’esclaffe-t-il. Mais on a besoin de transmettre de l’information aux citoyens. Et si on ne prend pas la place, quelqu’un d’autre va la prendre et dire des niaiseries. Il y a tellement de supposés experts qui disent qu’on aurait dû faire ceci ou cela. Hey ! Viens t’asseoir à ma place, après, on jasera ! »

À la suite de chacun des désastres, son équipe produit un rapport pour tenter d’améliorer les pratiques. Par exemple, après les inondations à Saint-Jean-sur-Richelieu, en 2011, il a été convenu de mieux s’arrimer avec les militaires, qui étaient intervenus un peu tard. Les rôles ont été clarifiés, des entraînements communs ont eu lieu. Quand les cours d’eau ont commencé à gonfler dangereusement ce printemps, c’est l’armée qui a, la première, appelé pour offrir son aide. « On avait une bonne relation avec elle, mais jamais comme maintenant. On prévoit plus », dit Éric Houde.

Les inondations historiques de ce printemps serviront aussi de leçons. En raison de l’état d’urgence décrété sur une grande partie du sud du Québec, les satellites de tous les pays en orbite autour de la planète ont été mis à contribution pour photographier le territoire lors de leur passage. Non seulement Éric Houde a travaillé avec des cartes constamment mises à jour pendant la crise, mais son équipe pourra mieux planifier les prochaines opérations. « Ça aidera aussi les municipalités à aménager leur territoire pendant des années, en sachant jusqu’où l’eau peut monter. Ce sera un pensez-y bien quand quelqu’un voudra construire une école ou un hôpital à l’endroit où l’inondation de 2017 a frappé », explique-t-il.

Avec le temps, Monsieur Catastrophes a appris que les qualités essentielles d’un gestionnaire de crise se résument en trois mots : « Flexibilité, flexibilité et flexibilité ! » Apprendre à gérer le chaos, au travail et dans sa vie. « À Noël, il se passe toujours de quoi ! Il n’y a jamais un maudit Noël où on est tranquille. Il y a toujours un petit redoux, une fonte des neiges, et bang ! on tombe en urgence. Mais bon, on s’y fait. »