Société

F1 : à la recherche de la fièvre

Notre chroniqueur Mathieu Charlebois a visité le cirque de la F1 à Montréal. Il a eu envie de revenir en Bixi.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, près des paddocks, jeudi. (Photo : La Presse Canadienne / Paul Chiasson)

Mon père a déjà tenté de me montrer à conduire, une fois, quelque part dans les années 1990. On a parcouru difficilement deux mètres en à peu près 30 minutes. J’ai compris ce jour-là qu’il valait mieux que je me trouve des logements pas trop loin d’un métro.

Deux décennies plus tard, devenu grand garçon de 36 ans sans permis de conduire, j’éprouve toujours un intérêt extrêmement limité pour les moteurs et les machines qui vont vite. Je n’ai jamais contracté cette fameuse « fièvre de la F1 » qui s’empare de Montréal chaque année.

Comment est-elle, cette fièvre ? Provoque-t-elle des convulsions ? Si mon enfant l’attrape, dois-je le retirer de la garderie ?

Les courses à la télé n’ont pas suffi à me contaminer dans le passé. Mais cette année, je l’aurai, la fièvre de la F1. Cette année, je m’en vais me frotter les muqueuses sur celles du Grand Prix.

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En voilà un qui va être déçu quand il va apprendre qu’il n’a pas été choisi pour les qualifications.

La course automobile est un univers de paradoxes. Le premier étant que l’auto est le pire moyen de se rendre au circuit Gilles-Villeneuve. Le métro est donc pris d’assaut chaque année pendant quatre jours par des néophytes du transport en commun habillés comme s’ils travaillaient pour une écurie de F1. Si j’étais Lance Stroll et que je voulais passer inaperçu, j’irais à la station Berri-UQAM, dans mon habit de pilote, faire semblant de chercher la ligne jaune.

C’est entouré de cette faune que je me dirige vers la première étape de cette tentative de contagion : la journée portes ouvertes du Grand Prix, où j’aurai la chance de visiter les paddocks. Mieux encore : j’aurai la chance d’apprendre c’est quoi, un paddock.

Alors que le soleil tape comme s’il venait tout juste de se rappeler qu’on est en juin, une petite foule a quand même décidé de venir s’agglutiner sur un terrain d’asphalte noir. Ça sent la fièvre de la F1 ! Et la sueur, un peu.

Une Porsche aux couleurs du café McDo. Avez-vous dit « PRESTIGE » ?

À l’entrée, juste après le kiosque où de jeunes filles distribuent des canettes de boisson énergisante, une autre vend des coussins carrés « à faire autographier par votre pilote préféré ». Parce que rien ne dit « je suis un grand fan » comme de passer un week-end à poser ses fesses sur la signature de quelqu’un.

(D’ailleurs, pour le reste du texte, si je mentionne quelqu’un qui vend ou distribue quelque chose, vous pouvez présumer qu’il s’agit d’une jeune femme et qu’elle ne porte pas un grand chandail lousse. Un adon, probablement.)

Mais rapidement, je découvre qu’« avoir accès au paddock », ça consiste pas mal à se tenir à 50 m d’une série de portes de garage ouvertes.

La journée portes ouvertes, c’est l’occasion pour le commun des mortels de rouler, lui aussi, sur le circuit Gilles-Villeneuve. En autobus de la STM, c’est vrai, mais quand même. Je suis déjà plus proche de Sebastian Vettel que je ne l’étais en me levant ce matin.

Mais rapidement, je découvre qu’« avoir accès au paddock », ça consiste pas mal à se tenir à 50 m d’une série de portes de garage ouvertes. En gros, c’est comme aller chez le mécano du coin, se placer de l’autre bord de la rue et regarder les gars changer un silencieux. La seule différence, c’est que l’auto vaut plus cher, qu’elle appartient à quelqu’un de connu et que son silencieux est une technologie hyper-secrète. Sinon, bien honnêtement, c’est le même niveau d’excitation.

N’allez pas croire que je juge les amateurs qui se sont déplacés. Bien au contraire. Si vous voulez voir quelqu’un capoter, offrez-moi d’aller voir, même de loin, les pédales de distorsion du guitariste de Radiohead. Chacun son truc.

Il est cependant évident que si j’attrape quelque chose ici, ce sera un coup de soleil dans le cou, plutôt que la fièvre de la F1. « Feel the passion », dit le chandail de la mascotte accotée contre une clôture, la tête en peluche sous le bras et la vraie tête pleine de sueur. Désolé, man, je la feel pas particulièrement.

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INTERLUDE

Il n’y a pas longtemps, j’ai entendu Mario Dumont dire que le vélo est une religion au Québec. J’ai ri très fort.

Même les gens de la Côte-Nord sont au courant des problèmes de stationnement sur le Plateau-Mont-Royal. À Québec, on est à deux doigts de voir une gigantesque manifestation scandant « Libârté (de prendre mon char pour aller au dépanneur), je crie ton nom ! » S’il y a une religion tournant autour d’un moyen de déplacement, au Québec, c’est bien la religion du bazou.

Et si l’auto est une religion, la course de F1 est-elle sa branche extrémiste, ou simplement une messe comme les autres ?

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À 21 h, j’arrive au deuxième point de contamination : le Festival Grand Prix sur Crescent. Un bain de foule, rien de mieux pour attraper la fièvre.

Il y a présentement à Montréal plus de rues barrées pour la célébration d’un Grand Prix automobile que lorsque Montréal participait encore à la journée « En ville sans ma voiture » et barrait un demi-coin de rue en dehors des heures de pointe.

La course automobile est un univers de paradoxes. Vous l’ai-je dit ?

La rue perpendiculaire à Crescent est barrée pour quelques voitures exposées, une roulotte qui donne des échantillons de pizza congelée et une scène où une DJ passe de Britney Spears aux Bee Gees.

On ferme donc des rues où circulent normalement des voitures, et on y place des autos immobiles. En temps normal, on appelle ça un bouchon et tout le monde chiale. Quand c’est pour la F1, alors on appelle ça un événement et tout le monde est content.

Crescent elle-même est fermée pour que la foule danse au milieu d’une série de kiosques. Ici, celui d’une marque de mauvaise bière qui propose de nouvelles mauvaises saveurs. Là, celui d’une marque de voitures qui expose un de ses modèles dans l’indifférence assez générale, parce que quand tu pensais voir des bolides de F1, de la place pour trois sièges de bébé à l’arrière, ce n’est pas exactement le truc le plus excitant au monde.

Juste à côté, une tente propose ce que l’on peut trouver de plus près d’un vrai char de course sur les lieux : un jeu vidéo de chars de course, sons de char de course à l’appui. VROUM !!!

Une marque d’antisudorifique (parce que la F1, ça fait suer ?) tient un concours de changement de pneus. « Oh ! Vous êtes de France ? » lance l’animatrice à deux touristes à l’avant de la scène, avant de poursuivre avec : « Hey everybody, you know of our relationship with the French ? »

Il y a présentement à Montréal plus de rues barrées pour la célébration d’un Grand Prix automobile que lorsque Montréal participait encore à la journée « En ville sans ma voiture ».

En se plaçant pile au bon endroit, il est possible d’entendre l’animatrice au milieu d’un mix parfait de Gloria Gaynor, du bruit assourdissant du jeu de course et du boum-boum générique d’un kiosque faisant jouer sa propre musique. Mes tympans ont rarement eu autant envie de prendre un Bixi pour rentrer à la maison sans moi.

En dehors de la DJ, dont les choix musicaux se comparent à une liste de lecture « succès disco » en mode aléatoire sur Spotify, il ne se passe rien. La foule assez compacte semble vouloir croire le contraire, trompée par les lumières et le bruit, mais je persiste : il ne se passe rien.

Le Festival Grand Prix sur Crescent, c’est une rue de long de non-culture, comme un festival du vide, vide dans lequel s’est empressé de s’engouffrer le mercantilisme le plus crasse.

Si tu te dis « oh yeah, c’est mon genre d’ambiance », tu peux t’acheter une bière et la déguster là, au milieu de la rue, à ne rien faire de particulier, entre les kiosques de quatre autres marques de bazous, de deux radios et d’une boisson énergisante. Chacun son truc.

Ne reste de cette célébration de l’automobile qui roule vite que le plaisir d’être un piéton-roi, souverain au milieu d’une rue interdite à l’automobile. Appréciez l’ironie.

Pas besoin de passer chez mon médecin ou de prendre ma température, ma tentative de choper la fièvre de la F1 se conclut par un échec si retentissant qu’on l’a probablement entendu dans toute la ville, comme on va entendre le bruit des moteurs toute la fin de semaine.

Vroum vroum quand même, si c’est votre truc.