Société

S.O.S. pères en détresse

Un organisme d’Hochelaga-Maisonneuve aide des pères à surmonter leur rupture.

(Illustration : Audrey Malo)

Une union sur deux se termine par une séparation au Québec. Et dans bien des cas, les pères sont dépourvus lorsque vient le temps de négocier la garde des enfants. Un organisme montréalais leur vient en aide. Gratuitement.

Vingt-cinq mille dollars. C’est le total des honoraires que Patrick Cavalier a versés en quatre ans à cinq avocats pour tenter de conclure une entente avec son ex-conjointe après leur rupture, en 2004. Ils ne s’entendaient ni à propos du partage des biens accumulés en 28 ans de vie commune ni au sujet de la pension alimentaire qu’elle demandait pour elle-même. La médiation n’avait rien donné. Sans compter que cet épisode minait la relation du père avec leur fille, alors âgée de 24 ans, qui avait choisi son camp — celui de sa mère.

Après quatre ans de démarches infructueuses, au bord du désespoir à l’idée d’être « ruiné » et d’avoir entaché à jamais sa relation avec sa fille, Patrick Cavalier a composé le numéro de Pères séparés.

Une voix au bout du fil lui a dit : « Ça ne doit pas être facile, ce que tu vis… » Pour la première fois depuis sa rupture, Patrick Cavalier a eu l’impression que quelqu’un était sensible à sa détresse.

À Pères séparés, Michel Leblanc ne l’a pas seulement écouté. Il l’a aidé à se retrouver dans les nombreux articles du Code civil qui régissent les ruptures d’union au Québec. Il lui a aussi fait préciser ce qu’il souhaitait le plus au terme de ses démarches. Six mois plus tard, Patrick Cavalier concluait avec son ex une entente hors cour, entérinée par un juge de la Cour supérieure du Québec. Aujourd’hui, le Montréalais de 64 ans aide à son tour des hommes en rupture : il travaille pour Pères séparés.

Créé en 1998 par le sociologue et travailleur social Sylvain Camus, maintenant à la retraite, Pères séparés répond à 1 700 appels téléphoniques par année. Et de 150 à 200 hommes se rendent au bureau de l’organisme, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, pour consulter gratuitement un avocat spécialisé en droit de la famille, ou encore assister aux rencontres de groupe du mercredi soir.

« Nous avons des locaux modestes », dit le directeur général, René Bouffard, 60 ans, en me faisant visiter les installations de cet organisme sans but lucratif financé par le ministère de la Santé et des Services sociaux, et par des dons privés. Le tour est vite fait : deux petits bureaux, où les deux employés, ainsi que de nombreux bénévoles, répondent aux appels des pères, et une salle de conférence. C’est là que se tiennent les soirées d’échange, en groupe de 6 à 12 personnes.

Inspirées de l’approche du psychologue et prêtre Jean Monbourquette auprès des endeuillés, ces soirées permettent aux hommes de parler librement, d’exprimer leur colère, de lâcher prise sur le conflit parental. On pleure, on rit et on tente de voir plus clair dans la situation. « Les hommes en détresse ont moins tendance que les femmes à consulter des spécialistes. Mais quand il s’agit de leurs enfants, ils sont davantage enclins à le faire », affirme René Bouffard, ancien responsable des communications de Centraide du Grand Montréal. Tout comme Patrick Cavalier, il a découvert les services de l’organisme après une séparation. Séduit par l’approche, il y est devenu bénévole en 2012, puis employé, avant d’être nommé directeur général en 2016.

Le centre ne serait pas le même sans la contribution de Samy Staltari, avocat du cabinet Hammerschmid et associés. Depuis 2013, le juriste vient un jour chaque mois et demi offrir bénévolement des consultations individuelles de 20 à 30 minutes, en plus de siéger au conseil d’administration de l’organisme. « Les hommes en sont souvent à leur première expérience avec la justice. En moins d’une demi-heure, je ne deviens pas leur procureur, mais je peux les aider à préciser leurs besoins », explique Me Staltari.

Même un renoncement temporaire à la garde de son enfant est déconseillé. « C’est très difficile d’obtenir la garde partagée après une période d’absence. »

Celui-ci y donne également des conférences gratuites sur le partage du patrimoine familial, la garde partagée, le calcul de la pension alimentaire. L’avocat en droit de la famille note que les participants à ces rencontres d’information ont un point en commun : « Ils souhaitent retrouver un lien de qualité avec leurs enfants. Les questions sur la pension alimentaire viennent en second. »

Les hommes qui consultent Pères séparés ont entre 30 et 50 ans, 58 % touchent un salaire de moins de 40 000 dollars (trop pour être admissibles à l’aide juridique). La plupart d’entre eux sont peu scolarisés, le tiers ont terminé leurs études secondaires. Un sur trois (35 %) est dépressif, 16 % sont sous médication et 10 % ont fait des tentatives de suicide dans le passé.

Ce sont généralement les mères qui mettent fin à la relation, souligne René Bouffard (il n’a recensé depuis 2012 que trois cas où les conjoints étaient de même sexe). Les femmes ont consulté un juriste et connaissent la législation concernant les séparations ou les divorces, ajoute le directeur général. Aux pères de présenter leurs contre-propositions pour la garde, la pension.

« Souvent, les hommes composent notre numéro lorsque l’huissier frappe à la porte pour leur remettre une citation à comparaître, ou quand ils paniquent, la veille de la comparution devant le juge », ironise Patrick Cavalier.

Que répondre à un homme en déroute qui ignore tout du droit de la famille ? D’abord, qu’il doit lire attentivement la requête que l’huissier lui a remise et respecter l’ordre de se présenter en cour à l’heure dite. « Souvent, les pères nouvellement séparés sont dans le déni, explique René Bouffard. Ils ne mesurent pas l’effet que peut avoir leur absence le jour de la comparution. » Comment en effet espérer démontrer son intérêt pour une garde partagée, par exemple, si on omet de se présenter devant le juge chargé de décider du sort des enfants ? « Il est si simple de demander une remise de l’audience à une date ultérieure, le temps de se trouver un avocat », poursuit le directeur général.

Une séparation est un long processus. Il faut préciser les modalités concernant le partage du patrimoine familial, la garde des enfants et la pension alimentaire, remplir le document officiel du divorce… Que veut le papa ? La garde partagée de ses enfants ou un droit de visite tous les 15 jours ? A-t-il calculé comment son budget sera touché par la pension alimentaire qu’il devra payer pour ses enfants, voire pour son ex-épouse ? Patrick Cavalier ne ménage pas ses protégés. « Je les préviens que les avocats ne sont pas des psychologues. Ils sont là pour les représenter auprès du juge. Leur temps est coûteux. Vaut mieux ne pas trop pleurer dans leur bureau. »

À Pères séparés, la priorité est donnée aux liens familiaux, sans juger le comportement des pères, explique Patrick Cavalier. « On part du principe que tout enfant a droit à son père. Il en va de son équilibre psychologique et de son développement », dit-il. Même un renoncement temporaire à la garde de son enfant est déconseillé. « C’est très difficile d’obtenir la garde partagée après une période d’absence », insiste Patrick Cavalier.

La garde partagée — la moitié du temps chez maman, l’autre moitié chez papa — ne concernait encore que 20 % des familles séparées en 2008 (dernière année où Statistique Canada a recueilli des données sur le sujet), contre 8 % en 1998.

Depuis le 1er janvier 2016, les couples qui se séparent, qu’ils soient mariés ou non, avec ou sans enfants, et qui ne parviennent pas à s’entendre sur la suite des choses, ont l’obligation juridique d’assister à une séance de groupe sur la parentalité et la médiation. « Nous sommes favorables à cette mesure, qui oblige les parents à dialoguer. Ils sont condamnés à s’entendre de toute façon », résume René Bouffard.

Pour joindre Pères séparés : 514 254-6120.