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Un Canada sans immigrants

Que se passerait-il si le Canada arrêtait tout d’un coup d’accueillir des immigrants ?

L’immigration a été cruciale durant les 150 premières années de la Confédération. Mais alors que le pays fête son premier siècle et demi, les discours anti-immigrants ont de plus en plus d’échos. À quoi ressemblera le Canada de l’avenir ?
Pour répondre à cette question, les démographes de Statistique Canada ont simulé la croissance de la population canadienne pendant 100 ans. Leur point de départ : les données du recensement de 2006.
Au cœur de leur démarche, une question centrale : que se passerait-il si on arrêtait brutalement d’accueillir des immigrants ? Ils ont élaboré deux scénarios. Le premier, avec une immigration semblable à celle des dernières années, soit 7,5 immigrants pour 1 000 Canadiens. Et le second, avec une immigration nulle.
20 ans plus tard
Rapidement, un écart se creuse. Non seulement l’arrivée d’immigrants fait augmenter la population totale, mais ces derniers ont aussi plus d’enfants que le reste de la population canadienne. Dans le scénario sans immigration, le faible nombre d’enfants par femme suffit tout juste à faire augmenter la population.
50 ans plus tard
Sans immigration, la population canadienne commence à décliner après quelques décennies. Le faible nombre de naissances ne suffit plus pour compenser les décès chez les générations vieillissantes. Dans l’autre scénario, par contre, la population continue d’augmenter à un rythme soutenu.
70 ans plus tard
Dans le premier scénario, la population canadienne est en voie de doubler par rapport au point de départ, en 2006. La moitié de la population est âgée de moins de 45 ans. En revanche, sans immigration, la population du pays revient à son niveau des années 1980 et la moitié de la population est âgée de plus de 50 ans.
Un siècle plus tard
Finalement, en 100 ans, grâce à l’immigration, le nombre de Canadiens a plus que doublé. En revanche, avec des frontières fermées, la population revient à son niveau de 1971, après que le pays eut perdu le tiers de ses citoyens.
Une mosaïque qui change
Les démographes de Statistique Canada ont poussé leur analyse plus loin. Partant des données du recensement de 2011, ils ont simulé la transformation de la population canadienne jusqu’en 2036. Ils ont suivi l’évolution des langues, des religions et des minorités visibles pour les deux prochaines décennies. Dans leur scénario, le Canada continuait d’accueillir des immigrants au même rythme que ces dernières années, soit environ 8 immigrants pour 1 000 Canadiens.
Leurs projections sont suffisamment précises pour donner un portrait potentiel de certaines villes canadiennes, dont Montréal, Québec, Vancouver et Toronto.
Le Québec
Mais tout d’abord, une première constatation : le poids démographique du Québec dans le Canada diminuerait. En 2011, les Québécois composaient 23,3 % de la population.
En 2036, le poids démographique du Québec tomberait à 21,7 %. Le Québec accueille moins d’immigrants que les autres grandes provinces et, chaque année, certains de ses habitants déménagent ailleurs au pays. Conséquence : la population du reste du Canada augmenterait plus rapidement.
Les immigrants et leurs enfants
En 2011, un Canadien sur cinq était un immigrant. Les enfants d’immigrants nés au Canada, qu’on appelle aussi la deuxième génération, représentaient quant à eux un Canadien sur six.
En 2036, selon les projections, les immigrants et leurs enfants nés au Canada pourraient représenter près d’une personne sur deux ! Depuis la fin des années 1990, l’immigration est devenue le premier facteur d’accroissement de la population.
Les immigrants et leurs enfants à Montréal
Montréal est la ville la plus diversifiée du Québec, et de loin. En 2011, plus d’un Montréalais sur cinq était un immigrant et près d’un sur six était l’enfant d’un immigrant.
En 2036, un Montréalais sur trois serait un immigrant et un sur cinq serait de deuxième génération. Ces deux groupes représenteraient alors plus de la moitié de la population de la ville ! Neuf immigrants sur 10 accueillis au Québec s’installent à Montréal.
Les immigrants et leurs enfants à Québec
Le contraste est frappant avec Québec. La ville n’accueille que peu de nouveaux arrivants. Les immigrants représentaient 4,4 % de la population en 2011 et les personnes ayant au moins un parent immigrant composaient 3,1 % de la société.
Si la ville de Québec continuait d’accueillir de nouveaux arrivants au même rythme que par les années passées, les immigrants représenteraient 8 % de la population et les personnes de deuxième génération 5,6 %, loin en dessous de la moyenne canadienne, en 2036.
Les immigrants et leurs enfants à Vancouver
Vancouver, de son côté, se situe de l’autre côté du spectre : en 2011, les immigrants représentaient 40 % de la population et les personnes issues de la deuxième génération 25,6 %.
En 2036, près de trois Vancouvérois sur quatre seraient soit un immigrant, soit un enfant d’immigrant, si la ville continuait d’attirer autant de nouveaux arrivants.
Les immigrants et leurs enfants à Toronto
En 2011, Toronto était la ville la plus diversifiée au pays. Près d’une personne sur deux y était un immigrant et plus d’une sur quatre était de la deuxième génération.
En 2036, Toronto garderait son titre de ville canadienne la plus cosmopolite. Huit Torontois sur 10 seraient soit un immigrant, soit un enfant d’immigrant.
Les immigrants et leurs enfants
Fait à noter : Montréal, Vancouver et Toronto, en accueillant la majorité des immigrants du pays et leurs enfants, verraient leur population totale augmenter de 38 % à 45 % de 2011 à 2036. En revanche, la ville de Québec, qui en accueillerait moins, ne connaîtrait qu’une croissance de 2 %.
Langues maternelles au Canada
Les immigrants amènent dans leurs bagages la langue de leur pays. Un sur cinq avait une langue maternelle qui n’était ni le français ni l’anglais en 2011. Les francophones de naissance étaient tout juste plus nombreux. Alors que les personnes avec l’anglais comme langue maternelle représentaient la majorité de la population.
En 2036, près du tiers des Canadiens auraient une langue maternelle autre que le français ou l’anglais. Pour la première fois, ces derniers seraient plus nombreux que les francophones de naissance. Et les Canadiens ayant l’anglais comme langue maternelle représenteraient à peine un peu plus de la moitié de la population.
Première langue parlée au Canada
Les Canadiens ayant une langue maternelle qui ne soit ni l’anglais ni le français adoptent toutefois les langues officielles du pays. En 2011, une personne sur trois parlait l’anglais et un peu plus d’une sur cinq le français au quotidien. Moins de 2 % utilisaient un autre langage.
En 2036, l’anglais gagnerait du terrain sur le français, mais relativement peu. L’arrivée d’immigrants et la naissance de leurs enfants permettraient d'augmenter le nombre de locuteurs de la langue de Vigneault au Québec et au Canada. Mais le nombre d'anglophones augmenterait malgré tout plus rapidement dans l'ensemble du pays. Au Québec, qui privilégie les nouveaux arrivants francophones, deux immigrants sur trois communiquent en français. Sans eux, le poids du français au sein de la Confédération s’effondrerait.
Religions au Canada en 2011
En 1981, 90 % des Canadiens se déclaraient de confession chrétienne. En 2011, les chrétiens ne représentaient plus que 67 % de la population. En parallèle, de plus en plus de personnes se disaient sans aucune appartenance religieuse, soit près d’une personne sur quatre. Les musulmans représentaient quant à eux 3,2 % de la population. L’ensemble des fidèles des autres religions déclarées, dont les hindous, les sikhs, les bouddhistes et les juifs, formaient 5,6 % de la population.
En 2036 au Canada, une personne sur trois se déclarerait alors sans aucune appartenance religieuse, un record. Un Canadien sur deux serait encore chrétien, mais tout juste ! En raison l’immigration, d’autres religions prendraient de l’expansion, notamment avec l’arrivée de sikhs et d’hindous. Elles resteraient toutefois très minoritaires, tout comme l’islam, qui serait pratiqué par 6,3 % de la population.
Les minorités visibles au Canada
En 2011, 8 Canadiens sur 10 n’appartenaient à aucune minorité visible. La principale minorité visible était les Asiatiques, et de loin, avec un Canadien sur 10 appartenant à cette communauté. Les Noirs et les Latino-Américains suivaient. Les Arabes représentaient tout juste 1 % de la population.
En 2036, avec l’arrivée d’immigrants, le tiers de la population appartiendrait à une minorité visible. Le nombre d’Asiatiques au pays connaîtrait une forte augmentation. Dans une moindre mesure, les Noirs et les Latino-Américains seraient aussi plus nombreux. Les Arabes également, constituant moins de 3 % de la population.
Les minorités visibles à Montréal
En 2011, les Asiatiques (6,4 %) étaient la première minorité visible à Montréal, suivis des Noirs (5,7 %). Les Arabes (4 %) devançaient les Latino-Américains (2,6 %).
En 2036, les minorités visibles formeraient plus du tiers de la population à Montréal. Les Noirs seraient la minorité visible la plus nombreuse (11,1 %), détrônant les Asiatiques (9,6 %). Près d’un Montréalais sur 10 serait d’origine arabe (9,5 %).
Les minorités visibles à Québec
À Québec, en 2011, les minorités visibles constituaient tout juste 3 % de la population. Les Noirs, les Asiatiques et les Latino-Américains représentaient chacun moins d’un pour cent des résidants de la ville. Les Arabes, qui composaient 0,5 % de la population, étaient les moins nombreux.
En 2036, 93 % de la population de Québec resterait blanche. La ville accueillerait un petit peu plus de minorités visibles, environ 7 % de sa population, tout en demeurant sous la moyenne canadienne. Avec 2,2 % de la population, les Noirs seraient la minorité visible la plus présente. Les Arabes arriveraient seconds, suivis des Latino-Américains, puis des Asiatiques.
Les minorités visibles à Vancouver
Encore une fois, le contraste est frappant avec la plus grosse ville de la Colombie-Britannique. En 2011, les minorités visibles formaient 45 % de la population. Le tiers des Vancouvérois étaient des Asiatiques. Les Noirs et les Latino-Américains représentaient chacun à peine 1 % de la population et les Arabes 0,5 %.
En 2036, les Blancs deviendraient... minoritaires à Vancouver ! Les minorités représenteraient 62 % de la population, avec une forte présence des Asiatiques. La société serait aussi composée d’un peu plus de Latino-Américains, de Noirs et d’Arabes.
Les minorités visibles à Toronto
Les minorités représentaient déjà presque la moitié de la population à Toronto en 2011. Les Asiatiques constituaient 29 % de la population et étaient de loin la minorité visible la plus présente. Les Noirs suivaient avec 7 %, puis les Latino-Américains avec tout juste 2 % et finalement les Arabes avec 1,3 %.
En 2036, deux Torontois sur trois feraient partie d’une minorité visible. Les Asiatiques continueraient d’être les plus nombreux, à hauteur de 40 %. Les Noirs, les Latino-Américains et les Arabes resteraient loin derrière.
Les minorités visibles
Une grande diversité existe chez les immigrants qui sont accueillis dans les différentes villes. Le Québec, à la recherche d’immigrants francophones, se tournerait entre autres vers le Maghreb et l’Afrique francophone, donc des Arabes et des Noirs. Alors qu’à Toronto et à Vancouver, les métropoles gonfleraient leurs rangs avec surtout des Asiatiques. À Toronto, ils viennent principalement d’Asie du Sud, alors que dans le cas de Vancouver, ce sont essentiellement des Chinois.
Sources :
  • Statistique Canada (2017), Immigration et diversité : projections de la population du Canada et de ses régions, 2011 à 2036, n 89-657.
  • Statistique Canada (2017), Projections linguisitiques pour le Canada, 2011 à 2036, n 89-657.
  • Cahiers québécois de démographie, « Immigration et structure par âge de la population du Canada : quelles relations ? », vol. 40, n 2, automne 2011, p. 239-265.