Société

Le trouble-fête

L’ancien premier ministre Brian Mulroney avait prévenu Justin Trudeau: la relation qu’il doit surtout soigner est celle avec l’occupant de la Maison-Blanche. Ce conseil semblait plus facile à suivre quand Barack Obama était l’interlocuteur à courtiser…

Il faut serrer la main qui nous nourrit. (Photo : Mandel Ngan / AFP / Getty Images)

Si un président normal occupait la Maison-Blanche, les célébrations du 150e anniversaire de la Confédération pourraient être une belle occasion pour les Canadiens de vanter la richesse des liens qui unissent le Canada et les États-Unis.

Mais la présence de Donald Trump dans le Bureau ovale leur rappelle plutôt à quel point le Canada est dans une position vulnérable par rapport à son puissant voisin. Et l’inconfort risque de croître de façon marquée quand s’amorcera, d’ici la fin de l’été, la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Les enjeux de la partie qui s’amorce sont immenses. Justin Trudeau y joue non seulement ses chances de réélection, mais aussi les emplois de centaines de milliers d’électeurs. Avec plus de 2,4 milliards de dollars de biens et services qui traversent la frontière dans un sens ou dans l’autre chaque jour, l’ALENA est le plus important accord commercial jamais signé par le Canada. Et celui-ci a plus à perdre que son voisin : le tiers de son économie repose sur le commerce avec les États-Unis, alors que seulement 12 % de l’économie américaine est concernée par des échanges avec le Canada.

« Il n’y a que sur une patinoire de hockey que le Canada peut espérer avoir l’avantage sur les États-Unis », rappelait l’ex-diplomate canadien Colin Robertson devant le comité des affaires étrangères de la Chambre des communes en juin.

Colin Robertson n’est pas un expert du hockey, mais il en connaît un rayon sur les relations canado-américaines. Cet avocat, qui a été en poste aux États-Unis pendant plus de 30 ans, a participé au grand jeu des négociations commerciales de libre-échange. Il est d’avis que le Canada peut faire bonne figure devant les États-Unis s’il continue de suivre un solide plan de match.

Rien ne sert de jouer les matamores devant l’équipe adverse, même si elle est dirigée par le plus détestable entraîneur de son histoire. Bien des gérants d’estrade ont critiqué les gestes d’ouverture de Justin Trudeau à l’endroit de Donald Trump, comme cette invitation à assister à une comédie musicale à Broadway lancée à la fille du président.

Adopter une ligne plus dure ferait peut-être du bien à l’égo canadien. Les piques anti-Trump du président Emmanuel Macron ont mis du baume sur l’amour-propre de ses compatriotes français, comme ce « Make our planet great again », publié après le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat. Mais vu les intérêts en jeu pour le Canada, cette approche ferait plus de mal que de bien, souligne avec sagesse Colin Robertson.

L’ancien premier ministre Brian Mulroney avait prévenu Justin Trudeau : la relation qu’il doit surtout soigner est celle avec l’occupant de la Maison-Blanche. Ce conseil semblait plus facile à suivre quand Barack Obama était l’interlocuteur à courtiser…

Au jeu des négociations comme au hockey, il ne faut toutefois pas se contenter de surveiller la vedette de l’autre équipe. Les élus du Congrès sont particulièrement sensibles aux enjeux touchant directement leur district. Or, une plus grande fermeture des frontières aurait des conséquences importantes dans 35 États, lesquels comptent le Canada comme premier partenaire commercial extérieur. Le gouvernement canadien, appuyé par les gouvernements provinciaux, multiplie depuis quelques mois l’envoi de délégations dans ces États clés. Depuis janvier, 19 ministres québécois se sont rendus chez l’Oncle Sam, sans compter les rencontres du premier ministre Couillard, notamment avec le secrétaire américain au Commerce. Colin Robertson suggère d’adjoindre à ces délégations une petite armée de lobbyistes.

Il enjoint même à tous les Canadiens ayant de la famille ou des amis aux États-Unis de profiter de leur prochaine visite pour leur rappeler à quel point les liens avec le Canada sont bénéfiques !

Et les Américains étant les Américains, il ne faut pas négliger le spectacle d’avant-partie. Le ministre de la Défense du Canada, Harjit Singh Sajjan, s’en est chargé en annonçant il y a quelques semaines un plan d’investissement de dizaines de milliards de dollars pour acquérir de nouveaux chasseurs et navires de guerre. Ce qui est exactement ce que Donald Trump souhaite voir.

La partie peut commencer.