Société

Voyage au cœur de l’homme

Notre journaliste a participé au printemps à un atelier « pour hommes seulement », où il a été invité à se « connecter avec sa masculinité ». Récit.

(Illustration : Audrey Malo)

« Maman, tu es morte depuis un an et tu me manques. Chaque fois que je vois un cardinal rouge, je pense à toi. Je t’aime tellement », dit en pleurant Paul*, penché sur la photo de sa mère. Nous sommes quatre hommes qui assistons silencieusement à ce déferlement d’émotions en retenant nos larmes tant bien que mal.

Ce n’est que le deuxième jour d’une retraite bien particulière qui en compte trois, tous plus intenses les uns que les autres. Bienvenue au séjour immersif Nos racines, de l’organisation Les Hommes de cœur, qu’a fondée il y a 29 ans Luc Lacroix, intervenant en relation d’aide. Au total, 44 participants de 22 à 60 ans plongeront dans « un laboratoire vivant où s’expérimentent les valeurs à la source du pouvoir masculin ».

Fiscaliste, agent de bord, technicien en génie civil, entrepreneur, enseignant, travailleur social, étudiant, commis au service à la clientèle, vendeur d’automobiles et moi, le journaliste, avons payé 750 dollars pour nous isoler pendant trois jours dans un camp de vacances de Lanaudière en ce début de mai pluvieux. Nous ne connaissons pas l’horaire ni le contenu de la fin de semaine, à l’exception de ce que dit le site Web : il y aura des mises en situation, des discussions, des jeux et des exposés portant sur le pouvoir, l’affirmation de soi, l’identité masculine, la relation père-fils, la sexualité, les rapports hommes-femmes… Les consignes : violence physique proscrite ; respect de la ponctualité ; douche permise, mais parfums et désodorisants interdits — on doit « sentir l’homme » ! Et aucun cellulaire : nos appareils ont été confisqués à l’entrée.

Levés à 6 h, nous n’aurons aucun répit jusqu’à minuit. Nous nous lançons d’abord dans une course à relais avec des seaux remplis de sable. « Le sport, c’est important pour les hommes ; s’il n’y en avait qu’un seul parmi vous qui me disait la semaine prochaine qu’il a repris l’entraînement, je serais satisfait », lance l’animateur athlétique qui nous accueille au milieu du terrain. Chaque atelier dure de 30 à 60 minutes et exige de nous une authenticité totale. Plusieurs hommes prendront congé de leur travail lundi, en raison de l’épuisement physique et émotif provoqué par cette fin de semaine.

Tous les types de gars sont réunis ici. Certains ont des bras comme des troncs d’arbre, tatoués jusqu’aux épaules ; d’autres semblent si fragiles qu’ils risquent de se liquéfier à tout moment. Réjean, par exemple, a appris il y a trois semaines que sa femme le quittait, après 19 ans de vie commune — et quatre enfants. Le pauvre gars de 46 ans a le teint cireux, les yeux rougis. Il ne fermera pas l’œil pendant les trois jours, malgré les somnifères. Kevin, ancien toxicomane et alcoolique, a connu une descente aux enfers avant de remonter jusqu’à nous. Il pleure comme un bébé au moment d’affronter un nouveau thème de l’atelier. « J’ai toujours eu peur des hommes », lance-t-il à travers ses sanglots. Un autre, étudiant en informatique, est venu avec son frère, de quatre ans son aîné, pour « explorer sa masculinité ». « Je ne suis pas très à l’aise avec mon côté gars », résume-t-il.

L’animateur de l’atelier, Jean-François Beauregard, a connu cette immersion totale il y a 17 ans, lorsqu’il abordait la quarantaine. Intrigué par l’identité masculine, il voulait « avoir accès à des hommes capables de s’exprimer dans leurs vulnérabilités, leurs fragilités et leurs doutes autant que leurs forces ». Un ami lui a parlé de Nos racines et il s’est inscrit. Il en est ressorti transformé. « Pour beaucoup d’entre vous, ça a demandé un gros effort de venir jusqu’ici. Certains ont failli faire demi-tour à l’entrée. J’ai connu ça aussi. Mais comme vous, j’ai franchi la porte et je suis allé jusqu’au bout de moi-même. Aujourd’hui, je suis en paix avec les hommes et ma relation de couple s’en est trouvée enrichie », explique ce gars de 57 ans, codirecteur adjoint de l’organisme avec Marcel Aubin. Toujours « en démarche », il dit en apprendre tous les jours sur les hommes. Son ton calme et sa capacité d’écoute en font un guide apprécié qui sait donner la parole à l’un et à l’autre, tout en mettant l’accent sur les thématiques. « On est ici pour parler, pour se parler ! » insiste-t-il. Si la pression devient incontrôlable, il existe un moyen de la faire sortir : le bâton de baseball. Jean-François joint le geste à la parole et frappe de toutes ses forces sur un vieux matelas. « On est entre hommes, il y a beaucoup d’émotions, donc un potentiel explosif qui, si vous en ressentez le besoin, va s’orienter vers un objet », résume-t-il en reprenant son souffle.

Le « sexe fort » présente ici ses faiblesses. « Je suis mort en dedans. Je veux réapprendre à vivre », dit un célibataire de 45 ans. « Je n’aime pas les hommes, ils me répugnent. Je recherche la présence sécurisante des femmes. J’aimerais que ça change », dit un autre. « L’homme naît vulnérable et grandit en être vulnérable ; sa force vient de sa conscience de cette vulnérabilité », dit Jean-François.

Je m’attendais à de sérieux règlements de comptes avec les femmes. Pas de ça ici. Notre groupe exprime plutôt de vieilles blessures avec les figures masculines de l’enfance, le plus souvent le père. C’est l’homme qui fait souffrir l’homme. « Mon père était un dur. Il battait ma mère. Il me battait. Je l’avais oublié avec le temps », révèle le doyen de notre groupe, dont ce souvenir a rejailli en écoutant le récit d’un participant.

Martin, qui a été victime d’agression sexuelle à l’âge de sept ans, et Marc, qui a subi les sévices sexuels de son propre père, doivent faire la paix avec les modèles masculins qui les ont entourés. Nathan vient aussi d’une famille dysfonctionnelle où la violence était présente. « J’ai appelé moi-même la DPJ quand ma mère a voulu me frapper, puis j’ai été placé dans une famille d’accueil », confie-t-il dans un souffle. Un autre a été conduit par son père à l’hôpital pour une fièvre à l’âge de cinq ans. Quand il est sorti de la consultation, son père avait disparu sans laisser de traces. Il ne l’a jamais revu. Un autre encore prend la parole. « Je cherchais à me dépasser tout le temps dans les sports et dans la vie professionnelle. Tout ça pour avoir la considération de mes semblables. Une tape dans le dos… que je n’ai jamais eue de mes parents. »

Par rapport aux femmes, ce qui ressort le plus souvent, c’est la difficulté de s’affirmer. « Je dois apprendre à dire non aux femmes, explique Hugo, qui n’arrive pas à s’extirper d’un imbroglio amoureux. Je dis toujours oui et je me retrouve avec deux blondes insatisfaites. Avec tout ça, je ne sais plus ce que je veux. » Pour Maxime, c’est la peur de décevoir qui le paralyse : « Je suis en mode séduction avec ma mère depuis l’âge de six ans. » On reproche parfois même aux femmes leur excès d’amour, qui a étouffé leur sens de l’initiative et leur soif de découvertes. « Je ne suis jamais sorti de mon village, j’ai été surprotégé. »

Cheveux blancs et prestance de vieux sage, Serge Simoneau, animateur aux Hommes de cœur depuis 15 ans, est le lecteur. Il nous lira au cours de la fin de semaine une histoire africaine sur la notion de père spirituel, un conte des frères Grimm sur les relations père-fils et un extrait de la légende arthurienne sur les rapports amoureux. « Ce n’est pas d’hier qu’on s’interroge sur la meilleure façon de s’affranchir de notre enfance ; pourquoi ne pas écouter ce que des siècles de tradition orale nous ont transmis ? » demande-t-il avant d’ouvrir son gros livre.

Il encourage les participants à retrouver la force masculine qui les habite et qu’ils répriment. « Vous possédez en vous une force essentiellement masculine, que les Chinois appellent le yang et qui pousse à l’action, ainsi qu’une force principalement féminine, le yin, qui pousse à la protection de vos proches. Vous êtes ici pour libérer votre yang. N’ayez pas honte d’être un homme. »

Avec la quarantaine de bénévoles qui encadrent l’activité semestrielle, les espaces se transforment de façon impressionnante. Le groupe se trouve transporté dans des décors liés au thème abordé ; des costumes et des maquillages font le reste.

On nous avait prévenus que nous serions amenés à nous dépasser de jour en jour et que le crescendo culminerait le dimanche soir. L’émotion du groupe après une soixantaine d’heures de promiscuité a atteint son paroxysme dans une scène d’euphorie collective qui nous laissera sans voix, au sens propre comme au figuré. Mais je ne peux pas donner de détails, car j’ai promis, comme les autres, de garder secrètes certaines expériences.

Pour beaucoup des 1 500 participants qui ont accédé au grade d’Hommes de cœur au cours des années, il y a un « avant » et un « après » ce séjour intensif. « L’atelier Nos racines a bouleversé ma vie et reste le plus beau cadeau que je me suis jamais offert », confie un ex-participant, Jean-Marie Lacombe.

Cette immersion m’aura permis de tourner la page sur la mort de mon père, et de modifier quelques idées négatives sur l’identité masculine. Moi qui croyais que l’homme était un loup pour l’homme, j’ai vu ici un groupe uni autour de son plus faible maillon. Le cri de ralliement qui s’est imposé : « Un pour tous, tous pour un ! »

* Les noms des participants cités dans cet article ont été changés de façon à préserver leur anonymat. C’était la condition pour laisser pénétrer un journaliste dans le groupe.

***

Aider les hommes à s’aider

« Un homme n’est pas comme une femme, et c’est tant mieux », lance Luc Lacroix, qui a monté Nos racines après avoir suivi une immersion similaire aux États-Unis, en 1984. La fin de semaine, intitulée Men, sex and power, était organisée par le Sterling Institute of Relationship, un organisme californien. « Nous avons élaboré une approche adaptée à nos besoins », explique l’intervenant autodidacte, qui a pris sa retraite l’an dernier après plus de 30 ans de carrière en relation d’aide.

Convaincu que ce type d’échanges répondrait à un besoin chez les hommes québécois, Luc Lacroix a mis sur pied avec son associée, Gervaise Boucher, un programme de trois jours, Hommes et femmes : nos prochains pas ensemble, rebaptisé Nos racines en 1990. Une vingtaine de femmes faisaient un stage similaire dans un immeuble attenant, et les deux groupes se rencontraient à mi-parcours pour échanger. La formule est semblable aujourd’hui ; Sagesse de femme se déroule parallèlement à Nos racines.

Les Hommes de cœur offrent aussi des séjours thématiques sur les relations père-fille et père-fils et sur les relations de couple. L’organisme ne diffuse aucune publicité et compte sur le bouche-à-oreille pour attirer des inscriptions. Cela permet aux animateurs de mentionner que, si on est ici, c’est parce qu’un homme nous y a amené. Un homme en qui nous avions confiance. Des « parrains » étaient d’ailleurs présents à la cérémonie de clôture.

***

L’avis des psys

Selon Luc Lacroix, qui a créé Nos racines, aucun participant en près de trois décennies n’a vécu de crise psychologique qui aurait pu mener à une hospitalisation d’urgence ou menacer la sécurité des autres participants. Mais ce huis clos de dizaines d’hommes aux émotions à fleur de peau pourrait-il entraîner des débordements ? « L’Ordre des psychologues n’a pas de position sur chaque groupe de soutien qu’on trouve au Québec, mais aucun signalement n’a été fait concernant Les Hommes de cœur », explique sa présidente, la Dre Christine Grou.

Les Hommes de cœur sont considérés comme un groupe d’aide pratiquant ce que l’Ordre décrit comme des « rencontres d’accompagnement », qui visent à « soutenir la personne par des rencontres, régulières ou ponctuelles, lui permettant de s’exprimer sur ses difficultés ». Elles ne sont pas considérées comme des activités réservées aux psychologues, comme l’indique le Règlement sur le permis de psychothérapeute.

La Dre Grou met tout de même en garde le public contre le danger de « laisser parler nos émotions » sans la supervision d’un professionnel formé adéquatement pour mener une pychothérapie. « Cela peut fragiliser l’équilibre psychologique et, dans certains cas, augmenter la détresse de la personne », commente-t-elle. 

L’inspiration derrière De père en flic 

Une thérapie père-fils en pleine nature… C’est le point de départ du long métrage De père en flic (2009), deuxième film le plus lucratif de l’histoire du cinéma québécois, avec des recettes de 10,5 millions de dollars (derrière Bon Cop, Bad Cop), et dont la suite sort le 14 juillet sur les écrans du Québec.

C’est après avoir vu le documentaire Tel père, tel fils (2007), de Joël Bertomeu, que le cinéaste Émile Gaudreault a eu l’idée de ce tandem policier intergénérationnel forcé de trouver l’harmonie dans un huis clos semblable à ceux qu’offrent Les Hommes de cœur. Ce documentaire relate un séjour dans un coin isolé des Cantons-de-l’Est, où 16 hommes (huit pères et leurs fils) « ont l’occasion de se dire les récriminations gardées pour soi tout au long de leur vie ».

Avez-vous participé vous-même à ce séjour ?

Non, mais lorsque j’ai vu le documentaire sur cette thérapie-choc entre des pères et leurs fils, obligés de se dire enfin les « vraies affaires » sans pouvoir se sauver, j’ai tout de suite deviné dans cette situation un immense potentiel comique qui serait porté par une charge émotive d’une puissance rare. Avec mon coscénariste, Ian Lauzon, j’ai rédigé un scénario où un père et un fils policiers qui ne s’entendent pas s’inscrivent à cette thérapie pour coincer un avocat de motards présent avec son fils dysfonctionnel.

Les personnages masculins de vos films sont en général positifs. Avez-vous l’impression de briser le moule de l’antihéros du cinéma québécois ?

Je ne m’interroge pas sur l’identité de mes personnages. Je cherche surtout à filmer de bonnes histoires. J’essaie de m’assurer qu’ils possèdent les caractéristiques qui permettront à mon histoire d’être captivante. Le perdant qui n’aurait pas le potentiel de se transformer ne m’intéresse pas.

L’homme québécois, pour vous, c’est quoi ?

On décrit souvent le Québécois comme un homme bien élevé, poli, éduqué par sa mère et les enseignantes du système scolaire, mais qui aurait du mal à s’affirmer. Je ne m’étais jamais vraiment interrogé là-dessus jusqu’à ce que ce sujet m’interpelle à l’occasion du tournage en France du remake de mon film De père en flic, renommé Père fils thérapie ! (2016). En observant les Québécois sur le plateau, je ne retrouvais pas cette fameuse difficulté à prendre sa place. J’observais plutôt une force tranquille, une confiance et une humilité qui généraient un respect chez les Français. Je ne suis pas sociologue, mais j’ai l’impression que la nouvelle génération de Québécois est en train de se libérer de ses complexes, tout en conservant les valeurs d’égalité et de respect qui la caractérisent. Ce mélange de force et de sensibilité est nouveau et peut générer de vraies qualités de leadership.

Comment était votre rapport père-fils ?

Mon père était un homme présent, mais peu engagé dans la famille. Il était pacifique, tolérant, et il ne nous a jamais rabaissés. Il n’a pas mal réagi lorsque j’ai fait état publiquement de mon homosexualité, en 2003. Il a simplement dit : si tu es heureux, c’est ça qui compte.