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Dieu est dans le moteur

La technologie, omniprésente dans nos vies, est devenue plus mystique que mécanique. Nous sommes nombreux à ne pas saisir entièrement ses rouages et à craindre qu’elle nous pousse à l’obsolescence.  

(Illustration : Iris Boudreau pour L’actualité)

Robots, algorithmes, intelligence artificielle et téléphones intelligents, applications, infonuagique, ciblage, cookies, obsolescence accélérée, programmatique, voitures autonomes, réseaux sociaux, piratage, Uber, rançongiciels, Airbnb, photos retouchées et voix « autotunées »…

La technologie est partout. Quiconque prétend vivre en marge de celle-ci se ment. Ou alors il ou elle fonctionne en parfaite autarcie, au fond des bois, se la jouant à la Henry David Thoreau du XXIe siècle.

Or, si la technologie prend une place envahissante, elle suscite du même coup une immense méfiance chez bon nombre d’entre nous. Suspicion qui colonise les esprits, puisque largement alimentée par le sentiment d’impuissance devant une Machine qui nous séduit, dont nous profitons, mais dont nous ne comprenons que trop peu les rouages.

C’est à cela que je songeais tout au long de ma relecture de Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, de Robert M. Pirsig. Je l’ai repris, 24 ans après ma lecture initiale, en me demandant comment avait vieilli l’essai mythique du philosophe américain, déguisé en récit qui repose beaucoup sur notre rapport à la technologie, justement.

Incarnées par le narrateur et un couple d’amis avec lequel il entreprend un voyage à moto à travers les États-Unis, deux visions du monde s’y opposent. La romantique et la classique. La première est affaire de passions, de sentiments, d’intuition. La seconde se construit dans le respect de la structure, de la méthode et des formules éprouvées. C’est un peu l’école de la passion contre celle de la raison.

Le narrateur illustre cette opposition par le mépris de ses amis pour la mécanique de motocyclettes dont ils ne veulent que jouir, tandis que lui s’acharne à comprendre le fonctionnement de son engin.

La thèse du narrateur, c’est qu’on peut faire se rencontrer ces deux courants de pensée.

« C’est extrêmement intellectuel, la mécanique… bien plus qu’on pense », expose d’ailleurs l’ex-journaliste culturelle Marie-Christine Blais. Vous l’avez peut-être lue dans La Presse ou entendue à Radio-Canada, où nous avons déjà partagé un micro. Sachez qu’elle s’est recyclée dans la mécanique, retournant à l’école pour apprendre le fonctionnement des machines.

Loin du glam du monde culturel, les mains dans le cambouis, elle avoue trouver une paix, un calme. « J’avais besoin de faire quelque chose de réel, de tangible. Il n’y a pas d’émotion dans un moteur. » Et puis nous parlons d’art à nouveau. Du bouquin, qu’elle a lu elle aussi. De cette idée qui unit les bonnes machines et les grandes œuvres. C’est ce que Pirsig appelle la Qualité, et qui, selon lui, est une disposition favorable de l’esprit qui précède tout le reste et préside aux grandes œuvres comme aux petites déductions qui mènent à des solutions en mécanique.

L’ennui, c’est que même avec la meilleure disposition du monde et du temps devant soi, on se bute à la complexité croissante des appareils, dont les rouages nous échappent. « J’aimerais savoir ce qu’il dirait de la prolifération d’inventions sur lesquelles nous n’avons pas prise, se demande également Marie-Christine… Nous ressentons tous une certaine frustration de ne pas saisir comment fonctionnent des choses que nous, comme espèce, avons créées. »

Il reste encore les petits moteurs de scooters dont elle s’occupe. Les tondeuses, peut-être. Mais pour combien de temps ? Le métier de journaliste a changé, celui des mécanos aussi. Les voitures sont déjà presque entièrement informatisées. Et nous avons tous le sentiment croissant que la technologie nous pousse, comme individus, à l’obsolescence.

La techno est devenue plus mystique que mécanique. Nous nourrissons une obsession pour les entreprises technologiques et célébrons le messianisme de leurs fondateurs comme la place quasi divine qu’occupe leur Création dans notre quotidien. Comme autrefois, le clergé y est majoritairement masculin. Entre la vénération et le dégoût, il y a un culte pour certaines marques et la méfiance qu’elles suscitent. Le prosélytisme est désormais numérique, nos mémoires sont dans les nuages, les nouvelles divinités programment l’avenir, et cela me rappelle le refrain d’une vieille chanson country qui disait : « Le Seigneur est dans le moteur ».

Plus que jamais, ses vrombissements recèlent d’impénétrables voies.