Le silence est-il un luxe ?

Le silence est-il un luxe ?

Il faut aller de plus en plus loin et payer de plus en plus cher pour obtenir un peu de paix.

La chambre est si calme que j’entends le bruit de ma déglutition lorsque j’avale ma salive. Je me suis payé le luxe du silence. En plein jour.

J’ai déboursé 145 dollars pour 24 heures de calme. À ce prix, j’ai droit au gîte et au couvert, accès à un sauna sec, à une piscine intérieure et à 75 hectares de forêt où je déambule pendant deux heures sans rencontrer un seul être humain. Les sons que je perçois se résument au chant des oiseaux, au ruisseau qui cascade entre les cailloux et au crissement du gravier sous mes semelles. Assurément le reportage le plus reposant de ma carrière.

Niché au creux d’un vallon dans les environs de Sutton, le centre L’Arc-en-ciel accueille les âmes fatiguées de la cacophonie du monde moderne. « Il nous a fallu trois ans pour trouver ce terrain », m’a raconté sa chaleureuse directrice, Marielle Dumas. Tous les autres lieux convoités avaient pour toile de fond les vrombissements des camions roulant sur les autoroutes à proximité ou ceux des véhicules tout-terrains circulant dans les alentours. Même à la campagne, le calme se fait rare.

« Tout le monde devrait pouvoir sortir de la ville une fois par mois ! » m’a fait remarquer Nisrine, une Lavalloise de 40 ans, employée de bureau et mère de trois enfants, venue passer trois jours en solo à L’Arc-en-ciel, une dépense qu’elle s’autorise quelques fois par année. Assise sur la terrasse, elle écoutait le souffle du vent dans les branches.

De plus en plus de Québécois vivent dans un environnement bruyant. Au bourdonnement des avions qui survolent les quartiers résidentiels s’est ajouté celui des thermopompes et des climatiseurs, sans oublier l’incessant roulement des véhicules sur la chaussée — le nombre de véhicules augmente trois fois plus vite que la population québécoise depuis trois décennies, selon les données de la Société de l’assurance automobile et de l’Institut de la statistique du Québec. Les motoneiges ont beau être équipées de moteurs moins bruyants qu’avant, elles sont toujours plus nombreuses à filer sur des sentiers qui vont plus loin en forêt. Et c’est sans compter les souffleuses à feuilles mortes, les laveuses à pression utilisées pour nettoyer le pavé, les motomarines, les drones et autres gadgets.

Pour couronner le tout, le Québec compte désormais 6,3 millions de citadins, soit deux fois plus qu’en 1950 — autant de personnes qui doivent cohabiter et supporter le bruit de leurs voisins.

Le tintamarre quotidien auquel certains sont exposés est tel qu’il inquiète les experts de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Les sources de bruit sont « de plus en plus nombreuses et puissantes » et laissent « de moins en moins de périodes calmes sur 24 heures », écrivent-ils dans une brique de 240 pages publiée en septembre 2015, intitulée Avis sur une politique québécoise de lutte au bruit environnemental : pour des environnements sonores sains.

Ce trop-plein de décibels a un coût : 680 millions de dollars par année au Québec, selon une évaluation que l’INSPQ qualifie de prudente. La facture comprend aussi bien les coûts de santé des personnes incommodées que la baisse de valeur foncière des maisons construites près d’un aéroport ou d’un parc industriel.

Source : Mathieu Carrier et al. Laboratoire d’équité environnementale, INRS, 2016.

En milieu urbain, le silence est un luxe. Philippe Apparicio et Mathieu Carrier, chercheurs au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), l’ont prouvé : à Montréal, les personnes les moins riches vivent en général dans les secteurs les plus bruyants.

La carte de bruit qu’ils ont produite, publiée en 2016 dans la revue scientifique Journal of Transport Geography, illustre au moyen d’un dégradé de couleurs les niveaux sonores engendrés par la circulation sur le territoire de la ville. Plus c’est foncé, plus c’est fort, m’explique Philippe Apparicio en me montrant la carte. Pas besoin de chercher longtemps les autoroutes : un chapelet de zones foncées bordent tous les grands axes de circulation !

En couplant ces données acoustiques à celles de Statistique Canada sur les revenus des ménages, les deux chercheurs ont pu confirmer que les personnes à faible revenu sont surreprésentées dans ces secteurs. « C’est une double iniquité : comme elles sont moins nombreuses à posséder une voiture, elles subissent un bruit auquel elles contribuent peu ! » dit Apparicio, géographe de formation et codirecteur du Laboratoire d’équité environnementale, un domaine de recherche en plein essor qui documente les situations de surexposition aux nuisances vécues par certains groupes de la population.

Tous ne réagissent pas de la même façon au bruit. Alors que les extravertis semblent puiser leur énergie dans des activités à fortes doses de décibels, les introvertis en sortent épuisés. Ils ont ensuite besoin de silence pour récupérer avant de retourner affronter l’agitation du monde extérieur, selon le psychologue Joshua Smyth, qui étudie les réponses psychologiques et physiques au bruit dans son laboratoire de l’Université d’État de Pennsylvanie.

Une personne sur 4 serait sensible au bruit et en souffrirait à des niveaux sonores qui semblent tolérables pour le reste de la population, selon les études compilées par l’INSPQ ; une personne sur 10 y serait même « fortement sensible ». Pour ces gens, la percussion d’un marteau-piqueur n’est pas désagréable. C’est une torture.

L’anthropologue français David Le Breton, professeur à l’Université de Strasbourg, s’est longuement interrogé sur la notion de bruit dans l’ouvrage Du silence, réédité en 2015. Pourquoi l’amateur de moto exulte-t-il au rugissement de son engin, alors que le voisinage le subit comme une nuisance ? « Le bruit peut procurer une jubilation et même participer à la structuration de l’identité », dit l’anthropologue, joint en France. Le bruit produit par soi-même, celui de la moto que l’on conduit ou de haut-parleurs poussés à leur maximum, donne un sentiment de puissance et de maîtrise sur l’environnement.

À l’inverse, les personnes sensibles au bruit perçoivent ce dernier comme une agression dont elles n’arrivent pas à se défendre. Les disputes, fêtes nocturnes, pleurs d’enfants, sifflements d’outils électriques, aboiements de chiens du voisinage sont ressentis comme une atteinte à leur intégrité, plus importante encore que la clameur constante venant de la rue. « La victime perçoit ces bruits comme une violation de l’intimité personnelle, elle se sent expulsée de chez elle », explique David Le Breton.

Malades du bruit

Si l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a jugé bon de publier un avis sur le bruit il y a deux ans, c’est que les centaines d’études qu’elle a compilées sur le sujet sont sans équivoque : le bruit peut rendre malade.

L’audition a, entre autres fonctions, celle de repérer les dangers potentiels dans notre environnement immédiat. Il suffit d’entendre un crissement de pneus sur la chaussée — assorti ou non d’un coup de klaxon — pour ressentir la décharge d’adrénaline et d’hormones de stress qui se déversent dans nos veines et accélèrent notre rythme cardiaque. Un son de plus faible intensité, comme celui du grondement constant de la circulation, même sans crissement de pneus, déclenche la même réaction de stress dans l’organisme, avec simplement moins d’amplitude. On ne la ressent pas distinctement, mais à la longue, cela finit par user le système nerveux.

« Certains disent qu’ils se sont habitués au bruit de la circulation. Psychologiquement, on peut essayer de s’en convaincre. Mais le corps, lui, ne s’habitue pas », dit Richard Martin, conseiller scientifique à l’INSPQ.

Inodore et incolore, le bruit est une source de pollution pernicieuse. Lorsqu’il s’infiltre dans les appartements mal insonorisés construits le long d’un boulevard, par exemple, il suffit à augmenter le risque d’hypertension et de maladies cardiovasculaires de leurs malheureux occupants.

Même s’il n’est pas la principale cause des maladies cardiovasculaires, le bruit, à l’échelle de l’Europe, engendrerait pas moins de 900 000 cas d’hypertension, 43 000 hospitalisations et 10 000 décès prématurés chaque année, estime l’Agence européenne pour l’environnement dans son rapport Noise in Europe 2014. Sans compter les huit millions de personnes qui dorment mal…

La santé mentale finit par être affectée quand le brouhaha se répète jour après jour. Le lien entre le bruit environnemental, l’anxiété et la dépression a été confirmé par des études. Les chercheurs ignorent cependant si c’est le vacarme qui augmente l’anxiété et la dépression ou bien si ce sont les personnes atteintes de ces maux qui perçoivent, plus que les autres, le bruit comme une agression.

Au Québec, au moins 640 000 personnes subissent des niveaux de bruit environnemental nuisibles à leur santé, estime l’INSPQ.

Le boucan a beau être plus important qu’avant, serions-nous aussi devenus plus intolérants ? Cette allergie aux manifestations sonores d’autrui pourrait bien être le résultat de notre rythme de vie effréné, pense Richard Martin, conseiller scientifique à l’INSPQ : « Les périodes de repos sont de plus en plus courtes. Si quelqu’un est dérangé au moment où il avait envisagé de lire ou de profiter de sa terrasse, c’est normal qu’il réagisse fortement. »

Le temps de travail des Québécois s’est allongé de quatre heures par semaine en moyenne depuis 10 ans, confirme le sociologue Gilles Pronovost, professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières et auteur de Que faisons-nous de notre temps ? (2015). « Bousculés dans notre horaire, nous devenons plus sensibles à tout ce qui affecte notre temps de loisir », dit-il. Bruits compris.

Emmanuelle Waters se reconnaît dans cette description. Cette professionnelle du développement culturel dans la jeune quarantaine travaille 50 heures par semaine. « Quand je suis en vacances, j’ai besoin de me trouver dans un lieu où je peux vraiment me reposer. Avant de réserver une chambre dans un hôtel, je regarde sur Google Maps pour m’assurer que celui-ci est situé sur la plus petite rue possible, et je téléphone pour obtenir une chambre loin de la machine à glace et de l’ascenseur. Ça ne coûte pas nécessairement plus cher, mais ça prend beaucoup de temps ! » dit en riant cette ex-insomniaque qui a appris à protéger son sommeil des intrusions sonores.

Entre deux voyages, son conjoint et elle fréquentent un spa, un abonnement de couple qui leur coûte 1 425 dollars par année. À ce prix-là, ils ont choisi un lieu où le babillage est proscrit. À La Source, à Rawdon, des panneaux où le mot « silence » est écrit en majuscules sont dispersés ici et là, à l’intérieur comme dans les aires de repos en pleine nature.

Après avoir vécu en ville et en banlieue — où les bruits du voisinage la dérangeaient plus qu’en ville, où ils étaient masqués par une rumeur de fond —, elle a déménagé à la campagne, à Sainte-Julienne, dans Lanaudière. Sa maison donne sur un lac où les embarcations à moteur sont interdites. Mais elle entend encore les éclats de voix des voisins et songe parfois à déménager plus loin dans les bois…

De nombreuses villes québécoises disposent de règlements pour limiter la pollution sonore, mais ceux-ci n’ont pour l’instant rien de cohérent. La limite de décibels à ne pas dépasser varie d’un endroit à l’autre, sans compter que 10 ministères provinciaux et 11 organisations ont aussi des responsabilités variables en la matière.

Il est temps de mettre de l’ordre là-dedans, selon le conseiller scientifique Richard Martin. « Nous avons recommandé que le Québec se dote d’une politique publique pour réduire les effets du bruit et qu’il adopte des normes harmonisées, couvrant toutes les sources de bruit, sur l’ensemble du territoire », dit-il, citant deux des principales recommandations de l’avis qu’il a produit pour l’INSPQ.

Peut-on acheter le silence ?

Les vieux immeubles ne sont pas tous aussi bien insonorisés que les neufs. Pas seulement contre le bruit de l’extérieur, mais aussi contre celui des voisins.

Pierre Boucher, copropriétaire d’Isolation Majeau et frère, reçoit énormément de demandes pour insonoriser d’anciens duplex ou triplex convertis en condos. « Le nouveau propriétaire s’aperçoit qu’il entend le locataire du haut lui marcher sur la tête. Aujourd’hui, les gens veulent davantage protéger leur intimité », dit-il. Un entrepreneur général ouvre alors des tranchées dans le plafond et Majeau souffle de la cellulose, dont la densité réduit la propagation du son. Le prix : 1,50 $ du pied carré. Pour un logement de 1 000 pieds carrés, la facture s’élève à 1 500 dollars, à laquelle il faut ajouter celles du plâtrier et du peintre. Le résultat n’est pas miraculeux, mais il réduit la grogne des nouveaux proprios.

Les constructeurs et fabricants ont mis au point une panoplie de produits, matériaux et techniques de construction pour répondre aux exigences grandissantes en matière d’insonorisation. « Les résultats ne sont toutefois pas toujours à la hauteur de leurs attentes et encore moins de celles des propriétaires », souligne l’architecte Mylène St-Louis, qui a fait un guide à l’intention des constructeurs lorsqu’elle était conseillère technique à l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec. Avec l’aide de trois acousticiens, l’association a testé l’efficacité d’une douzaine d’assemblages de matériaux pour la construction d’un plancher-plafond, lesquels coûtaient de 12,10 $ à 19,99 $ le pied carré. En règle générale, plus on paie cher, meilleure sera l’insonorisation. Mais pas toujours !

« Il faut aussi porter une attention particulière à toutes les étapes de construction ayant un effet sur l’acoustique, sans négliger la plomberie, qui peut causer des vibrations dans la structure », fait remarquer Mylène St-Louis. Si on perce un plafond pour faire passer un conduit de ventilation sans bien sceller l’ouverture, le bruit s’infiltrera dans la fissure, peu importe les matériaux utilisés.

Les personnes intolérantes au bruit peuvent demander à un acousticien d’effectuer sur place un test avant d’emménager, une dépense d’environ 1 000 dollars.

L’État aurait pu réglementer le bruit dès… 1972. Cette année-là, il a reconnu le bruit comme un contaminant et a adopté la Loi sur la qualité de l’environnement, qui lui donne le pouvoir de « prescrire des normes relatives à l’intensité du bruit ». Mais il ne l’a jamais fait, laissant les différents ministères pondre des directives internes et des recommandations sans jamais coordonner le tout ni en faire un règlement contraignant.

Les gens excédés par le vacarme n’ont souvent d’autre choix que de se tourner vers les tribunaux. Les actions en justice ne sont pas nouvelles : en 1896, un monsieur Dugas a reçu des indemnités en raison des odeurs déplaisantes et du bruit causé en pleine nuit par les chevaux de son voisin, propriétaire d’une écurie à Montréal.

Mais au cours des 20 dernières années, Me Paule Halley, professeure à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de l’environnement, a noté une multiplication des litiges entre voisins et des actions en justice collectives. « Le bruit est maintenant vu comme un problème de santé publique, alors qu’avant on le considérait comme une nuisance. Ça change la donne », dit-elle.

Après la victoire des centaines de riverains du parc linéaire Le P’tit Train du Nord, qui ont obtenu en 2009 des compensations allant de 2 000 à 14 000 dollars pour le vacarme des motoneiges qui filaient jour et nuit sur cette piste passant à 100 m ou moins de chez eux, c’est au tour des Montréalais exaspérés par le bruit sourd des avions qui survolent leur maison de se tourner vers les tribunaux. Le groupe Les Pollués de Montréal-Trudeau a déposé en automne 2016 une action collective contre Aéroports de Montréal (ADM), le ministère fédéral des Transports et NAV Canada (l’organisme privé qui gère le trafic aérien au pays), alléguant notamment une augmentation des vols de gros porteurs et des vols de nuit. ADM affirme pour sa part que les avions sont moins bruyants qu’avant. « Le bruit empêche les gens de dormir, même les fenêtres fermées, dit Me Gérard Samet, l’avocat des Pollués. Il a pour conséquence de les rendre malades. »

Des résidants de Brossard poursuivent quant à eux… leur propre ville. Depuis l’ouverture du complexe commercial Quartier DIX30, en 2006, la circulation a doublé dans leur rue, jadis plus paisible. « L’évaluation de ma maison a diminué de 10 000 dollars, alors que celle de voisins d’autres rues a augmenté », dit Gaétan L’Heureux, l’un des instigateurs de l’action en justice collective. Une affirmation que les avocats de la Ville de Brossard contesteront devant le tribunal.

Une norme nationale sur le bruit aurait peut-être pu prévenir le litige opposant les villes de Saint-Lambert et de Montréal au sujet des concerts au parc Jean-Drapeau, litige toujours devant les tribunaux au moment d’écrire ces lignes. Alors que Saint-Lambert impose sur son territoire une limite de 50 décibels, l’arrondissement de Ville-Marie a éliminé les limites de bruit à l’île Sainte-Hélène pour satisfaire les promoteurs de spectacles.

Lors d’une audience au palais de justice de Montréal, Me Eric Couture, qui représente la Ville de Montréal, a mis en relief l’absence de norme pour faire valoir les droits de son client. « Est-ce qu’une ville peut intervenir dans le but de faire cesser une activité qui ne se déroule pas sur son territoire ? Ce qui est devant vous, monsieur le juge, c’est une question d’environnement et de droit municipal », a-t-il plaidé devant une salle remplie de gens de Saint-Lambert venus assister à la joute oratoire. C’était en 2015. Cette année-là, le festival Osheaga a généré des retombées économiques de 26 millions de dollars… ce qui explique peut-être que Montréal ait préféré payer des honoraires d’avocat plutôt que de négocier avec la ville voisine.

Paysage sonore

Une ville, par essence, fait du bruit. C’est même parfois agréable ! « Pour boire un verre, par exemple, on cherchera un entourage bruyant et animé », dit Catherine Guastavino, professeure à l’Université McGill et spécialiste de la psychoacoustique, la science de la perception des sons. Elle est chercheuse principale de Ville sonore, un vaste projet de recherche sur les ambiances sonores urbaines et la gestion du bruit en ville. Plutôt que de concevoir le bruit comme une nuisance à éliminer, son équipe emprunte l’approche du « paysage sonore », qui consiste à décrire l’environnement non seulement par une mesure désincarnée du niveau de décibels, mais en tenant compte du contexte et du sens que les gens donnent au bruit. « Des études montrent que les gens sont moins gênés par le bruit des transports en commun que par celui des voitures, car ils peuvent en bénéficier », illustre la chercheuse. Pour la même raison, ils tolèrent mieux le vacarme du chantier de construction d’un hôpital que celui d’une tour de condos.

Rendre la ville agréable par des sons agréables : tel pourrait être le mantra de l’équipe Ville sonore, qui travaille de concert avec les autorités municipales pour les convaincre de tenir compte de l’acoustique dès la conception d’un lieu. « Sur une place publique ou dans un parc, une fontaine pourra masquer les bruits de la circulation », explique Daniel Steele, spécialiste du design urbain. Le choix des matériaux est également primordial ; du bois et de la végétation absorberont le bruit, alors que du pavé et du métal l’amplifieront dans un lieu où on souhaite de l’animation.

L’aspect visuel l’emporte encore trop souvent sur l’aspect sonore, note Catherine Guastavino. Un exemple : dans la plupart des villes, il est interdit d’installer un système de climatisation ou une thermopompe du côté de la rue, où le bruit est déjà présent. Une règle qui bousille le calme des cours arrière.

L’acousticien Romain Dumoulin, du groupe de recherche, souhaiterait que le Québec s’inspire de grandes villes comme Paris, Londres ou New York, qui n’attendent pas que les gens se plaignent pour s’occuper du problème du bruit. En France, l’Institut d’urbanisme de Paris a conçu un guide à l’usage des municipalités pour repérer les zones calmes, parcs ou places publiques, et les préserver, en y interdisant la tenue d’activités incompatibles avec le repos que les gens viennent chercher dans ces îlots de quiétude au cœur de la ville.

Le réaménagement de l’île Sainte-Hélène, qui commence cet été, pourrait être l’occasion d’enterrer la hache de guerre, car la Société du parc Jean-Drapeau investira deux millions de dollars dans la réduction du bruit. Elle installera notamment des tours de délai afin de répartir le son sur les lieux au moyen de plusieurs groupes de haut-parleurs, plutôt que de le concentrer devant la scène au moyen d’enceintes qui crachent à pleine puissance.

Rita Dusablon, 78 ans, espère que le litige prendra fin sous peu. « Ce sont mes taxes qui paient les avocats ! Moi, ça ne me dérange pas, ce bruit-là », m’avait dit cette résidante de la rue Brixton, à Saint-Lambert, alors que le festival ÎleSoniq battait son plein, il y a deux ans. Un rythme électronique sourd pulsait dans l’air humide, chauffé à 27 ˚C par un soleil radieux, tandis que la vieille dame remplissait un arrosoir sur son terrain, un élégant chapeau de paille posé sur la tête. « Ce sont les élites qui se plaignent le plus… des notaires, un avocat, un ancien conseiller municipal », avait-elle poursuivi sur le ton de la confidence.

Les habitants des beaux quartiers ont souvent des exigences élevées en matière de quiétude, confirme la professeure de droit Paule Halley. Les moins nantis, qui vivent dans des secteurs plus bruyants, n’ont pas les moyens d’aller en cour. « Une politique publique améliorerait l’équité entre les gens, qu’ils vivent dans une rue huppée ou non », fait valoir Me Halley. Avec des normes claires, toute personne pourrait porter plainte et exiger de sa ville qu’elle fasse respecter ces limites sans avoir recours aux tribunaux.

« La même norme n’est évidemment pas requise rue Sainte-Catherine, à Montréal, et dans un rang de la Gaspésie. Il faut adapter les règles à la situation, dit-elle. C’est tout à fait réaliste comme approche, et de nombreux pays l’ont fait. » L’Europe a une sacrée longueur d’avance à ce chapitre. La Suisse a été pionnière en la matière dès les années 1950, suivie par la France, qui a adopté la loi cadre sur le bruit en 1992. Puis, l’Europe a adopté il y a déjà 15 ans une directive qui responsabilise les États membres dans la lutte contre le bruit environnemental.

On s’attaque au bruit sur tous les fronts : une attention particulière est accordée à l’insonorisation des logements à proximité des autoroutes et aéroports, des normes strictes obligent les fabricants à concevoir les appareils le plus silencieux possible, de la recherche est menée pour améliorer les pneus et rendre le roulement moins bruyant, des voies ferrées sont lubrifiées pour éviter le grincement des roues de wagons, et bien d’autres choses encore.

Au Québec, on commence à peine à s’en préoccuper. Outre les actions entreprises par le ministère des Transports, qui limite le bruit des chantiers routiers et installe des écrans antibruit le long des autoroutes, bien du travail reste à faire. La Politique gouvernementale de prévention en santé, lancée à l’automne, mentionne le bruit environnemental parmi les éléments à dompter d’ici 2025 pour améliorer la santé générale des Québécois. Mais les moyens d’y arriver ne sont pas encore déterminés.

Claire Croteau, professeure à l’École d’orthophonie et d’audiologie de l’Université de Montréal, estime que le temps presse. Son conjoint est sensible au bruit. « Les personnes comme lui sont encore mal comprises, dit-elle. Le bruit, c’est comme la fumée secondaire. Pendant longtemps, on ne s’en est pas préoccupé, puis on a fini par comprendre qu’elle était nuisible. Et on l’a réglementée. »