Société

Ils veulent réinventer l’école

Pourquoi attendre que le ministère de l’Éducation se tape tout le boulot ? Un groupe de jeunes entrepreneurs sociaux appelle les Québécois à s’atteler à la tâche.

(Illustration : Shutterstock)

Calendrier scolaire 12 mois par année, classes hyperbranchées, chili irrésistible à la cafétéria… L’équipe de Repenser l’école bouillonne d’idées et est impatiente de secouer le monde de l’éducation. Épaulés par cinq « sages », ces neuf entrepreneurs sociaux, impliqués auprès des jeunes ou qui sont des parents d’élèves, invitent la population à s’investir — pour imaginer une école plus attrayante, stimulante et adaptée au XXIe siècle.

L’initiative a été lancée en septembre 2016, dans la foulée des Grandes rencontres du Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaires — créé en 2008 par Jacques Ménard, président de BMO Groupe financier, et aujourd’hui présidé par Diane De Courcy — et à l’annonce de la Politique de la réussite éducative du ministre Sébastien Proulx. « On avait alors eu une impression de déjà-vu, de statu quo », raconte l’un des artisans du mouvement, Christian Bélair, président et cofondateur de la société-conseil Credo. « Alors que des innovations géniales existent au Québec et ailleurs, elles sont souvent invisibles. » D’où l’idée de se rassembler et de faire collaborer des gens de différents secteurs pour que ces innovations soient reproduites et étendues sur le territoire.

Tout a commencé par une rencontre de création intensive, qui a réuni quelque 200 personnes à Montréal au printemps (avec le soutien de la Fondation Lucie et André Chagnon, de Google et du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur). Durant trois jours, enseignants, gens d’affaires, architectes, designers et autres développeurs Web ont planché sur quatre défis (suivi de l’élève, autoévaluation des enseignants, alimentation et environnement bâti) et imaginé des solutions concrètes. Ils ont aussi été invités à boulonner sur le projet d’école du futur de la Société de développement Angus (SDA), dans le quartier Rosemont, à Montréal, en proposant des croquis et des maquettes de cette école — dont la construction n’est pas encore confirmée.

Deuxième étape : la publication d’un document de réflexion, dévoilé en primeur à L’actualité (repenserlecole.quebec). Si le texte enfonce quelques portes ouvertes, il présente plusieurs idées originales. Christian Bélair nous en explique le b.a.-ba.

L’équipe de Repenser l’école souhaite une amélioration rapide du système scolaire au primaire et au secondaire. Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans le système actuel ? 

Au-delà du décrochage, dont on a abondamment parlé ces dernières années, c’est sa capacité de se remettre en question et d’innover. On l’a vu avec la dernière réforme : les idées étaient nombreuses, mais il a été difficile de les mettre en œuvre. Les gens du terrain n’ayant pas été impliqués en amont, on n’a pas su instaurer un sentiment d’appartenance. Nous proposons tout le contraire, car l’innovation ne peut être que collaborative.

Innovation et école publique sont-elles compatibles ?

Le système public compte beaucoup d’enseignants hyper allumés, mais bon nombre sont découragés parce qu’ils ne peuvent pas agir. Lancer un simple projet-pilote est tellement compliqué ! Cela dit, nous croyons toujours au système public. Il existe une foule d’initiatives intéressantes au Québec, comme le projet Au Millénaire, de l’école Médéric-Gravel, à La Baie [NDLR : trilingue et techno, ce programme éducatif novateur offre notamment l’apprentissage de l’entrepreneuriat], mais comment faire pour que celles-ci se standardisent et se répètent ? En attendant, le réseau public accuse toujours une baisse de fréquentation par rapport au privé et de nombreux parents sont tentés de faire l’école à la maison.

Sentez-vous que le ministère de l’Éducation est ouvert à l’innovation ?

L’écoute et la volonté sont là, mais le Ministère ne peut pas agir seul. Oui, c’est sa responsabilité, mais c’est aussi la nôtre. Notre initiative citoyenne arrive donc à point nommé. Ce que nous voulons, c’est que les différents acteurs se parlent. Au Québec, tous les bons acteurs sont sur le terrain. Mais pour gagner, il faut un plan d’action et un coach qui aligne les gens au bon endroit.

C’est ce que vous entendez avec la suggestion de créer un poste de chef de l’innovation ?

Au gouvernement du Québec, il y a déjà un scientifique en chef qui interagit avec plusieurs ministères. Le rôle du chef de l’innovation serait de remettre le système en question, d’être la courroie de transmission entre les parties du milieu de l’éducation, d’observer ce qui se fait à l’international, et de mettre en place les conditions pour favoriser l’émergence des innovations et faciliter leur étendue dans les écoles.

Vous proposez aussi l’instauration d’un premier incubateur-accélérateur en éducation. En quoi consisterait-il ?

En un lieu où les idées pourraient être testées et les acteurs de changement accompagnés par des gens du milieu des affaires, de l’enseignement, des technologies… et qui permettrait des collaborations entre écoles et start-ups. L’objectif est d’accroître les retombées de leurs initiatives et de reproduire celles-ci sur l’ensemble du territoire, dans l’optique d’une amélioration continue du système d’éducation publique.

Quel rôle joueraient les gens du milieu des affaires ?

Il s’agit d’une démarche philanthropique par laquelle de grandes entreprises soutiennent l’innovation. À titre d’exemple, c’est le milieu des affaires qui est à l’origine de l’accélérateur de ville intelligente InnoCité MTL : plusieurs grandes entreprises ont investi pour financer des start-ups acceptées dans le programme.

Lors du remue-méninges de Repenser l’école, au printemps, la réflexion a porté sur deux principaux défis : le suivi du parcours de l’élève et l’autoévaluation des enseignants. Pourquoi ?

Tant des enseignants que des parents nous ont signalé des failles importantes dans le suivi scolaire des élèves. Certes, les informations sont nombreuses, mais, un peu comme dans le cas du « dossier patient », elles sont souvent mal transmises d’une année à l’autre, d’un intervenant à l’autre et d’une école à l’autre. Durant notre rencontre, nous avons élaboré une solution technologique qui pourrait permettre de dresser un portrait complet des apprentissages et compétences acquis par l’élève. L’autre défi répond à un souhait commun à beaucoup d’enseignants : que l’évaluation reste entre leurs mains. La technologie permet de concevoir des outils d’autoévaluation et d’autoperfectionnement efficaces afin qu’ils puissent améliorer leur pratique de façon continue.

Également annoncée ce printemps, la création du Lab-École, par le ministre Sébastien Proulx — avec le trio de vedettes Ricardo Larrivée, Pierre Thibault et Pierre Lavoie —, vous a un peu coupé l’herbe sous le pied…

Plus il y a de gens qui parlent d’innovation dans le système, mieux c’est ! Notre démarche est complémentaire. D’autant que, dès le début, nous avons misé sur l’approche terrain, en impliquant les enseignants et en assurant une diversité au sein de nos comités — hommes, femmes, communautés culturelles… Bref, on a fait l’inverse de ce qui a été reproché au Lab-École.

Vous affirmez que l’éducation sera le prochain grand secteur touché par l’innovation de rupture. Qu’entendez-vous par là ?

Ce qu’on observe dans le secteur du transport avec l’arrivée d’Uber, dans l’hébergement avec Airbnb ou dans la vente au détail avec le commerce en ligne est en train de se produire en éducation : une transformation complète de la gestion de l’offre. Ce secteur, historiquement pris en charge par l’État, est mis au défi parce que tout un chacun peut aujourd’hui apprendre par lui-même grâce à la technologie, à l’intelligence artificielle. L’avenir de l’éducation, c’est l’apprentissage personnalisé.

QUELQUES IDÉES PHARES

Des données, SVP !

Difficile d’obtenir des données probantes sur les élèves et les enseignants, alors qu’elles sont indispensables pour faire des choix éclairés et en mesurer l’incidence sociale. Repenser l’école demande au MEES d’élaborer au plus vite une politique de données ouvertes, accessibles à tous.

Le numérique, faut que ça clique

Selon une étude de l’organisme de cybermentorat Academos (membre de Repenser l’école) menée auprès de ses utilisateurs de 14 à 30 ans, le numérique à l’école est encore souvent vu comme un simple outil, voire une menace, une distraction. Or, comme l’équipe de Repenser l’école le souligne, il est incontournable. L’apprentissage de la littératie numérique dans l’ensemble des écoles québécoises demandera toutefois une réelle volonté politique et sociétale.

Chili au tofu à la cafétéria 

À quand un menu nutritif, local et amusant à l’école ? Enfants et ados le réclament, et tant qu’à étudier la question, autant éviter de leur servir des assiettes de clichés sucrés-salés. Durant le rassemblement de Repenser l’école, cinq chefs ont été invités à réinventer le menu scolaire en respectant le budget de 1,50 $ par repas et par élève. Plat préféré du jury composé de jeunes ? Le chili aux légumes et au tofu !

L’école 12 mois par année

L’idée n’est pas d’ajouter des jours au calendrier scolaire, mais de réorganiser l’agenda selon des formules variables, qui existent déjà ailleurs dans le monde et dans une centaine d’écoles au Canada. Par exemple : 45 jours de classe suivis de 15 jours de vacances ou encore ouverture de l’établissement toute l’année, les enfants étant répartis en trois ou quatre groupes alternant école et congés.

Camps de jour intenses

L’été est souvent considéré comme la saison des inégalités, les enfants défavorisés étant les plus touchés. L’équipe de Repenser l’école estime que la période des vacances estivales est une « zone d’innovation à fort potentiel » pour offrir des apprentissages ludiques et de qualité. Mais pour cela, le ministère de l’Éducation (MEES) doit se pencher sur l’offre de services des camps de jour, afin de vérifier s’ils répondent aux besoins des petits du primaire.

Des profs mieux payés et sélectionnés

Les critères d’admission des facultés d’éducation sont parmi les plus faibles des universités, déplore le groupe Repenser l’école, et un resserrement s’impose. Il faut aussi favoriser l’accès à la profession d’enseignant aux diplômés de toutes les facultés universitaires (présentement, pour enseigner au secondaire, ceux-ci doivent avoir une maîtrise qualifiante de 45 à 70 crédits). Afin d’attirer des jeunes dans la profession, la rémunération doit également être revue : on a beaucoup donné aux médecins, il est temps de penser aux enseignants.