Société

Un gars de la ville au rodéo

Mathieu Charlebois a assisté au rodéo urbain de Montréal. Il en est revenu secoué.

(Photo : NomadFest)

Qui dit « Montréal a 375 ans » dit, évidemment, « rodéo »… Non ? Pas grave. Montréal en a quand même reçu un en cadeau pour sa fête. Et, bien sûr, il s’est tenu dans le Vieux-Port, parce que… les chevaux de mer ? Ne me demandez pas d’expliquer, je suis aussi perplexe que vous.

Des rodéos, il s’en tient à Saint-Tite depuis 50 ans sans que cela déclenche la moindre protestation. Probablement parce que les fatigants de la ville ne peuvent pas s’y rendre avec une carte OPUS. Mais dès l’annonce de celui de Montréal, les groupes de protection des animaux sont montés sur leurs grands chevaux (avec le consentement de l’équidé et beaucoup de respect) pour dénoncer l’initiative.

Ces militants étaient d’ailleurs à l’entrée du Vieux-Port, le 26 août dernier, formant une haie de déshonneur pour ceux qui venaient assister au NomadFest Rodéo Urbain au quai Jacques-Cartier. Ne leur en déplaise, les estrades étaient quand même pleines, et j’y étais moi aussi.

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Soyons clair : ce n’est pas ici que vous découvrirez la vérité objective sur le bien-être des animaux de rodéo. Je ne me suis pas infiltré dans les écuries avec une caméra cachée sous un chapeau de cowboy pour faire des entrevues incognito avec une jument ayant des choses à nous dire.

J’ai simplement assisté au rodéo, dans les estrades, pour voir de quoi avait l’air la partie publique de l’exercice.

D’un côté, les défenseurs des droits des animaux (et, SVP, ne lancez pas une campagne de boycottage parce que j’ai écrit « animaux » et non « humains à quatre pattes ») affirment que les bêtes sont aussi mal traitées qu’un client qui essaie d’avoir du service dans un magasin La Source. Paraît que le taureau de rodéo est si malheureux qu’il écoute du Evanescence dans son enclos. (En fait, ils disent ceci.)

De l’autre côté, les organisateurs rétorquent que les animaux sont pratiquement déçus quand ils ne se font pas courir après avec un lasso et que, chaque soir, le cowboy chante une douce complainte country à son cheval pour l’endormir. (En réalité, ils disent ceci.)

Et quelle est ma position sur le sujet ? Elle est que je ne peux pas vraiment dire à quelqu’un comment traiter son taureau alors que j’ai peut-être flippé une boulette du beau-frère du taureau sur mon barbecue cet été.

J’ai quand même mes réserves quant à l’utilisation d’animaux à de seules fins de divertissement. Je crois qu’idéalement, les animaux ne devraient pas vivre dans des enclos, mais plutôt dans la nature, là où ils pourront être un jour naturellement exterminés par l’activité humaine.

Voilà. De retour au rodéo.

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Le chapeau de cowboy abondait dans la foule venue voir, si l’on en croit l’annonceur maison, « le plus vieux des sports extrêmes ». Prends ça, Guillaume Lemay-Thivierge. Une musique rock assourdissante sortait des colonnes acoustiques posées partout autour de l’arène de terre, et un monsieur déjà bien en boisson dansait à côté de l’une d’elles.

En m’asseyant à l’une des rares places disponibles, j’ai eu l’étrange impression d’avoir fait 200 stations de métro de trop et d’être débarqué « en région ». Ce n’est pas péjoratif : il y a de réelles différences entre Montréal et Saint-Tite. Et n’eût été le pont Jacques-Cartier en arrière-plan, j’aurais pu m’imaginer à Saint-Tite. On m’aurait dit que j’étais le seul à ne pas être venu en pickup ou en quatre-roues et je l’aurais cru.

Après l’hymne national et une courte prière demandant à Dieu de « guider nos pas dans l’arène de la vie », un clown de rodéo unilingue anglophone est venu animer une foule pas tout à fait bilingue et un peu confuse quant à quelle main était la left et laquelle était la right.

J’étais fin prêt à être initié au rodéo, avec une première leçon : ne cligne pas des yeux, sinon tu vas manquer de quoi ! C’est rapide, un rodéo. La majorité des disciplines proposent des performances de moins de 10 secondes.

D’une part, il y a les épreuves d’adresse : contourner à cheval trois barils le plus vite possible, faire le tour de l’arène en embarquant au passage un deuxième cavalier, et faire un tour d’arène en changeant de cavalier au milieu du parcours. Ce dernier exercice est particulièrement impressionnant. Peut-être qu’un autre événement montréalais pourrait s’en inspirer. Imaginez si, entre deux tours, le pilote de formule électrique devait s’éjecter de son véhicule pour laisser la place à un autre pilote, sans s’arrêter. On s’arracherait les billets. Prenez des notes, monsieur Coderre.

C’est la complicité entre le cheval et l’humain qui est célébrée dans ces prouesses d’agilité. Le destrier et son écuyer doivent travailler de concert, comme le faisaient Silver et le Lone Ranger, Napoléon et son cheval blanc, ou le gars qui dormait avec une tête de cheval dans Le parrain. Cette proximité humain-animal est belle à voir.

Mais il y a aussi les autres compétitions… Et la monte de cheval sans selle, la monte de cheval avec selle et la monte du taureau, c’est autre chose. En gros, le cowboy doit tenir au moins huit secondes sur un cheval ou un taureau qui rue comme ma mère si on lui disait : « Hey, t’as une araignée dans le dos. »

On mise ici sur le réflexe naturel du cheval de vouloir se débarrasser de ce qu’il a sur le dos. Pour pouvoir monter un cheval, il faut l’habituer dès son enfance à ne pas se cabrer. Mais pour faire un cheval de rodéo, il faut plutôt renforcer son envie de se brasser comme une vieille laveuse à linge pas au niveau dès qu’on lui touche le dos.

La symbiose entre le cheval et son partenaire est transformée en antagonisme complet, comme si Cavalia avait organisé des galas de lutte.

L’exercice est violent à voir. Pour le cowboy qui se fait brasser. Pour le cheval, chez qui on a exacerbé un réflexe face à un sentiment d’inconfort. Le rodéo célèbre alors une étrange guerre fabriquée de toute pièce avec la nature. Que cela se retrouve dans le même événement où un véritable artiste du dressage, le Mexicain Tomas Garcilazo, a fait danser gracieusement un cheval est… bizarre.

Je sonne peut-être comme un p’tit gars de la ville (et j’en suis un : je suis né dans Rosemont et mon premier ami était un cône orange), mais si vous voulez m’enlever l’envie de revenir à votre rodéo, mettez la musique rock dans le tapis et montrez-moi fièrement un animal que vous avez dressé pour qu’il panique.