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Le cauchemar des étudiants vénézuéliens au Canada

Ils sont de plus en plus nombreux à solliciter un permis d’études au Canada pour fuir la crise qui frappe leur pays. Mais faute de pouvoir accéder à leurs économies, des étudiants vénézuéliens sont ballotés entre précarité et perte de statut.

Ida (Photo: Adrienne Surprenant)

En venant au Québec, Ida avait un plan. Apprendre le français et l’anglais, puis reprendre des études universitaires pour obtenir les équivalences qui lui permettraient d’enseigner la biologie au collégial, comme elle le faisait au Venezuela. Un plan étalé sur plusieurs années, réalisable grâce à un pécule laborieusement accumulé, équivalant à 15 000 $. Quand la jeune femme de 29 ans (qui a demandé de ne pas être identifiée, craignant des ennuis avec les autorités) atterrit à Montréal, en janvier 2015, avec son permis pour étudier les deux langues officielles du pays, elle caresse l’espoir qu’il lui ouvre la voie pour quitter définitivement le Venezuela, qui s’enfonce dans le chaos.

Deux mois plus tard, impossible d’accéder à ses économies. Le gouvernement de Nicolás Maduro restreint radicalement l’accès au programme permettant aux étudiants à l’étranger d’échanger leurs bolivars contre des dollars. Il contrôle aussi l’accès aux devises étrangères. Une seule voie: le marché noir, à un taux prohibitif. Ida se retrouve rapidement sans ressources.

De telles situations sont de plus en plus fréquentes, selon Enrique Machado, coordonnateur pour le Canada de l’Organisation internationale des étudiants vénézuéliens à l’extérieur (EVE), un groupe de bénévoles qui a reçu autour de 800 demandes d’aide de la part d’étudiants au cours des deux dernières années. « À ma connaissance, depuis un an et demi, aucun étudiant vénézuélien au Canada n’a été en mesure d’échanger son argent au taux officiel », dit-il. Sur le marché noir, début juillet 2017, un dollar américain se monnayait 7 672 bolivars. Début août, il frôlait les 17 000, pour redescendre à 10 000 une semaine plus tard.

Enrique Machado (Photo: Adrienne Surprenant)

La diaspora étudiante vénézuélienne au Canada compte quelque 5 000 personnes, et il y en a 25 000 dans le monde, selon EVE. De plus en plus de jeunes voient dans le fait d’étudier à l’étranger une porte de sortie définitive. Les manifestations quotidiennes depuis le début d’avril ont fait près de 130 morts. À bout de souffle, le peuple demande le départ d’un gouvernement autocratique qui s’accroche au pouvoir. « Nous avons longtemps été un pays d’immigration, aujourd’hui, nous partons massivement », observe Carlos Moreno, coordonnateur international d’EVE aux États-Unis, où vivraient autour de 10 000 étudiants vénézuéliens. « L’insécurité et la violence règnent, les droits de la personne sont violés tous les jours. »

Au Canada, EVE frappe aux portes des gouvernements fédéraux et provinciaux, ainsi qu’à celles des universités et collèges dans l’espoir d’obtenir des aménagements particuliers. Payer les mêmes droits de scolarité que les citoyens canadiens et les résidents permanents, être autorisé à travailler plus de 20 heures par semaine (le maximum prévu par le permis d’études), ou encore pouvoir étudier à temps partiel (le permis impose des études à temps plein), voilà autant d’aménagements qui pourraient atténuer les embûches, croit Enrique Machado. EVE souhaite aussi que les étudiants vénézuéliens accèdent automatiquement au permis de travail ouvert pour motifs humanitaires, que le Canada accorde aux étrangers qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins à cause de la guerre, de bouleversements ou de l’effondrement du système bancaire dans leur pays d’origine. Depuis juin 2014, seulement quatre étudiants d’origine vénézuélienne ont bénéficié d’un tel permis, tous en 2015.

À 8 100 dollars la session collégiale, les bolivars troqués au marché noir partent vite pour Carla, qui travaille officiellement 20 heures par semaine comme serveuse de bar, mais officieusement beaucoup plus. Elle n’arrive pas. « Je ne peux pas consacrer une session au travail uniquement, le temps de mettre de l’argent de côté : mon permis m’impose d’étudier à temps plein. Pas d’argent, pas d’études, pas d’études, pas de permis. Je ne vois pas la sortie. »

Comme nombre de ses compagnons, Carla voit d’autant moins la sortie qu’elle se trouve aujourd’hui sans passeport. Pour des raisons qui ne nous ont pas été expliquées par le consulat de la République bolivarienne du Venezuela à Montréal, les demandes de passeport sont traitées dans des « délais inhabituels », dépassant les 16 semaines usuelles. Sans passeport valide, impossible de prétendre aux quelques recours (dérogations, extensions) proposés par le gouvernement canadien.

Carla, elle, a obtenu une prorogation de 90 jours de son permis d’études. Elle espère recevoir son passeport d’ici là. Au moment d’écrire ces lignes, il lui reste une trentaine de jours d’espoir.

Les étudiants qui ne reçoivent pas leur passeport à temps se retrouvent en situation illégale au Canada. Un choix s’impose alors. Quitter le Canada — comme Ida, qui a tout laissé derrière elle le 9 juillet dernier. Ou rester, sans statut et sans droits.