Société

Sous les arches de Macdonald

Faut-il débaptiser les écoles qui portent le nom du premier premier ministre du Canada ? Le débat, qui fait rage en Ontario, concerne aussi le Québec.

La statue de John A. Macdonald à la place du Canada, à Montréal. (Photo : La Presse Canadienne / Mario Beauregard)

Les Canadiens doivent-ils rendre hommage à John A. Macdonald ? Ce père de la Confédération est accusé d’avoir contribué au génocide des Amérindiens. En Ontario, des enseignants voudraient que la dizaine d’écoles qui portent son nom soient débaptisées. (Le Québec ne s’est jamais enthousiasmé pour cet orangiste : seulement deux établissements portent son nom, à Sainte-Anne-de-Bellevue.)

À première vue, leur proposition a de quoi surprendre. On doit, bien entendu, se garder de juger une figure historique à la lumière des valeurs d’aujourd’hui. S’il ne faut pas arracher Macdonald à son siècle, il ne faut pas non plus réduire son siècle à Macdonald. Car ce dernier était déjà, de son vivant, un personnage controversé. Son époque, il est vrai, sentait le soufre. Alors que les puissances européennes s’emparaient de colonies sur tous les continents, des écrivains européens jetaient les bases théoriques du racisme.

Dans The Races of Men, publié en 1850, Robert Knox, anatomiste né en Écosse (comme Macdonald), insistait sur la supériorité de la « race » saxonne (la sienne) sur toutes les autres, y compris au Canada. Les Amérindiens, écrivait-il, sont « condamnés par la nature de leur race à une brève existence sur terre […] peu importe les conditions de leur extinction ». En clair : qu’ils meurent de cause naturelle ou de faim, c’est du pareil au même…

La faim n’est pas ici une vague analogie. On sait, notamment grâce aux travaux de l’historien James Daschuk, que Macdonald a délibérément affamé des populations amérindiennes, dans les Prairies, pour les éloigner du tracé du chemin de fer.

Les Red Indians du Canada, pensait d’ailleurs Knox, étaient condamnés au sort qui attendait aussi les aborigènes d’Australie, les Africains et les Chinois (bref, les populations que les puissances européennes cherchaient alors à conquérir) : « Les races foncées doivent être esclaves ou cesser d’exister. » Macdonald avait-il lu son compatriote ?

Au Canada, les pensionnats autochtones, dont la création remonte à 1820, visaient l’assimilation. Ils ont surtout contribué à un « génocide culturel », selon l’expression de la Commission de vérité et réconciliation.

Une autre colonie de peuplement britannique, l’Australie, s’est comportée de la même façon avec ses enfants métis. À partir des années 1860 et pendant 100 ans, les autorités australiennes ont retiré à leurs mères aborigènes les enfants qu’elles avaient eus avec des hommes d’origine européenne. On parle là-bas de « générations volées ».

En cela, le Canada et l’Australie se sont inspirés — faut-il s’en étonner ? — de leur mère patrie. Certes, on ne trouvait ni Amérindiens ni Métis en Grande-Bretagne, mais beaucoup de gamins (pas toujours orphelins) vivotaient dans les bas-fonds de Londres.

Pour « sauver » ces petits misérables, Dr. Barnardo’s, une organisation caritative, a envoyé 100 000 Anglais de moins de 13 ans au Canada (jusque dans les années 1930). Ils y ont travaillé sans salaire dans des fermes. Pas tous sont allés à l’école. Ces pratiques étaient courantes au XIXe siècle.

Dans l’Empire colonial français également, les enfants métis ont souvent été retirés à la garde de leurs mères, depuis l’Afrique de l’Ouest jusqu’à Madagascar. Là aussi, les enfants ont été scolarisés dans des pensionnats. Mais, contrairement à ce qui s’est passé au Canada ou en Australie, il s’agissait de former une élite. La France espérait s’appuyer sur ses enfants métis, qui sont souvent devenus enseignants, pour faire tourner l’administration coloniale.

Ces pensionnats africains n’ont pas contribué à un « génocide culturel », tel celui qui s’est déroulé au Canada. La nuance est de taille. En sévissant contre leurs aborigènes, le Canada comme l’Australie, deux colonies de peuplement, espéraient « blanchir » leurs populations ; ce n’était pas le cas de la France en Afrique.

La France n’allait pas pour autant échapper au racisme. Joseph Arthur de Gobineau y publia un célèbre Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855). Il y évoquait la « race aryenne », concept qui allait inspirer, au siècle suivant, certains penseurs nazis.

Mais, s’il faut replacer Macdonald dans son contexte historique, allons-y jusqu’au bout ! Car ses idées ne faisaient pas l’unanimité, déjà à son époque. Louis Riel, le dirigeant métis exécuté en 1885, en est peut-être le meilleur exemple.

Comme on peut s’y attendre, Riel défendait le « droit naturel » — aujourd’hui, on dirait simplement les « droits » — de son peuple. Mais il était allé beaucoup plus loin dans son analyse de la situation. Dressant la liste des caractéristiques respectives des Métis et des « Blancs », il ne s’était pas limité aux aspects qui nous semblent à présent un peu folkloriques. Les « Blancs », précisa-t-il en guise de conclusion, étaient « plus riches ». L’essentiel était dit. C’était vrai hier. C’est vrai encore de nos jours.

Et lorsque Riel, qui passait pour un illuminé, parle de « métissage global », on ne pense déjà plus à son siècle, mais au nôtre. On est à des années-lumière de Macdonald.
Faut-il donc débaptiser les écoles qui rendent hommage au Big Mac canadien parce qu’il a soutenu les pensionnats autochtones ? Comme on a débaptisé l’édifice qui portait le nom d’Hector-Louis Langevin, à Ottawa, pour les mêmes raisons ?

La question est loin d’être farfelue. Si le Québec devait s’engager dans cette voie, cette réécriture, il ne manquerait pas de candidats à la déchéance. Par qui commencer ? Le général anglais qui a donné son nom à la rue Wolfe, à Montréal ?

Mais il ne faudrait surtout pas perdre de vue qu’il est plus facile de changer les symboles que les esprits.