Miettes de plastique
SociétéChronique de Marie-France Bazzo

Miettes de plastique

« Il y a dans la fragmentation inouïe des points de vue, des combats, des idées, quelque chose comme une perte d’énergie. »

Cet été, ma sœur et moi avons vendu et vidé la maison de nos parents. Au fond de la cave, nous sommes tombées sur un tas d’affiches roulées, enfouies sous une couche de poussière, protégées par un sac de plastique.

Quand nous avons voulu les prendre, le sac s’est spectaculairement désintégré, vaincu par les années. Le trésor caché s’est révélé être des affiches politiques des années 1970 ; slogans indépendantistes, phrases de Félix Leclerc autographiées par l’auteur. Tout ce fier barda nationaliste, vieux d’un demi-siècle, au milieu de confettis de plastique fossilisé, avait quelque chose de triste et de suranné. Nous venions d’exhumer un monde, des idées presque disparues auxquelles nos parents avaient cru.

Ces affiches m’ont hantée quelque temps. Elles exprimaient une foi, une candeur qui n’est plus, ou qui s’est déplacée. Je n’adhère que modérément au projet souverainiste, probablement parce que j’ai été échaudée par la frénésie parentale. Toutefois, quand je regarde cette époque, je ressens un sentiment de perte. Qu’est-ce qui provoque cette impression de manque ? Qu’avons-nous laissé derrière que notre époque, que je n’échangerais pour aucune autre, ne comble pas ?

Le manque d’un projet, de valeurs qui seraient communes à bon nombre, un genre de combat social, qui était d’ailleurs plus vaste que le projet politique, et qui a permis de construire une identité nationale, des institutions, une certaine idée de la modernité. C’est flou, c’est sous une couche de plastique éventé, mais ça vaut la peine de s’y attarder.

Le « nous », même pas politique, juste le corps social, s’est fragmenté en identités multiples qui nous opposent les uns aux autres.

Ces années-ci voient le triomphe des droits individuels. Non seulement ces droits se valent tous, mais ils entrent souvent en compétition les uns avec les autres. Le droit des migrants contre celui des sans-abris, le féminisme des femmes blanches qui dévalue, par sa seule existence, les questions qui préoccupent les féministes blacks

Prenons la compréhension de l’histoire nationale. On redonne enfin, modestement, leur place aux Premières Nations, mais on tend, d’autre part, à mettre sur le même pied d’héroïques bâtisseurs tous les Canadiens, du plus récent arrivant aux peuples fondateurs. Ce faisant, les francophones, jadis indiscutablement fondateurs, deviennent pour la gauche multiculturaliste un peuple d’immigrants comme les autres, banalisé dans un flux. Et ça nous semble normal.

Les identités, tant individuelles que collectives, sont ces temps-ci floues et mouvantes. Il y a quelque chose de constructif et qui pose un défi dans ce déséquilibre. Mais il y a aussi une part négative. Déjà champions de l’autoflagellation, nous, les Québécois dits « de souche », sommes prêts à nous oublier, à renier nos bases, des plus ponctuelles aux plus collectives et fondamentales. On est en déséquilibre, rien que sur une patte ! Il y a dans cette fragmentation inouïe des points de vue, des combats, des idées, quelque chose comme une perte d’énergie.

On se bat en petits comités, en lobbys, pour des gains ou des causes de plus en plus corporatistes. Très peu pour des valeurs plus grandes que nous, pour un humanisme large et englobant.

Les grands thèmes collectifs ont mauvaise presse, grugés à l’os par des combats d’arrière-garde, dévalués, discrédités, ringardisés. Le « nous », même pas politique, juste le corps social, s’est fragmenté en identités multiples qui nous opposent les uns aux autres. On s’enferme dans des rôles fabriqués par des groupes d’intérêts qui occupent l’espace public.

De cet ordre ne naît pas la créativité, mais l’hyperindividualisme. Oui, les individus parlent et tweetent fort, mais le collectif manque de solidité et d’assurance. Certes, le motif du tissu social est à revoir, mais le tissage ne doit pas s’effilocher.

Ça finit par créer des chimères. Comme la Commission sur le racisme systémique, décrétée par le gouvernement pour mieux diviser. Oui, il y a des racistes au Québec. Non, l’ensemble de la société et de ses institutions ne sont pas racistes, hostiles et butées. Sauf qu’on se défend mal face aux lobbys pour qui la cause est déjà entendue. On assistera à une tonitruante séance de Québec bashing menée par quelques majorettes culpabilisantes.

Le « nous » est devenu un truc suspect et quétaine. Ça sent la droite toute pognée, ça fleure bon le nationalisme mité. Je m’en dissocie. Je rêve d’un humanisme qui inclut, qui réunit plus grand que la somme des parties.

Ma sœur et moi avons donc balayé les miettes de plastique.

Les affiches sont allées à la vente-débarras et ont trouvé un acheteur nostalgique.

Mais depuis, je me demande avec espoir quelle figure, quel projet, quel slogan unificateur pourrait bien se retrouver sur une affiche qui ferait rêver une société entière, en 2017…