Faire la paix
SociétéL'édito

Faire la paix

Un projet de société mobilisateur ? Conclure un nouveau pacte avec les immigrants, afin de négocier une paix durable pour l’avenir des Québécois.

Plus de la moitié des Québécois répondent maintenant « oui » quand on leur demande s’ils croient que « globalement, il y a trop d’immigrants et cela menace la pureté du pays ». Jamais une telle proportion (53 %) n’avait été atteinte depuis que la maison de sondage CROP a commencé à poser cette question brutale, en 1990.

Ce coup de sonde mesure peut-être une poussée de fièvre temporaire. Le sondage a été mené en août, alors que l’arrivée à la frontière d’une vague de demandeurs d’asile d’origine haïtienne faisait grand bruit.

Si ce sentiment de crainte pour l’identité québécoise persiste, c’est l’équivalent d’un mur qui se dressera devant les nouveaux arrivants. Et ce mur, plutôt que de protéger le Québec, l’enfermera dans un enclos asphyxiant.

Il faut rappeler une vérité qui peut en déranger certains : le magnifique et difficile projet de faire prospérer une nation de langue française en Amérique du Nord a besoin de l’immigration pour se concrétiser. C’est une réalité démographiquement incontournable. La natalité seule ne suffira pas à empêcher un déclin de la population d’ici quelques décennies. Ouvrir les frontières fera un Québec plus fort.

La réaction au sondage de CROP montre en fait que le Québec cherche encore une réponse à la grande question du nouveau siècle, qui concerne toutes les démocraties : comment faut-il s’y prendre pour réussir à intégrer équitablement les nouveaux arrivants ? Le vrai débat sur l’avenir du Québec, il est là.

Voilà 10 ans que le sociologue Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor ont présenté leurs recommandations pour guider le Québec dans cette délicate et complexe quête. On ne peut pas dire merci aux politiciens pour la façon dont ils ont orienté les débats depuis.

Entre l’assimilation trop musclée qu’aurait entraînée la défunte charte des valeurs du Parti québécois, le multiculturalisme sur stéroïdes du premier ministre canadien, Justin Trudeau, et les déclarations aussi incendiaires qu’inexactes du chef de la CAQ, François Legault, sur la frontière « passoire », on peut excuser les Québécois d’avoir les nerfs à vif. Et ce n’est pas la politique de l’autruche trop longtemps pratiquée par les libéraux au pouvoir à Québec qui a aidé à calmer les esprits.

Le premier ministre, Philippe Couillard, a sorti la tête du sable cette année — qui a commencé, faut-il le rappeler, par un funeste attentat contre une mosquée à Québec. On peut saluer l’adoption prochaine d’une loi qui balisera plus clairement les accommodements religieux et affirmera la neutralité de l’État.

On peut aussi être d’accord avec le premier ministre lorsqu’il affirme qu’il faut avoir le courage de discuter de la discrimination et du racisme subis par les minorités. Lancer une telle discussion dans la précipitation n’est toutefois pas le gage le plus sûr d’un résultat heureux.

De plus en plus de Québécois déplorent l’absence d’un projet de société mobilisateur. Ce projet, il est pourtant sous nos yeux : c’est celui de conclure un nouveau pacte avec les immigrants, qui à la fois calmera l’insécurité culturelle de la majorité et assurera des conditions d’intégration gagnantes aux nouveaux arrivants.

Le rapport Bouchard-Taylor a dressé sa liste des éléments requis pour y arriver, en commençant par un réinvestissement important de l’État dans le soutien à l’intégration des immigrants et à l’apprentissage du français. De nombreuses autres pistes de solution ont fait surface depuis, que ce soit le recours aux CV anonymisés pour limiter la discrimination à l’embauche ou une aide financière afin de rendre les services de garde plus accessibles aux parents engagés dans des cours de francisation.

À un an des élections provinciales, il n’est pas trop tard pour relever le défi et rassembler le tout dans une plateforme électorale audacieuse. Quel parti réussira à donner aux Québécois les moyens de négocier une paix durable avec leur propre avenir ?