Les cégeps plus fringants que jamais
Société

Les cégeps plus fringants que jamais

Sessions dans un pays étranger, campus-satellites en région, cours donnés directement en usine : 50 ans après leur création, les cégeps n’ont pas fini de se réinventer.

Organiser un match de basketball entre moines tibétains et étudiants québécois : c’est l’un des travaux pratiques réalisés par Étienne Raymond durant une session, en 2016, au cégep Marie-Victorin. Session que l’étudiant montréalais a passée à Dharamsala, en Inde, avec le reste du groupe. « Pour le cours d’éducation physique, on devait trouver une activité qui avait un lien avec notre communauté d’accueil, des réfugiés tibétains, explique le cégépien de 20 ans. C’était magique de voir jouer ensemble deux groupes aussi différents. »

C’est la perspective d’étudier à l’autre bout de la planète qui a poussé ce grand mince aux yeux bleus à s’inscrire en Sciences humaines — profil Monde, à Marie-Victorin. L’immersion culturelle de trois mois et demi que les 15 étudiants ont vécue en Inde n’a pas ralenti leur formation. Ils ont suivi six cours (philo, socio, géo…) en autodidactes, à l’aide d’un guide d’apprentissage. Et trois autres cours ont pris la forme de conférences et de rencontres, notamment avec le dalaï-lama. « J’ai énormément appris. On est tellement plus réceptif quand on n’est pas enfermé dans une classe ! » soutient Étienne Raymond, qui entamera l’an prochain un bac en commerce international à l’Université de Tokyo.

Sessions à l’étranger, campus délocalisés, alternance travail-études… Cinquante ans après leur naissance, en 1967, les cégeps continuent de se réinventer pour inciter les jeunes à entreprendre des études postsecondaires, et à les terminer. À la rentrée 2017, ils étaient 175 270 à franchir les portes des cégeps, un chiffre stable malgré la baisse démographique : 68 % des diplômés du secondaire entrent désormais directement au cégep, contre 64 % en 2012. Certains collèges excentrés parviennent même à augmenter leurs admissions en recrutant des étudiants internationaux. Au cégep de Saint-Félicien, par exemple, ceux-ci représentent 20 % de l’effectif, soit 200 étudiants. L’établissement a ainsi les moyens de sauvegarder des programmes offrant de bonnes possibilités d’emploi dans la région, comme les Techniques de comptabilité et de gestion.

L’accessibilité financière et la proximité sont des enjeux cruciaux pour attirer des jeunes. Outre les 48 cégeps, 35 centres d’études collégiales (CEC), ou campus délocalisés, ont été créés afin de couvrir au mieux le territoire. Dernier en date : le CEC du Témiscouata, dans le Bas-Saint-Laurent, inauguré à la rentrée 2017 par les cégeps de Rivière-du-Loup et de La Pocatière. « La proximité d’une maison d’enseignement est un gage de réussite pour notre première population, les 17-18 ans », souligne Bernard Tremblay, PDG de la Fédération des cégeps. « Même si nous offrons de la formation à distance à grande échelle, l’idée de suivre un cours dans son sous-sol n’encourage guère un jeune à commencer le cégep. »

De taille plus modeste, les centres d’études collégiales ne peuvent offrir l’éventail complet de leurs maisons mères. Ils sélectionnent quelques programmes, liés à leur environnement et au marché du travail local. Par exemple, le CEC de Chibougamau, campus délocalisé du cégep de Saint-Félicien, diplôme des techniciens en milieu naturel spécialisés en aménagement de la faune nordique. Mais aussi en éducation spécialisée et en soins infirmiers, les besoins étant criants dans tout le Nord-du-Québec.

Ces CEC offrent des programmes préuniversitaires et le cheminement Tremplin DEC, qui permet soit de s’avancer dans les cours obligatoires, soit de suivre des cours échoués ou non suivis au secondaire, mais préalables au programme choisi. « Cela donne la possibilité aux jeunes d’essayer le collégial chez eux, en économisant des frais de transport et d’hébergement », dit Geneviève Martineau, directrice du CEC de Montmagny, campus du cégep de La Pocatière.

Ce CEC se targue d’avoir l’un des meilleurs taux de réussite et de diplomation du Québec. Accueillant à peine 200 étudiants, il offre un enseignement personnalisé, en petits groupes. « Nos étudiants ont un fort sentiment d’appartenance et s’accrochent à leurs études. Et comme ils quittent le bercail plus tard pour continuer leur collégial ou entrer à l’université, ils ont tendance à revenir une fois leurs études terminées. » Deux anciens du CEC de Montmagny ont d’ailleurs été récemment recrutés comme enseignants.

Pour retenir au cégep les jeunes impatients de gagner leur vie, l’alternance travail-études est efficace. Le cégep Limoilou propose cette formule dans une dizaine de programmes (Électronique industrielle, Mécanique du bâtiment…), qui comprennent deux ou trois stages rémunérés (huit semaines minimum chacun). Nouveauté à la rentrée 2017 : en plus des stages, 25 % des heures de formation se déroulent en entreprise, où étudiants et profs se déplacent. « Plutôt que d’être expliqué en classe, un concept peut ainsi être expérimenté de façon active et concrète », note Daniel Lantagne, responsable des stages. Ce type de pédagogie est aussi proposé au cégep de Thetford Mines, où les étudiants en Techniques de plasturgie (la transformation des plastiques) suivent la moitié de leur formation dans les usines voisines.

Près du tiers (30 %) des techniciens diplômés enchaînent avec des études universitaires. Une proportion en hausse, notamment en raison de l’augmentation du nombre de passerelles DEC-bac, qui permettent de reconnaître jusqu’à une année universitaire. Des passerelles existent aussi entre le diplôme d’études professionnelles (DEP) et certains DEC techniques (Soins infirmiers, Comptabilité, Technologie de l’électronique…).

Autre porte d’entrée au cégep de plus en plus populaire : les attestations d’études collégiales (AEC). Ces programmes de courte durée (entre 6 et 18 mois) sont destinés aux adultes qui souhaitent se perfectionner, changer de carrière ou décrocher un premier diplôme. Contrairement aux DEC, ils ne comportent pas de formation générale et peuvent être accessibles avec un DEP.

Des « passeports pour l’emploi » : c’est ainsi que la Fédération des cégeps qualifie ces AEC. Avec un taux de placement moyen de 86 %, ces attestations semblent en effet jouer leur rôle. Au choix : 350 programmes, en classe ou à distance, des plus classiques (Assurance de dommages, Comptabilité, Inspection en bâtiment…) aux plus pointus (Retraitement des dispositifs médicaux, Mégadonnées et intelligence d’affaires, Technologie des véhicules électriques…). Le plus populaire étant l’AEC en Techniques d’éducation à l’enfance (2 500 inscrits en 2015, taux de placement de 92,5 %), suivi par le Courtage immobilier résidentiel (394 inscrits, placement de 85 %) et par l’Intégration à la profession infirmière du Québec (330 inscrits, 60 %).

Différents cégeps proposent par ailleurs des exclusivités, comme l’AEC en Capture de mouvements, mise au point à Matane avec son Centre de développement et de recherche en imagerie numérique (CDRIN). Ou encore l’AEC en Stratégies d’intervention en zoothérapie, présentée par les cégeps de La Pocatière et de Saint-Hyacinthe.

« Les AEC sont limitées à des créneaux de formation extrêmement spécialisés, difficilement transférables à un autre secteur d’activité », déplore toutefois Jean Murdock, secrétaire général de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN). « L’adéquation formation-emploi, réponse immédiate aux besoins régionaux, peut s’avérer un piège… »

Les AEC sont effectivement branchées sur le marché du travail. Celles de l’École des métiers du cinéma et de la vidéo du cégep de Rivière-du-Loup, par exemple, tournent à plein régime : sitôt leur attestation en poche, les étudiants sont recrutés par des entreprises locales, comme TVA Rivière-du-Loup, TVA Rimouski ou l’agence de publicité Hidalgo Média.

Idem pour les diplômés de l’AEC en Techniques de production en microbrasserie du cégep de Jonquière. Ce programme unique, lancé en 2016, attire des étudiants de partout au Québec et fait mousser l’économie locale : une dizaine de brasseurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean viennent de lancer une bière collective, la Saison des classes, dont les profits serviront à financer de l’équipement spécialisé pour les étudiants.

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      « Les cégeps sont l’antidote à la marchandisation de l’éducation »

      Si le Québec est devenu une société aussi égalitaire, c’est entre autres grâce aux cégeps, croit le PDG de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay.

      Quel est le bilan des cégeps, 50 ans après leur création ?

      Quand on compare le niveau d’éducation avant et après la Révolution tranquille, on constate que le Québec a fait un bond gigantesque. Alors que nous étions l’un des peuples les moins scolarisés d’Occident, nous sommes aujourd’hui un chef de file. Le Québec occupe la première place au Canada pour l’obtention d’un diplôme postsecondaire chez les 18-24 ans [NDLR : près de 50 % en possèdent un au Québec, contre 29,9 % en Ontario, 25,5 % en Colombie-Britannique et 25,1 % en Alberta ; il est à noter que les autres provinces n’offrent pas de formation collégiale préuniversitaire]. Grâce à leur proximité — près de 100 points de service répartis dans la province —, les cégeps ont généré un accès à l’enseignement supérieur qui n’existait pas auparavant. L’effet d’accélération sociale a été particulièrement important chez les femmes : si le Québec est devenu une société aussi égalitaire, c’est entre autres grâce aux cégeps.

      En quoi ce système propre au Québec, que certains aimeraient abolir, est-il toujours pertinent ?

      D’abord, les cégeps sont l’antidote à la marchandisation de l’éducation. C’est dans leur ADN. Tous les étudiants, au préuniversitaire comme dans les techniques, suivent la même formation générale [NDLR : français, philosophie, anglais, éducation physique et deux cours complémentaires]. Peu de systèmes dans le monde offrent un tel cursus. De plus — je récupère le slogan d’une compagnie d’assurances —, on a un système qui pardonne. Dans beaucoup de systèmes d’éducation, un mauvais choix d’orientation oblige la personne à changer d’établissement, à reprendre des cours. C’est beaucoup plus facile de changer de programme dans un établissement où tout est offert. Grâce à la mixité technique et préuniversitaire, il y a des passerelles, les cours communs sont crédités. Il y a donc très peu de perte de temps au cégep.

      Une critique, notamment de la part du secteur manufacturier, concerne justement le temps trop long pour terminer un DEC… Que répondez-vous ?

      Ce n’est pas une particularité des cégeps, mais un phénomène social. En Ontario, par exemple, la durée des études est à peu près la même. Plus de 50 % de nos étudiants occupent un emploi et on est content, parce qu’ils acquièrent des compétences professionnelles, contribuent à certaines dépenses. Beaucoup de parents conseillent par ailleurs à leurs jeunes de prendre une année sabbatique. Alors, ça devient la quadrature du cercle : on veut qu’ils travaillent, voyagent et fassent leurs cours en deux ou trois ans. Soyons réalistes ! C’est un choix collectif, qui correspond aux valeurs de 2017. Le plus important, c’est que le jeune termine ses études. Cela dit, la durée est stable depuis 20 ans : en moyenne 2,4 années pour les programmes préuniversitaires et 3,7 pour les techniques.