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Dans ce monde de plaisirs jetables, l’art est plus qu’un passe-temps, qu’un contenu entre deux pubs. 

Un poème peut-il changer une vie ?

Dans Equipment for Living, le poète et essayiste américain Michael Robbins affirme que non. Les œuvres ne modifient pas vraiment nos existences… à moins qu’on ne désire soi-même, plus ou moins secrètement, en modifier la substance ou les contours. C’est là qu’elles opèrent, en s’infiltrant par les interstices qu’ouvrent sur nos âmes nos petites et grandes crises existentielles.

Dans Vivre ne suffit pas, Jean Désy va plus loin et expose de quelle manière la littérature et la médecine se répondent chez lui comme deux expressions d’un même humanisme. Avec Musiques du diable et autres bruits bénéfiques, Alexandre Fontaine Rousseau fait la preuve par l’exemple du pouvoir des arts sur la vie en jouant le rôle du critique un peu gonzo qui expose son rapport intime aux chansons et l’effet cathartique qu’elles lui procurent.

Parfois, plusieurs livres paraissent comme ça, pas tout à fait en même temps, mais malgré le décalage, ils se répondent à l’unisson, comme l’écho d’un même cri.

Ici, ils hurlent une quête de sens dans une époque sans Dieu. Et chaque fois, c’est l’art qui leur répond.

« À une autre époque, effectivement, nous irions sans doute trouver des réponses à l’église », me dit la chroniqueuse culturelle Émilie Perreault.

Celle qui partage quotidiennement le micro de Paul Arcand à la radio signe Faire œuvre utile, un bouquin sur le pouvoir thérapeutique de la culture tellement émotivement chargé que j’ai eu de la difficulté à l’avaler d’un trait.

Il y a ce père qui a mortellement oublié son bébé dans son auto et trouve dans le roman de Biz qui porte sur ce même sujet (Naufrage) un baume inattendu. Il y a aussi une femme dont le père meurt de manière atroce et dont le deuil s’allège en assistant à la pièce 887, de Robert Lepage. Anaïs Barbeau-Lavalette y raconte qu’une lectrice a fait la paix avec ses propres drames familiaux en lisant son récit La femme qui fuit. Une femme demande à Marc Séguin de peindre avec les cendres de son conjoint assassiné lorsqu’elle était enceinte.

Faire œuvre utile n’est pas une suite d’histoires d’agonisants qui supplient qu’on vienne leur raconter des blagues sur leur lit de mort. C’est la vie qui déborde de partout et qui demande à l’art de la retenir de trop se répandre. Ou c’est, au contraire, une pince de désincarcération pour ceux que le destin a enfermés dans le malheur.

« Des fois, il suffit d’une seule phrase pour réparer quelque chose qui avait l’air irrémédiablement brisé », affirme Émilie Perreault, qui a recueilli ces récits au fil du temps, interviewant les personnes concernées, les artistes, dévoilant même parfois des pans de leur correspondance ou le verbatim de leurs rencontres.

« J’aimerais que les ministres de la Culture lisent ça, me dit-elle. On parle toujours de la culture comme d’un vecteur économique, mais pas assez de son pouvoir sur la vie des gens. Il y a toutes sortes d’injonctions pour faire du sport et s’occuper de notre santé qui viennent de nos gouvernements, mais moi, quand je ne vais pas bien, je trouve du réconfort dans un livre, une pièce de théâtre, un film… » Et comme pour montrer qu’elle n’est pas seule, elle a rassemblé ces histoires, qui vont du fait divers à l’éclairante anecdote.

Prenez cet homme qui vend des produits financiers et qui, malheureux comme les pierres, laisse tout tomber pour se lancer dans l’agriculture après avoir été inspiré par une chanson des Cowboys Fringants. Ou cette jeune femme qui trouve le courage de s’affranchir d’une famille traditionaliste en mimant le courage qui exsude des monologues de Mariana Mazza.

Un poème peut-il changer une vie ? Difficile à dire. Mais dans ce bouquin, les œuvres viennent donner le bouche-à-bouche à ceux qui manquent d’air. Elles accordent aussi des permissions : d’être soi-même, de mener l’existence qui nous plaît, en dépit de la pression sociale.

Et finalement, Faire œuvre utile est exactement ce qu’il célèbre : un morceau de culture qui donne du sens aux choses. Il nous rappelle le pouvoir de ces créations que l’on réduit trop souvent au statut de divertissement. Il raconte la capacité d’une chanson simple d’émouvoir, malgré ses arrangements trempés dans le sirop. Il ferme enfin la gueule aux tribuns populistes qui vomissent les subventions à la culture.

Car dans ce monde de plaisirs jetables, l’art est plus qu’un passe-temps, qu’un contenu entre deux pubs. C’est un psychologue. C’est une main tendue. C’est un sauf-conduit. C’est une ambulance pour l’âme. C’est un service essentiel.