La revanche de la génération X

La revanche de la génération X

Les 35-54 ans sont en colère et veulent du changement à la tête de l’État québécois. Un sondage exclusif révèle que la génération X pourrait bien décider du sort des prochaines élections au Québec.

À moins d’un an des prochaines élections au Québec, Michel St-Germain secoue la tête lorsqu’il parle des politiciens. « Ça n’a aucun bon sens ! On dirait qu’ils ne font rien pour améliorer le sort des Québécois. » L’entrepreneur de 40 ans de Mont-Saint-Grégoire, en Montérégie, est en colère. Il a l’impression que personne au gouvernement ne travaille pour lui, ainsi que pour sa femme et ses garçons de trois, huit et neuf ans, alors que lui se démène pour créer des emplois et faire grandir sa PME de 40 employés, active dans la gestion des matières résiduelles. « Mon vote est disponible ! » clame-t-il.

Michel St-Germain fait partie des 69 % de Québécois qui affirment que « le Québec va mal et qu’il faut faire des changements importants », selon un sondage exclusif Léger–L’état du Québec–L’actualité.

«Ce ne sont pas des chiffres qu’on voit souvent. Même Jean Charest ne se heurtait pas à une volonté de changement aussi forte.»

Christian Bourque, vice-président de la maison de sondage Léger

La marmite politique bout. Et elle pourrait bien déborder au prochain scrutin. L’insatisfaction gronde autant chez les hommes que chez les femmes, dans toutes les régions du Québec et tous les groupes d’âge. Un sentiment particulièrement fort chez les 35 à 54 ans. Décrite comme « oubliée », « sacrifiée » et « cynique », la génération des X — nés entre 1963 et 1982 — est coincée entre la force du nombre des baby-boomers et la volonté des entreprises et des politiciens de séduire la clientèle jeune et cool de la génération du millénaire. Or, les X pourraient peser comme jamais sur le résultat du prochain scrutin.

Quand on demande à l’ensemble de la population si le Québec ira mieux dans 10 ans, les deux tiers des répondants croient que la situation va stagner ou se détériorer. Un horizon tapissé de nuages gris. « Ce ne sont pas des chiffres qu’on voit souvent, explique Christian Bourque, vice-président de la maison de sondage Léger. Même Jean Charest ne se heurtait pas à une volonté de changement aussi forte. »

Le dernier à avoir affronté un tel vent de face à un an des élections générales est le chef conservateur Stephen Harper, qui a finalement perdu le pouvoir à Ottawa aux mains de Justin Trudeau en octobre 2015.

Au sein des partis politiques, les vieux routiers qui analysent les sondages parlent en privé d’une élection charnière en 2018. Ce scrutin pourrait entraîner la plus importante reconfiguration politique depuis l’arrivée au pouvoir de René Lévesque et du Parti québécois, en 1976 — lorsque les Québécois, menés par la génération montante des baby-boomers, ont décidé d’accélérer les grandes réformes de l’État entamées pendant la Révolution tranquille et d’amener la souveraineté à l’avant-plan.

Deux partis qui n’ont jamais pris le pouvoir, la Coalition Avenir Québec et Québec solidaire, pourraient faire des gains majeurs. Il est possible que le Parti québécois et le Parti libéral siègent côte à côte dans l’opposition, ce qui ne s’est jamais produit depuis qu’ils se livrent bataille.

Dans le quartier Sainte-Rose, à Laval, Francis Lavoie, 42 ans, est tout aussi découragé que Michel St-Germain. Le vice-président des ventes chez le transformateur de noix Prana se dit « assez libéral ». Mais pas cette fois. « Il y a une usure du pouvoir au PLQ. C’est de la gestion à la petite semaine. C’est quoi, leur vision ? » Ce père de deux enfants de 12 et 14 ans, marié à une infirmière, penche pour la première fois vers la Coalition Avenir Québec, de François Legault. « J’ai l’impression que les libéraux n’ont jamais fait leur ménage. C’est encore la même petite gang qui engraisse ses amis », tranche-t-il.

À LaSalle, dans l’île de Montréal, Valérie Chouinard, 41 ans, élève seule ses enfants de 11, 13 et 17 ans. Cette enseignante de français au secondaire, péquiste de longue date, en a soupé des deux grands partis qui gouvernent en alternance depuis près d’un demi-siècle. « Quand j’entends les politiciens sortir leur cassette et dire des phrases creuses, je deviens bleue de rage ! » Le discours ambiant aux accents capitalistes l’exaspère. « Il faut plus d’économie communautaire, s’occuper de notre monde. Le Québec a tellement de potentiel inexploité », dit-elle. Pour la première fois, elle pense voter pour Québec solidaire. « Gabriel Nadeau-Dubois, il se tient debout avec aplomb. »

Après Ottawa en 2015, Washington en 2016 et Paris le printemps dernier, Québec sera-t-elle la prochaine capitale à être balayée par une bourrasque historique ? Si oui, le bouleversement pourrait venir des électeurs de la génération X, comme Valérie Chouinard, Francis Lavoie et Michel St-Germain. Leurs constats très durs envers les politiciens et le gouvernement sortant semblent largement partagés par les membres de leur cohorte démographique.

Le sondage Léger–L’état du Québec–L’actualité montre en effet qu’il s’agit de la génération la plus en colère dans la province. Près de 79 % des 35 à 54 ans estiment que « le Québec va mal et qu’il faut faire des changements importants ». Un écart de 13 points avec les baby-boomers et de 18 points avec les plus jeunes, de la génération Y. Et 74 % des X pensent que la situation au Québec va stagner ou se détériorer. La même proportion de désenchantés affirme que les systèmes économique et politique ne travaillent pas en leur faveur.

Plus on s’éloigne du centre de Montréal et de Québec, plus la volonté de changement est flagrante. Les francophones blancs — hommes ou femmes — qui ont des enfants et qui résident en banlieue ou en région ont fortement envie d’infliger une correction au gouvernement, selon les données du sondage. C’est là que se trouvent les X à l’écoute d’une offre politique différente, et où se jouera une large part des élections. « Ils veulent donner un grand coup de pied dans la “canisse” politique ! Reste à voir où ils vont canaliser leur vote », dit Éric Montigny, directeur de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l’Université Laval.

La génération X a toujours été très critique, ayant grandi dans l’ombre des baby-boomers, qui occupaient les emplois stables et payants. Maintenant qu’ils sont établis, ces hommes et femmes voient poindre d’autres insatisfactions, alors qu’ils arrivent à un carrefour exigeant de leur vie, celui de la famille. Cette génération a « le culte de la performance » dans tous les aspects de l’existence : les X veulent être efficaces au travail et bons en amour, leurs enfants doivent suivre des cours en tous genres et réussir à l’école, résume le sociologue Simon Langlois, de l’Université Laval, qui a récemment fait paraître Le Québec change (Del Busso). « La pression vient de partout. »

Michel St-Germain se reconnaît dans cette description. Il passe des heures dans sa voiture chaque jour, dans la congestion de la Rive-Sud, et peine à gérer l’horaire des cours de guitare de l’un et des séances d’entraînement de hockey de l’autre. Quand un enfant est malade, les urgences débordent. Il a beau avoir un bon revenu, il a l’impression qu’il lui reste bien peu d’argent après avoir acquitté les versements hypothécaires et les factures. « Je travaille deux fois plus fort qu’avant pour le même revenu dans mes poches », dit-il. Le stress est omniprésent.

Indépendantiste depuis sa jeunesse, Michel St-Germain ne sait plus vers quel parti se tourner. Le PQ « n’est plus que l’ombre de lui-même » et a mis la souveraineté en veilleuse, QS est « trop à gauche et contre la création de richesse », alors que la CAQ « est un ramassis d’opportunistes ». Et pas question de voter libéral. Même si l’économie québécoise va bien, que le taux de chômage est à un creux historique et que les finances publiques nagent dans les surplus, ce ne sera pas un critère pour lui. « Vraiment pas ! Je vais regarder la campagne avec attention, et choisir un parti, mais voter rouge, c’est non. Ils sont là depuis 15 ans », souligne-t-il.

Les X ont été parents plus tard que la génération précédente, de sorte que la vaste majorité ont encore des enfants à la maison, et ils se font du souci pour eux. Dans le cadre d’une recherche, le sociologue Jacques Hamel, de l’Université de Montréal, a rencontré des jeunes de la génération X au début des années 1990, puis les a revus au début des années 2000. Lors du premier rendez-vous, ils étaient inquiets pour leur avenir et pensaient ne jamais trouver de travail à la hauteur de leurs talents. Une douzaine d’années plus tard, les mêmes X craignent la même chose pour leurs enfants, en raison de la précarité du marché de l’emploi et des changements technologiques. « Ils en ont bavé pour se faire un chemin, et là, ils sont choqués de penser que leurs enfants vont aussi en baver. Ils se demandent qui pourra les aider », explique le sociologue.

C’est le type de réflexion qui anime les discussions dans la maison de Valérie Chouinard. « Je regarde la robotisation, l’automatisation du travail, et je me demande ce que ma fille de 17 ans va avoir comme emploi dans quelques années. Le gouvernement est dépassé à l’idée de simplement taxer les géants du Web comme Netflix ; comment va-t-il pouvoir aider mes enfants avec la nouvelle révolution industrielle ? » s’interroge-t-elle.

Au même moment, les plus âgés de la cohorte des X voient leurs parents vieillir et considèrent avec une certaine angoisse le rôle d’aidant naturel. « Mon amie a accompagné sa mère qui souffrait d’un cancer pendant 18 mois. Tous les matins, elle ramassait son vomi. Ça s’ajoute aux responsabilités de la famille. C’est une charge émotive énorme. On a pleuré ensemble souvent », raconte Valérie Chouinard.

Francis Lavoie, qui dirige de nombreux employés à Prana, constate le poids des responsabilités chaque semaine. « C’est pire pour les mères de famille, qui veulent être bonnes au travail, avec les enfants, avec leurs parents qui vieillissent… Elles capotent ! L’anxiété est au plafond. Il faut vraiment leur faire attention et permettre de la flexibilité dans les horaires », dit-il. S’ajoute un désir de consommation élevé, souvent comblé au prix de l’endettement, puisque les salaires de la classe moyenne ont peu bougé depuis la récession d’il y a 10 ans.

Pendant que les moins de 35 ans contemplent l’avenir avec un certain optimisme — c’est le propre de la jeunesse — et que les baby-boomers préparent leur retraite, les X ont l’impression « d’être enfermés dans un Presto », explique le sociologue Jacques Hamel. Cette « pression sur le mode de vie » rend les X pessimistes et anxieux. Le prochain scrutin pourrait donc être la valve pour faire sortir la vapeur. Cette génération « rend le gouvernement responsable de bien des problèmes », et ce, même si les élus n’ont pas le pouvoir de tout corriger dans une société, dit le politologue Simon Langlois, de l’Université Laval, en analysant les données du sondage.

Objectivement, ça ne va pas si mal au Québec, tempère le sondeur Christian Bourque, mais l’impression est fortement ancrée que les contribuables ne reçoivent pas des services à la hauteur de leurs attentes. Il trouve surprenant que 78 % des Québécois affirment que « les choses sont pareilles ou pires qu’il y a 10 ans » — un chiffre qui atteint 83 % chez les X. « Il y a 10 ans, on entrait en récession ! » dit-il.

En octobre dernier, lors de l’élection partielle dans Louis-Hébert, une circonscription typique de la classe moyenne à Québec, les X ont fortement contribué à la victoire de la CAQ, observent les organisateurs des différents partis. Durant les séances de porte-à-porte, les candidats sentaient que de nombreux baby-boomers restaient fidèles au PLQ et au PQ, alors que les jeunes n’étaient pas suffisamment intéressés pour se déplacer jusqu’au bureau de vote. « Mais chez les familles, les X, c’était du trois pour un en faveur de la CAQ », raconte un bénévole libéral qui a préféré taire son nom.

Pendant que les moins de 35 ans contemplent l’avenir avec un certain optimisme et que les baby-boomers préparent leur retraite, les X ont l’impression «d’être enfermés dans un presto».

Le vote des 35 à 54 ans — 1,4 million de personnes, soit 25 % des électeurs — est particulièrement volatil depuis quelques élections, selon Christian Bourque. Mais jamais il ne l’a été autant qu’il le sera lors du prochain scrutin. « Les X ont moins de loyauté que leurs parents envers un parti, et ils votent davantage que les Y. Et pour la première fois, la souveraineté ne sera pas un enjeu électoral, alors ça libère beaucoup de gens qui conditionnaient leur vote selon l’axe indépendance-fédéralisme. Ils vont magasiner leur parti comme jamais. L’axe idéologique gauche-droite sera plus fort, ce qui pourrait aider la CAQ et QS », estime le sondeur.

Le coup de sonde Léger–L’état du Québec–L’actualité révèle que 54 % des Québécois jugent que « l’expérience en politique n’est pas un critère important » dans leur choix électoral à venir. Près de 8 % disent même préférer un candidat « sans expérience » politique. Cette volonté de voir apparaître de nouveaux visages, la Coalition Avenir Québec entend en profiter, comme ce fut le cas avec sa candidate Geneviève Guilbault dans Louis-Hébert. François Legault servira de « caution », de « police d’assurance économique » avec son expérience politique, dit-on dans l’entourage du chef caquiste, mais une nouvelle génération de candidats sera mise à l’avant-plan, comme c’est déjà le cas dans les publicités du parti en ligne depuis quelques mois.

Pour enrayer la montée de la CAQ, Philippe Couillard a commencé à adapter son discours. L’utilisation régulière du mot « transformation » par le premier ministre vise à contrer l’impression d’immobilisme du gouvernement. « Notre monde se transforme et le Québec doit également se transformer. Notre rôle est de favoriser cette transformation », répète-t-il depuis septembre.

Lors du remaniement ministériel d’octobre, un long passage du discours de Philippe Couillard, peu relayé par les médias, visait directement les familles de la génération X en banlieue de Montréal et de Québec. Un électorat aux préoccupations terre à terre, qui se demande comment soulager ses problèmes quotidiens, comme la congestion routière ou le parcours d’obstacles que représente la quête d’un médecin pour l’otite du plus jeune.

« Le quotidien des familles québécoises est semé d’embûches », a déclaré Philippe Couillard au Salon rouge de l’Assemblée nationale, devant ses ministres fraîchement assermentés. « Comment concilier la présence essentielle auprès de nos enfants et les horaires liés au travail ? Comment faciliter l’organisation de la vie familiale ? Comment l’État peut-il ajouter de la souplesse pour faciliter la vie des parents ? Ce sont des questions auxquelles nous voudrons apporter des réponses concrètes. »

Conscient que ce sera un enjeu central de la prochaine campagne électorale, le premier ministre vient d’ailleurs de créer un comité sur la conciliation travail-famille-études, qui devra proposer des idées. Il est dirigé par Luc Fortin, nouveau ministre de la Famille et père de trois (bientôt quatre !) enfants.

Valérie Chouinard, Francis Lavoie et Michel St-Germain attendent de voir ce que les partis auront à offrir l’automne prochain, mais leurs frustrations laissent entrevoir une élection « menée avec les dents serrées », selon l’expression de Christian Bourque. En politique, la colère est un grand moteur de changement. « Ça nous prendrait un beau tremblement de terre électoral ! » lance Valérie Chouinard.

Les Québécois attachés aux institutions qui les protègent

Dans un monde instable où le terrorisme, les changements climatiques, Donald Trump, la Corée du Nord et la remise en question du commerce avec les États-Unis dominent les manchettes, les Québécois se disent plus attachés que jamais aux institutions qui permettent une certaine stabilité dans leur vie.

C’est ce qui ressort du second volet du sondage Léger–L’état du QuébecL’actualité. « Les Québécois valorisent les institutions qui protègent leurs libertés individuelles parce qu’ils n’ont pas l’impression que certaines institutions collectives, comme la politique ou les syndicats, ont une influence déterminante sur le cours des choses », explique le politologue Éric Montigny, directeur de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l’Université Laval.

À la question « Quel est votre niveau d’attachement envers les institutions ? », les six premières positions sont occupées par la famille, la propriété privée, l’entreprise ou l’organisation pour laquelle ils travaillent, le Code criminel, le Code civil et la Charte canadienne des droits et libertés.

« Quand le niveau d’incertitude est élevé autour de lui, l’humain a tendance à se replier sur ce qu’il maîtrise », explique le politologue Éric Montigny, de l’Université Laval, qui croit que les politiciens en prendront note et adapteront leurs discours et propositions en conséquence en vue de la campagne.

À l’inverse, au bas du tableau de l’attachement figurent la religion, les syndicats, les partis politiques, le Parlement fédéral et l’Assemblée nationale. Par contre, lorsqu’on demande si ces institutions sont toujours pertinentes, une majorité de Québécois répondent oui, sauf pour les syndicats et la religion. « Ils sont critiques des acteurs qui gouvernent ces institutions, mais visiblement, les Québécois respectent encore le rôle qu’elles jouent dans la société », soutient Éric Montigny. L’État québécois, par exemple, est pertinent pour 67 % des Québécois, alors que 60 % se disent attachés à cette institution.

Les contre-pouvoirs tiennent le coup dans leur estime. Les médias, les journalistes, les scientifiques, les professeurs d’université et les juges méritent la confiance de 60 % ou plus de la population. « Le populisme, c’est aussi l’effondrement des contre-pouvoirs, auxquels les gens ne font plus confiance. Il y a un courant populiste au Québec comme ailleurs, mais il est loin d’être majoritaire, selon ce sondage », affirme Éric Montigny.

Un livre pour comprendre les enjeux actuels

Ce sondage, réalisé par Léger, a été fait en collaboration avec l’équipe de L’état du Québec 2018: 20 clés pour comprendre les enjeux actuels (Del Busso), un ouvrage où plus de 50 auteurs experts se penchent sur les sujets d’actualité les plus chauds, notamment : le traitement judiciaire des agressions sexuelles ; la légalisation du cannabis ; le vieillissement de la population et la solidarité intergénérationnelle ; les liens entre les inégalités sociales et le populisme ; les défis que posera l’intelligence artificielle dans le monde du travail ; les suites de l’arrêt Jordan ; les secrets de la diplomatie scientifique ; les 40 ans de la loi 101 ; etc.

Ce livre de référence est produit par l’Institut du Nouveau Monde, qui a pour mission d’accroître la participation des citoyens à la vie démocratique.