Le combat d'un père
Société

Le combat d’un père

Comment le suicide de son fils a convaincu Alexandre Taillefer de partir en croisade contre la cyberdépendance.

Près de deux ans après le suicide de son fils, l’homme d’affaires Alexandre Taillefer cherche toujours à comprendre. Pourquoi Thomas, 14 ans, se réfugiait derrière son ordinateur une quarantaine d’heures par semaine. Pourquoi lui-même n’a pas été informé d’un enjeu suicidaire lorsqu’il a appelé la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) pour avoir des conseils ni lorsque Thomas s’est retrouvé en psychiatrie. Pourquoi les signaux de détresse envoyés par l’adolescent sur le site de jeux en ligne Twitch sont restés lettre morte. « Mon fils faisait probablement une grave dépression. Mais on n’a pas fait le lien entre dépression et cyberdépendance », explique Alexandre Taillefer. Le documentaire Bye, réalisé par Frédéric Nassif, le suit dans sa croisade contre la cyberdépendance.

Votre fils a laissé « bye » sur un Post-it en guise d’adieu. Pourquoi avoir intitulé le documentaire ainsi ?

C’est moi qui ai insisté pour qu’il s’intitule Bye. Ce message résume à quel point les gens qui choisissent de commettre un geste aussi draconien ne savent pas vers qui se tourner. Il y a 27 000 tentatives de suicide par année au Québec et 1 100 suicides.

Pourquoi avoir accepté de participer à un documentaire aussi personnel ?

Je me suis donné trois objectifs après ce qui est arrivé à Thomas : faire concevoir des outils en ligne pour intercepter le genre de messages qu’il a écrits sur Twitch, faire du travail de sensibilisation et faire connaître le réseau des sentinelles, premiers répondants pour les personnes suicidaires [NDLR : créé par l’Association québécoise de prévention du suicide dans toutes les régions]. Avec ce documentaire, je pense qu’on est capable de susciter une certaine prise de conscience, alors c’est important de le faire. Malgré la douleur.

Les entreprises du Web ont-elles une responsabilité envers les jeunes ?

Thomas a envoyé plusieurs messages clairs sur Twitch. Le jour de son suicide, il en a envoyé trois ou quatre, disant qu’il allait passer à l’acte de façon imminente. Et rien n’a été fait. On ne met pas la responsabilité sur Twitch, bien entendu. J’essaie de rencontrer son propriétaire, le PDG d’Amazon, pour le convaincre de mettre en place des outils — la détection de mots-clés, par exemple — pour alerter les autorités. Twitch avait la capacité de savoir que mon fils était suicidaire.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au fil de vos rencontres pour le documentaire ?

J’ai appris que les gens qui souffrent de dépendance ont une chance sur dix de faire une tentative de suicide. Quand on parle de dépendance, on parle de drogue, d’alcool, de jeux. La cyberdépendance entre dans cette catégorie. Thomas a consulté plusieurs spécialistes, et il n’y a jamais eu d’alerte rouge. De ne m’être jamais fait dire qu’il y avait un enjeu suicidaire potentiel, ça n’a pas de bon sens. Ça, pour moi, c’est un certain échec du système de santé au Québec.

C’est un problème important de priorisation. On met notre argent dans le curatif, une fois que c’est cassé. Alors que le meilleur investissement qu’on puisse faire, c’est dans les programmes de prévention des enjeux de santé mentale et de santé physique.

 Il existe pourtant de nombreux programmes, comme les centres de prévention du suicide ou Suicide Action Montréal…

Bravo si on est capable d’en intercepter quelques-unes, mais il faut qu’on soit capable de parler aux 27 000 personnes qui font des tentatives de suicide et aux 400 000 qui ont des enjeux de santé mentale. C’est comme si on mettait en place des outils, mais trop tard. On doit mettre en place un Info-Santé mentale. C’est beaucoup plus large que d’injecter cinq millions dans un programme de prévention.

Est-ce que votre rapport aux écrans a changé depuis la mort de Thomas ?

Pas vraiment. Je suis beaucoup devant les écrans, mais ça demeure un outil de travail. Je dirais que, aujourd’hui, regarder des jeux vidéos me rend triste.

Voyez-vous le Web comme une arme destructrice ou comme un allié dans la cause de la santé mentale chez les jeunes ?

C’est majoritairement un allié. Parce que l’ordinateur apporte beaucoup de bon. Il apporte aussi du moins bon, mais on va être capable de le modifier, de mieux le contrôler, de le rendre moins dangereux.

Pour voir le documentaire Bye sur ICI Radio-Canada et obtenir des ressources en prévention du suicide, cliquez ici.

NDLR : Alexandre Taillefer est associé principal de XPND Capital, propriétaire de Mishmash Média, qui édite L’actualité.