Notre semaine sans écrans
Société

Notre semaine sans écrans 

Des ados peuvent-ils survivre à une semaine sans tablette ni ordinateur ? J’ai fait le test.

Mes fils risquent-ils de glisser sur la pente de la dépendance aux écrans ? Âgés de 12 et 15 ans, ils passent chacun environ 30 heures par semaine à mener d’épiques combats virtuels contre des joueurs qui vivent à l’autre bout de la planète ou à regarder compulsivement des vidéos sur YouTube. Dès qu’ils ont un instant de libre, c’est vers la tablette ou l’ordinateur qu’ils tendent la main. Les écrans ne sont pas un divertissement parmi d’autres. Ils sont des objets de désir.

« Le premier matin, un samedi, mes ados étaient complètement désœuvrés. »

Peter C. Whybrow, directeur de l’Institut Semel des neurosciences et du comportement humain à l’Université de Californie à Los Angeles, n’hésite pas à parler de « cocaïne électronique » pour décrire l’effet sur le cerveau de ces appareils connectés à Internet, qu’il s’agisse des jeux en ligne des ados ou des téléphones intelligents de leurs parents.

J’ai privé mes enfants de leur drogue numérique pendant une semaine — avec leur accord —, curieuse de savoir s’ils pourraient s’en passer. J’ai moi aussi mis de côté les écrans en dehors des heures de travail.

Le premier matin, un samedi, mes ados étaient complètement désœuvrés. Après quelques jérémiades, Louis, le plus jeune, a fini par aller chercher du carton et le pistolet à colle pour réaliser un bricolage… qui est rapidement tombé à l’eau. « Si on pouvait trouver des idées sur YouTube, au moins », a-t-il soupiré.

Voilà. Sa génération n’a pas connu la vie sans Internet, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés. Les jeunes n’ont jamais été aussi en sécurité physiquement, car ils passent leur temps libre en ligne plutôt qu’à sortir, boire, fumer et avoir des relations sexuelles comme le faisaient les générations précédentes, selon les données analysées par Jean M. Twenge, professeure de psychologie à l’Université d’État de San Diego. Mais ils se sentent plus seuls qu’avant, s’inquiète-t-elle dans un article intitulé « Have Smartphones Destroyed a Generation ? » (les téléphones intelligents ont-ils bousillé une génération ?), publié récemment dans le magazine The Atlantic. Vertement critiqué pour son ton alarmiste, cet article fait tout de même réfléchir.

Contrairement à beaucoup de leurs amis, mes enfants n’ont pas encore de téléphone cellulaire (je sais, je ne pourrai plus résister très longtemps), ce qui a sans doute facilité notre semaine sans écrans. En cette première matinée, j’avoue que j’ai moi-même beaucoup de mal à réprimer mon envie de vérifier si j’ai reçu des notifications, des textos ou des appels.

Après le bricolage avorté, Louis a enfin une idée qui l’emballe : aller faire de la planche à roulettes dans un centre situé à quelques kilomètres de la maison. Génial ! Mon premier réflexe ? Sortir mon téléphone pour connaître les heures d’ouverture, les tarifs et le trajet pour s’y rendre. J’hésite un instant. Comment on faisait, déjà, avant d’avoir ces bidules électroniques ? Je pourrais téléphoner… mais je n’ai plus d’annuaire. Trouver une carte du réseau de transport de la ville ? Pfft… Tant pis. Il n’est même pas midi, jour 1 du défi, et j’enfreins déjà la règle. Heureusement, parce que je découvre que le centre est fermé ! Il faut trouver autre chose.

Peu à peu, mes fistons apprivoisent l’ennui. Louis fait tourner le globe terrestre (auquel il n’a pas touché depuis des années) et cherche le méridien de Greenwich. Il propose de cuisiner des biscuits et s’exécute. Son grand frère Victor va chercher des matériaux de construction pour un projet de rénovation qu’il réalise avec son père. Il va ensuite faire du vélo avec un ami. Il y a de l’espoir…

« Au lieu de s’inquiéter du temps passé sur les écrans par les ados, il faudrait peut-être se préoccuper des parents qui s’intéressent davantage à leurs appareils électroniques qu’à leurs enfants. »

Au fil des jours, la détox s’avère efficace. Victor et Louis sont plus enthousiastes, me semble-t-il. Ils voient davantage leurs amis. Ils rigolent ensemble et me jouent des tours. Ils lisent des magazines. À l’heure du souper, ils me racontent leur journée. « On dirait que c’est plus intéressant que d’habitude de faire mes devoirs », m’annonce Victor le mardi soir. « Ça te fait quelque chose à faire », se moque son frère. Victor acquiesce, en précisant que c’est aussi pour le défi intellectuel. « J’aime ça, ce qu’on étudie en sciences cette année, le tableau périodique, la composition de l’atome… » Je crois rêver.

Ironie du sort, c’est l’école qui forcera Louis à briser la règle de la semaine sans écrans. Il a une recherche à effectuer sur le parc national Banff et doit préparer une présentation PowerPoint pour un exposé oral dans quelques jours. Il est 19 h, la bibliothèque municipale est fermée. Je lui prête mon ordinateur pour deux heures.

Au cours de cette détox, je n’ai pris Victor en flagrant délit qu’une seule fois, en train de jouer à Clash Royale. Plus tard, c’est lui qui m’a pincée au moment où je répondais à des textos. Et deux fois plutôt qu’une.

Cela m’a fait penser à la conclusion d’un article publié dans le magazine en ligne JSTOR Daily, en réponse à celui de The Atlantic. Au lieu de s’inquiéter du temps passé sur les écrans par les ados, il faudrait peut-être se préoccuper des parents qui s’intéressent davantage à leurs appareils électroniques qu’à leurs enfants.

Et si on prenait le temps d’en parler ?