Le grand récit de la crise du verglas

C’est le pire cataclysme naturel que le Québec ait connu. Du 5 au 9 janvier 1998, une quantité phénoménale de pluie verglaçante s’abat sur le sud-ouest de la province. Les installations d’Hydro-Québec ne résistent pas au poids de toute cette glace accumulée, et plus d’un million de Québécois se retrouvent sans électricité. Dans la zone la plus touchée, appelée le « triangle noir », certains sinistrés seront privés de courant pendant cinq semaines. En plein hiver. Vingt ans plus tard, 17 témoins directs des événements racontent le chaos, l’angoisse, le désespoir et la solidarité qu’ils ont vécus durant ces quelques semaines.

CHAPITRE 1
Un cauchemar s’annonce
Le lundi 5 janvier 1998, au retour des Fêtes, les habitants de Montréal et de la Montérégie voient apparaître un paysage féerique. La pluie verglaçante qui crépite depuis quelques heures a recouvert les arbres d’un manteau de verre. Mais cette beauté est trompeuse. Le PDG d’Hydro-Québec, André Caillé, qui se trouve à Paris pour une conférence, pressent qu’un malheur se prépare et rentre d’urgence.
Pierre-Luc Desgagné (chef de cabinet adjoint du premier ministre du Québec)

Les prévisions météo sont vraiment catastrophiques. On prend l’autoroute 20 en direction de Montréal, et quelque part entre le Madrid et Drummondville, on remarque les arbres qui ploient sous le poids de la glace. Des arbres littéralement couchés le long de la 20. On se regarde en disant : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Ça tombe pis ça tombe, t’es au bureau, ça continue à tomber, tu te couches, ça continue, tu te réveilles le matin, ça tombe encore.

Pierre Bélanger (ministre de la Sécurité publique)

Jamais une telle crise n’a frappé le Québec. Normalement, on a une inondation, ça dure 24, 48 heures, et après les services se déplacent pour aller aider les gens. Cette fois-ci, on avait une crise qui évoluait de jour en jour, d’heure en heure, et ça s’aggravait continuellement.

Dany Pineault (chef monteur de lignes de transport d’électricité à Hydro-Québec)

Le mardi, je reçois un appel de mon contremaître, qui me dit qu’il y aurait des pylônes 735 qui seraient tombés au sol près de l’autoroute 20, passé Drummondville. Sur le coup, on dit : ben voyons donc, c’est impossible, pas ces pylônes-là. Les lignes à 735 kilovolts, ce sont nos plus grosses, c’est ce qui vient de la Manic, de la Baie-James. On se déplace pour aller valider. On se stationne sur le bord de l’autoroute, et en tournant la tête vers la gauche, on se rend compte qu’entre la 20 et la rivière Saint-François il y a des pylônes qui sont affaissés. Ça fait un choc.

Elias Ghannoum (ingénieur spécialiste des lignes à haute tension à Hydro-Québec)

C’était incroyable ! Huit pylônes sont tombés au pire endroit au Québec, là où la ligne traverse l’autoroute 20. Les câbles se sont retrouvés sur la voie.

Pierre-Luc Desgagné

C’était du jamais-vu, des parties de ligne qui s’effondrent comme des châteaux de cartes.

Lucien Bouchard (premier ministre du Québec)

Il y avait une mission économique qui devait partir pour une dizaine de jours en Amérique latine. Quand j’ai été informé que quelque chose de dramatique se préparait, immédiatement, j’ai annoncé que je n’irais pas. C’était pas le temps d’aller se promener dans les mers du Sud. Et puis là, on est entré dans ce tourbillon indescriptible.

André Caillé (PDG d’Hydro-Québec)

Toute la semaine, ç’a été de mal en pis.

CHAPITRE 2
Branle-bas de combat
Les précipitations verglaçantes continuent de s’abattre. Sous le poids de la glace, des câbles électriques se décrochent, des milliers de poteaux de bois basculent, des centaines de pylônes s’écroulent. Au deuxième jour de la tempête, les pannes de courant s’étendent déjà à des centaines de milliers de foyers. Le ministère de la Sécurité publique, de concert avec les municipalités, ouvre des centres d’hébergement pour accueillir les sinistrés. À un moment ou à un autre de la crise, 454 refuges seront ouverts, et 140 000 personnes y dormiront au moins une fois.
Dany Pineault

C’est le branle-bas de combat. On reçoit des appels : telle ligne a flanché, telle autre ligne, telle autre ligne. On va sur place et ce qu’on constate, ce sont des poteaux brisés, des fils au sol un peu partout, des routes bloquées. Le verglas, lui, continue de s’accumuler, de faire des ravages. Autour de nous, tout est blanc. Les arbres, les bornes-fontaines, tout est enrobé de glace.

Pierre-Yvon Bégin (rédacteur en chef du quotidien La Voix de l’Est, à Granby)

Tous les pylônes en Montérégie étaient couchés. C’était comme un jeu de Meccano qui s’était écroulé. Du métal tordu jonchait le sol, comme si le secteur avait été bombardé.

Myroslaw Smereka (maire de Saint-Jean-sur-Richelieu)

On se promenait dans la ville et on entendait comme des bombes exploser. C’étaient les transformateurs qui sautaient.

Dany Pineault

On répare, puis ça tombe en arrière. On remet le conducteur en place, le fil, et il y a tellement de poids dessus qu’il se sectionne à nouveau. Il n’y avait rien à faire pour décoller la glace de là. Ensuite, bien sûr, il y a des structures de bois qui tombent. Donc on nous dit : on se retire, on attend que ça se calme, parce que non seulement ça ne donne rien, mais en plus il y a des risques très grands que ça nous tombe dessus.

Pierre Bélanger

Un soir, en sortant du pont Jacques-Cartier, on arrive à Longueuil. C’était d’un noir comme je n’en ai à peu près jamais vu. Très peu de voitures. Vous voyez une dizaine de tours de logements le long de la 132 : pas une lumière. C’était comme une ville fantôme. Mon Dieu ! Là, vous constatez l’ampleur de la chose.

Lucien Bouchard

Tout de suite, on s’est mis en mode de gestion de crise. À l’époque, il n’y avait pas de mécanismes de mise en place. On ne pouvait pas peser sur un bouton et la cellule s’organisait. Ça s’est fait pas mal dans l’improvisation. Personne n’a paniqué. Mais j’étais conscient que c’était très, très dangereux et que c’était le moment d’être responsable. Mon bureau, qui était à l’époque dans l’édifice d’Hydro-Québec, s’est transformé en war room. On a vu tout de suite qu’il fallait centraliser l’affaire, pas par appétit de pouvoir, mais parce qu’il le fallait. Il fallait qu’il y ait une unicité de coordination, de gestion de l’information, que tout se fasse à la même place et que la réaction soit décidée aussi rapidement que possible.

Hubert Thibault (chef de cabinet du premier ministre)

L’atmosphère n’est pas déchaînée dans le bureau. Il y a une certaine tension, mais ça ne court pas dans les corridors en criant et en s’interpellant. C’est contagieux, la panique. J’avais l’habitude de dire à nos gens au Cabinet : plus t’es dans la marde, moins faut que ça paraisse.

Lucien Bouchard

Pas de bureaucratie, imaginez-vous ! L’action pure ! On se réunit, on décide, on le fait. Ça n’arrive pas souvent dans la vie, hein ? Il y a des couches de réglementation inouïes, des comités… On avait débranché ça. Tous les pouvoirs, toutes les ressources du gouvernement, mobilisés entre les mains d’un petit groupe autour d’une table, ç’a été ça !

Pierre-Luc Desgagné

Le premier ministre a pris les choses en main, et c’est là que s’est établie l’habitude des réunions quotidiennes. T’avais les gens du cabinet du premier ministre, Hydro-Québec, bien sûr, M. Caillé et des collaborateurs, des hauts dirigeants de la sécurité publique, de la santé, la SQ, le maire de Montréal, M. Bourque. Chaque jour, c’était vraiment un tour complet de la situation au Québec. À un moment donné, quelqu’un du ministère de la Santé, avec la plus entière bonne foi, doit répondre aux questions habituelles sur comment ça va dans les centres d’hébergement. Alors il lève la main et il dit : « Monsieur le premier ministre, il y a peut-être un enjeu en ce qui concerne la nourriture. Malheureusement, on manque de kiwis. » La personne voulait exprimer qu’il y avait un des groupes alimentaires qui était moins représenté, et le kiwi, c’est plein de vitamine C.

Pierre Bélanger

Ça faisait quelques mois que j’étais ministre. C’était terrible, parce que je me sentais comme un gardien de but pas d’attaque, pas de défense. On était toujours en réaction. Hydro-Québec nous disait : bon, on vient de perdre telle ville, tel village. C’était aussi brutal que ça. Dans le système québécois, les municipalités doivent pouvoir être autonomes pendant 48 à 72 heures pour permettre au gouvernement et à la sécurité civile de se déployer. Tout le système est basé là-dessus. Mais certaines n’avaient aucun plan d’urgence. Aucun. D’autres avaient des plans d’urgence tellement vieux que les personnes-ressources étaient décédées. D’autres avaient des plans d’urgence qu’elles n’avaient jamais testés. Donc, si les municipalités ne sont pas autonomes, il vient un temps où tout le monde est débordé. J’ai dû envoyer la police à un moment donné chez un maire. C’était une toute petite municipalité, en plein dans le triangle noir. Il s’était enfermé chez lui, il se sentait comme assiégé, puis c’est lui qui avait les clés du chalet municipal. On ne peut pas confier une telle responsabilité à certaines organisations municipales tellement petites, elles n’ont même pas un directeur général à temps plein.

Myroslaw Smereka

On avait transformé la polyvalente en lieu d’hébergement. Et c’est là qu’un phénomène particulier s’est produit. Il y avait juste une cinquantaine de personnes le lundi soir. Peut-être autour de 100 le mardi, 150 à 175 le mercredi. Puis tout d’un coup, le jeudi, 2 000. On n’a pas de draps ou d’oreillers pour ces gens-là. On n’a pas de lits. On faisait tout pour en avoir, on courait, ça avait pas de bon sens. On avait fait la demande dès le lundi après-midi auprès de la sécurité civile, la Croix-Rouge, tout ça, et y avait rien qui se passait. On a utilisé des tapis de gymnase, toutes sortes de choses bien simples qu’on pouvait trouver. C’était presque du camping sauvage.

Pierre Bélanger

La Croix-Rouge devait nous aider. À un moment donné, on ne les appelait même plus parce qu’ils étaient complètement débordés. Ils ont été dépassés eux aussi par l’ampleur de la crise.

Myroslaw Smereka

Les gens avaient l’impression que ça allait juste durer deux, trois jours. Ça fait qu’ils n’avaient rien apporté, pas de brosse à dents, pas de débarbouillette. Plusieurs n’avaient même pas apporté leurs médicaments. C’était à nous de tout trouver ça pour eux. On a quasiment dévalisé le Zellers. Notre autre problème, c’était la capacité de la génératrice de la polyvalente. Elle n’était pas assez forte pour permettre des douches à l’eau chaude. Mais il y avait 700 municipalités qui se cherchaient des génératrices. On en a fait, des coups de téléphone !

Lucien Bouchard

Il y avait cette débrouillardise… À Boucherville, la mairesse [Francine Gadbois] a eu l’idée de faire rouler une locomotive du CN à côté de son hôtel de ville. Ils l’ont branchée sur le réseau et ils l’ont fait marcher jour et nuit. Une locomotive, c’est une génératrice ! Il fallait y penser !

André Caillé

Il fallait protéger la sécurité des personnes et des biens le plus vite possible. On a acheté tout ce qu’il y avait de génératrices en Amérique du Nord. On a loué de gros avions pour les transporter, on a tout fait venir ça à Montréal. Les biens les plus névralgiques, c’étaient les troupeaux. Le bœuf, la volaille. On avait de petites génératrices à donner à tous ceux qui n’en avaient pas. Les mangeoires étant électroniques, ils n’étaient pas capables de nourrir les animaux, et les animaux gelaient. Elles sont encore là, du reste, les génératrices. Il y a un programme pour les faire démarrer une ou deux fois par année, pour être sûr que c’est en état. Il y en a tout un entrepôt au bout de l’île, plein les étagères, prêtes à fonctionner.

Pierre-Luc Desgagné

En fin de journée, il y avait un rendez-vous télévisuel. Le premier ministre puis André Caillé faisaient rapport sur l’état d’avancement des travaux. Ce duo-là a été très efficace.

André Caillé

J’étais à Saint-Hyacinthe un soir, frigorifié. J’ai dit à Rioux, le chauffeur : « Rioux, vous allez me chercher quelque chose, je vais attraper mon coup de mort. » Tout ce qu’il a trouvé, c’est un col roulé. Je le mets et je fais l’entrevue à la télévision. Le lendemain, Hubert Thibault, le chef de cabinet du premier ministre, me voit arriver comme d’habitude avec ma cravate. Il me dit : « Comment ça t’es habillé de même ? Non, non, va remettre ton col roulé. » Lui avait perçu l’effet stabilisateur du col roulé. Ça prenait un uniforme. Ah, je ne l’enlevais plus ! Je travaillais avec tout le temps.

Lucien Bouchard

Ce que l’on a fait de mieux, dans le cas de la crise du verglas, c’est la communication publique. Il fallait rassurer les gens. Pas en leur contant des peurs, mais en leur disant la vérité. Quand on fait une conférence de presse et qu’on dit au monde : ça va bien, inquiétez-vous pas, ils perdent confiance. C’est la vérité qui rassure. Et la vérité pas habillée, la vérité un peu crue ! On reste calme, on ne s’énerve pas, on va réussir ! On n’allait pas dramatiser, là. Mais on disait vraiment ce qui se passait. Les gens pouvaient suivre en temps réel.

André Caillé

Dans l’été qui a suivi, j’arrivais d’Outremont avec le chauffeur, on descendait sur l’avenue du Parc. Un gars dans l’autobus à côté, qui est arrêté lui aussi à la lumière rouge, me fait signe, il tapoche dans la vitre, et je comprends qu’il veut mon col roulé. Ça fait que je frappe dans la porte de l’autobus, le chauffeur ouvre, je m’en vais voir le gars, j’enlève mon veston, je lui donne mon col roulé, je suis torse nu, je remets mon veston, je m’en vais. Le monde dans l’autobus a applaudi.

CHAPITRE 3
L’armée débarque
Québec appelle les Forces armées canadiennes en renfort. Le jeudi 8 janvier, au quatrième jour du cataclysme, des militaires se présentent pour appuyer Hydro-Québec dans ses travaux, nettoyer les débris, évacuer des patients et fournir du matériel, comme de précieux lits de camp. Les militaires se verront aussi accorder des pouvoirs d’agents de la paix. En tout, près de 11 000 soldats seront déployés au Québec et près de 5 000 en Ontario, ce qui fera de cette opération, à l’époque, le plus important déploiement de militaires canadiens depuis la guerre de Corée.
Myroslaw Smereka

On avait une frustration. Nous sommes une ville garnison. Il y a non seulement le collège militaire, mais une base militaire chez nous. On a tous ces militaires disponibles. Quand on a demandé leur aide, ils nous ont dit : « Ben, on ne peut pas vous aider. Pour permettre une intervention militaire sur le sol québécois, il faut que le gouvernement du Québec en fasse la demande au gouvernement fédéral. » M. Bouchard a attendu quatre jours pour le faire.

Luc Boileau (directeur de la santé publique de la Montérégie)

L’arrivée de l’armée a envoyé un signal de grande mobilisation sociale. Ça a rassuré des gens et en même temps ça les a inquiétés, dans le sens où ils se disaient : eh ! christie, attends une minute, si on doit faire appel à l’armée, c’est que ça va vraiment mal. La dernière fois qu’on avait appelé l’armée en renfort dans la région, c’était lors de la crise d’Oka, et la fois d’avant, c’était pour les mesures de guerre, sous Bourassa, pendant la crise d’Octobre !

Lucien Bouchard

Ben, d’abord, c’était pas pour tirer de la mitraillette sur les citoyens… Puis deuxièmement, on paie des impôts à Ottawa pour une partie de l’armée canadienne, et l’armée, c’est aussi un instrument pour assurer la sécurité des gens lors de cataclysmes et autres.

Véronique Jacob (adjointe médicale dans les Forces armées canadiennes)

Ils m’ont tout de suite envoyée dans une école secondaire, à Granby, où il devait y avoir 300 personnes. On a notre sac à dos avec des bobettes, notre linge, un sleeping bag, un matelas de sol, pis des rations pour trois jours. Je n’ai pas une trousse de premiers soins, pas un plaster sur moi, rien. Je suis responsable de ce centre-là, j’ai 21 ans, je ne suis pas une experte en rien, je suis étudiante au cégep. Pis j’ai deux petits gars de 17 ans avec moi, des soldats recrues pleins de boutons. En arrivant, je m’en souviendrai toujours, les gens sont venus vers nous : « Oh, l’armée, enfin, merci ! » Pour eux, on est des sauveurs. Mais moi, dans ma tête, je me dis : voyons, il n’y a absolument rien que je peux faire pour vous aider, mes chers amis. Je n’ai aucune ressource. À part moi-même.

Pierre Bélanger

L’armée a été extrêmement utile. Mais on s’est rendu compte aussi qu’elle était à la limite. À un moment donné, l’armée nous a dit : « Écoutez, arrêtez de nous en demander, on n’a plus de réserves. » C’était tellement grave qu’elle était rendue à appeler les réservistes de ses réservistes.

Véronique Jacob

Quand j’arrive au centre, c’est le chaos. Ça fait quatre jours que le monde dort pas, ils sont en train de virer fous. Ils couchent sur des lits de camp, tous cordés dans le gymnase, il y a du bruit tout le temps, il y a des vols. Des problèmes d’échange de drogue et de prostitution dans les toilettes. Alors, du haut de ma grande autorité de fille de 21 ans avec mon uniforme vert et ma croix rouge sur le bras, j’ai dit : on va mettre des règlements. Mes deux petits gars faisaient des rondes pour surveiller, décourager les voleurs. J’ai établi des heures de douche. Un des gros problèmes, c’est que quand la cafétéria ouvrait, les gens se garrochaient, ce qui faisait que les enfants, les diabétiques et les personnes âgées se retrouvaient à manger une heure plus tard. J’ai dit : on va les faire passer en premier. Pour moi, la chose la plus surprenante dans tout ça, c’est de voir comment les humains peuvent se désorganiser et se réorganiser facilement. J’en ai tiré une grande leçon. Les humains, on voudrait bien les laisser se gérer eux-mêmes, mais non, ça prend du monde pour leur dire quoi faire. Ça prend de la stabilité, ça prend de l’ordre.

CHAPITRE 4
Tout s’effondre
La pluie verglaçante ne se tarit toujours pas. Il en tombera par endroits plus de 100 mm en cinq jours. Le 9 janvier, rien ne va plus. C’est le fameux vendredi noir : 3,5 millions de personnes sont privées de courant, soit la moitié de la population du Québec. Six cents municipalités sont touchées. Des infrastructures essentielles sont paralysées, dont les institutions financières et les raffineries de pétrole, tandis que plusieurs hôpitaux sont forcés de réduire leurs services.
Pierre Bélanger

Ça aurait pu très mal virer.

Pierre-Luc Desgagné

Toute cette semaine-là, il y a eu une progression des intempéries, qui ont culminé avec la fameuse nuit du vendredi.

André Caillé

Il restait juste une ligne pour amener de l’électricité sur l’île de Montréal. Une. On avait pour toute puissance disponible 600 mégawatts, sur une capacité normale d’environ 20 000. Pis la ligne qui reste, y a le galop dessus. Il vente, et quand il vente sur une ligne chargée, elle se met à onduler. Les deux pylônes qui tiennent ça, ils se font tirer, ils se font pousser, tirer, pousser.

Hubert Thibault

Ça fait comme une onde qui peut faire tomber le fil.

André Caillé

Y a rien qu’on n’a pas fait. On a garroché des billes de bois avec des hélicoptères sur le fil dans l’espoir de casser la glace et qu’elle tombe. Ça a pas marché.

Elias Ghannoum

On a fermé le centre-ville pour économiser l’énergie. Et on avait pris la décision de faire ce qu’on appelle un délestage cyclique. Donc de couper l’alimentation à l’ouest et d’en donner un peu au centre-nord et centre-est. Et là, Gilles Proulx, un commentateur de radio très connu, m’avait appelé : « Comme ça, apparemment, vous coupez les anglophones pour donner aux francophones ! »

Hubert Thibault

Les deux usines de traitement des eaux potables se sont retrouvées sans électricité.

Elias Ghannoum

Il n’y avait plus de pression d’eau dans toutes les canalisations de Montréal. Et s’il n’y a pas de pression d’eau, qu’est-ce qui se passe ? Et si quelqu’un allume des bougies chez lui et qu’un feu éclate, comment on va l’éteindre ? Les stations d’eau n’avaient pas de génératrices d’urgence. Par chance, il y avait une ancienne ligne désaffectée d’Hydro-Québec qui devait être démantelée dans l’ouest de l’île. On l’a utilisée pour alimenter une des stations.

André Caillé

Pour moi, toutes les misères du monde sont là, dehors. Tout ce qui manque là-dedans, c’est une épidémie de sauterelles. À midi, j’ai dit au bon Dieu en regardant en haut : là, faut que ça arrête, nous autres on n’est plus capables. On a tout sorti ce qu’on avait, on n’a plus rien dans le coffre. Faut que ça arrête.

Pierre-Luc Desgagné

Cette fameuse nuit-là, je ne l’oublierai sans doute jamais. Je me rappelle être arrivé très tard, très tendu, m’être couché sur le divan-lit dans le salon, ne pratiquement pas avoir dormi et avoir prié les saints du ciel pour qu’à un moment donné on ait une pause climatique.

Hubert Thibault

On a frôlé la catastrophe.

Elias Ghannoum

Si on avait eu un peu plus de vent ou de glace, je pense qu’on aurait perdu tout Montréal. Il aurait fallu probablement évacuer. Mais tous les ponts étaient fermés parce qu’il y avait des mottes de glace de 50 kilos qui tombaient des structures. La seule sortie, c’était par le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine.

Pierre Bélanger

L’île de Montréal, c’est un million de personnes à peu près. J’ai demandé à mon sous-ministre :  « Y a-tu un plan d’évacuation ? Y a-tu eu des plans qui ont été faits en ce sens-là ? » Tout le monde a dit : non, jamais.

Hubert Thibault

On avait choisi de ne pas le divulguer à la population. On pondérait deux grands principes importants : il faut être le plus transparent possible, puis en même temps, ne pas faire exprès non plus pour susciter des mouvements de panique.

Pierre Bélanger

On ne pouvait pas sortir de Montréal. La SQ bloquait le pont Jacques-Cartier parce qu’il y avait des gros glaçons qui pouvaient tomber et passer à travers le toit de votre voiture. Mais il fallait que j’y aille. On est passés avec deux escortes. Mon garde du corps conduisait la tête en dehors du véhicule, il essayait de visualiser s’il y avait des gros glaçons quelque part pour les éviter, ne pas passer en dessous. Pis mon attachée de presse se couvrait la tête avec sa mallette, au cas où. C’était surréaliste.

Ewa Sidorowicz (chef du Service de médecine à l’Hôpital Charles-Le Moyne, à Greenfield Park)

Le message de notre direction, c’était : ben, le plan d’urgence, ça fait trois heures qu’on l’a dépassé. Tout ce qui est écrit, on l’a fait, et on est rendu pas mal plus loin. Il manque un chapitre, pis on est en train de l’écrire.

André Caillé

Comme j’allais m’endormir, ils m’ont appelé pour me dire qu’un gars était mort, à Valleyfield. C’était un employé de Vidéotron qui était venu offrir ses services. J’étais dans la chambre que j’utilisais dans le sous-sol à Hydro-Québec. J’ai dit : tiens, ça commence. J’ai pleuré… Parce que je pensais qu’il y allait en avoir plusieurs autres. On en a perdu trois. Un mort, deux blessés, électrocutés.

Pierre Bélanger

Ma fille avait un an et demi, ma femme était enceinte et c’est mon voisin qui est allé lui porter du bois. Parce que j’étais même pas capable d’aller porter du bois à ma femme pis à ma petite fille. Alors, je me sentais pas adéquat comme papa et comme conjoint.

André Caillé

Les émotions, je les gardais pour la chambre dans le sous-sol. Quand je pensais que, tsé, quelqu’un avait bâti tout ça, sué pour faire ça… C’est des milliers et des milliers de personnes qui ont bâti ça, avec leur cœur. Pfff… Toute à terre. C’était triste. Triste en maudit.

Pierre Bélanger

Tout allait mal. On savait pas si on allait s’en sortir. Pis là, les caricatures sortent. Tout le monde dans votre bureau voit ça, tous vos sous-ministres. Faut faire comme si de rien n’était. J’avais envie de pleurer. Moi, après la première semaine, je pensais que ma carrière était finie.

Ewa Sidorowicz

Le vendredi en début de soirée, il n’y a plus d’électricité, c’est fini, il fait noir dans l’hôpital. On a deux génératrices, mais il y a du mazout pour quelques heures, et on n’est pas sûr du ravitaillement. Tout est devenu compliqué. Tu ne peux plus faire de radiographies ni de scans. Tu reviens à une médecine vraiment de base. Dans les unités de soins, il y avait de la lumière dans le corridor, mais les chambres étaient dans la noirceur totale. Pour examiner un patient, c’était à la lampe de poche. Toutes les heures, on perdait quelque chose. Le summum, c’était le dimanche matin : une des génératrices a cessé de fonctionner et il en restait juste une. Je me souviens de la panique ce matin-là, quand les gens disaient : voyons donc, on ne va pas évacuer tout l’hôpital, on va s’en aller où ? Nowhere to go. Tu te dis : shit…  Est-ce que je vais être capable de faire face à ce qui risque de rentrer par la porte ? Ça peut être n’importe quoi, un accident d’autobus, un incendie, nomme-les. S’il y a 50 blessés qui arrivent en même temps, où est-ce qu’on va les mettre ? Pis si on n’est pas capable de sauver tout le monde, comment je vais me sentir ?

André Caillé

Et le fil a tenu. Y s’est pas écrasé.

CHAPITRE 5
Se retrousser les manches
Le ciel se calme enfin. On constate l’ampleur des dégâts : 617 pylônes écroulés, 2 500 portiques en bois effondrés, 16 000 poteaux abîmés. À Montréal seulement, 273 000 arbres sont endommagés. Les équipes d’Hydro-Québec travaillent sans relâche pour rétablir le service au plus vite, aidées par 1 500 collègues nord-américains venus leur prêter main-forte. Amis, voisins et proches s’épaulent, tandis que, dans les centres d’hébergement, la vie en communauté s’organise.
André Caillé

Au début de la deuxième semaine, il n’y a plus de verglas, mais il vente. On veut ramener la puissance de la centrale de Beauharnois à Montréal. Il y a une ligne de 500 à 600 mégawatts, à côté du pont Mercier, dont le fil de garde, ce qui sert de paratonnerre, est tombé sur les conducteurs. Ça a fait des courts-circuits et on a perdu la ligne. Alors il y a deux gars qui sont montés en hélicoptère, qui s’est approché le plus près possible du pylône. Un petit peu au-dessus, pas trop, parce que les gars peuvent pas sauter d’une hauteur de deux étages non plus. Il vente, alors ça bouge. Si les gars sautent et manquent le pylône, ils tombent dans le fleuve… Ça a marché. Ils ont sauté dessus, ils ont coupé le fil de garde et ils ont remis la ligne sous tension.

Lucien Bouchard

C’était une opération extrêmement périlleuse et audacieuse. C’est clair qu’ils ont risqué leur vie, pis pas seulement eux, le pilote de l’hélicoptère aussi ! C’était haut, là, vous n’avez pas idée !

André Caillé

Nos employés, quand ils entraient dans un restaurant, ils se faisaient applaudir.

Pierre Bélanger

À la sécurité civile, en l’espace d’une semaine, on a créé un gouvernement parallèle. On avait installé notre quartier général dans un immeuble de bureaux près du Parc olympique, à Montréal. Des fonctionnaires de tous les ministères nous avaient été prêtés, des centaines de personnes. C’étaient eux qui étaient chargés de trouver du bois, de la nourriture. C’était aussi direct que ça. Un fonctionnaire est venu me dire, ému : « Je me sens tellement utile, je parle à du monde, j’aide du monde, j’ai aidé une madame à trouver une génératrice, j’ai aidé un monsieur à trouver du bois. » Quand ça s’est mis en marche, ç’a été d’une efficacité redoutable.

Lucien Bouchard

Personne n’a fait de politique avec ça ! Il aurait pu y avoir un chef de l’opposition qui dise : ça a pas de bon sens, le gouvernement est totalement désemparé, etc. Eh bien, Daniel Johnson n’a pas dit un mot, au contraire, il a aidé. Il s’est grandi à ce moment-là.

Pierre Bélanger

M. Johnson m’appelait pratiquement tous les jours. Il me demandait : est-ce que je peux t’aider ? Regarde, c’est pas le temps de se chicaner. Il faisait ce que tout bon politicien devait faire, c’est-à-dire faire une trêve politique et dire : on se crache dans les mains pis on travaille.

André Caillé

Le peu de courant qu’on avait, on l’a distribué au plus grand nombre. C’est sûr que les hôpitaux, les pompiers, les usines de pompage d’eau passent en premier. Les ingénieurs avaient imaginé toutes sortes de systèmes. Ils reconnectaient, ils reconfiguraient le réseau pour que le plus de monde possible puisse ravoir accès à l’électricité.

Pierre-Luc Desgagné

De jour en jour, le réseau a pu être rebâti. La fameuse ligne entre le poste de Boucherville et celui de Saint-Césaire, au cœur du triangle noir, a été rebâtie avec des poteaux de bois avant d’être rebâtie avec des pylônes classiques, en acier. Quand on regarde toute la reconstruction, on a de la difficulté à s’expliquer comment Hydro a réussi à faire tout ça dans un si court délai. Les gens ont travaillé comme des forcenés, ils n’ont compté ni leur temps ni leurs efforts.

André Caillé

On a littéralement bâti un réseau temporaire au cours des semaines qui ont suivi. Pas bon pour passer un autre hiver, mais bon pour passer cet hiver-là. Ce n’était pas aussi solide que les vrais pylônes, mais c’était rapide. On a fait des portiques avec des poteaux de bois, des gros arbres de la Colombie-Britannique qu’on faisait venir en avion. On achetait tout ce qu’il y avait, c’est aussi simple que ça. Je les voyais passer, les piasses. En quelques semaines, on a dépensé un milliard.

Dany Pineault

On a modifié les tracés des lignes. On est passé sur des terrains, on a pris des ententes à l’amiable, parce que les gens comprenaient qu’il fallait acheminer du courant rapidement.

Elias Ghannoum

Des collègues m’appelaient : Elias, on va réparer cette ligne-là, mais on n’a pas les bons câbles. Est-ce qu’on peut utiliser d’autres câbles ? Il y avait des décisions d’ingénierie qui se prenaient en 15 minutes, alors que normalement les études auraient pris six mois. Mais on n’avait pas le choix.

Dany Pineault

Ça travaillait de jour et de nuit. Tu finis ta journée, tu prends tes huit heures de repos, déjà t’es prêt à recommencer. Tout ça se met à dégeler, ce qui fait qu’on a les pieds dans l’eau. On revient le soir, on est mouillé des pieds à la tête.

André Caillé

Travailler 16 heures par jour, ça a duré quelques semaines. Au début, il n’y a pas de réseaux sous tension, mais plus il y en a, plus ça devient risqué. Ça prend juste une erreur d’inattention, ça peut arriver à n’importe qui. Là, ils étaient 20 000 sur le terrain. Eux ne nous ont jamais rien demandé. C’est nous qui avons dit : on arrête ça, on va faire des quarts de huit heures, c’est correct. Les autres employés se portaient volontaires pour aller travailler sur le verglas, parce que c’était devenu une affaire extraordinaire. Ils voulaient avoir une chance de devenir des héros, eux aussi.

Lucien Bouchard

Les gens, sans concertation, partaient des régions avec des chargements de bois de poêle et venaient les déposer dans des endroits qu’on avait désignés, des immenses amoncellements. Ils partaient, pas payés, rien. On a eu toutes sortes de gestes de solidarité incroyables.

Raymonde Bessette (résidante de Saint-Alexandre, en Montérégie, sinistrée)

Dans la paroisse au côté d’ici, un monsieur est parti en tracteur pour aller aider du monde. En revenant, le soir, il y a un fil électrique qui lui a coupé la gorge, pis il est mort sur le coup. Il l’a pas vu pantoute. C’était dangereux, il y avait des fils qui pendaient à différentes places, et aucune lumière dans les rues. Il est mort, ce pauvre monsieur, en allant aider des voisins. On était tous chavirés.

René Chamberland (résidant de Saint-Jean-sur-Richelieu, sinistré)

Je suis allé chercher une vieille tante au refuge à Saint-Jean-sur-Richelieu. Ah ! fallait la sortir de là, c’était pas propre. Dans le gymnase, ça rotait, ça pétait, les chips traînaient à terre, il y avait une gang de pas civilisés. Les gens se couvraient de leur sac de couchage et s’envoyaient en l’air devant tout le monde. J’ai retrouvé matante Noëlla et je l’ai ramenée à la maison.

Véronique Jacob

Dans tout ça, il y avait du monde génial. Il y avait une petite famille de sinistrés qui avaient amené leur ordinateur de la maison, ils s’étaient installé un poste d’information pour répondre aux questions, et ils avaient commencé à monter un fichier Excel pour comptabiliser tous les sinistrés de notre centre, noter leurs liens de famille, s’ils étaient malades, quels médicaments ils prenaient. Ç’a été très utile. Parce qu’il y avait plein de gens qui cherchaient leur monde. Il y avait même des infirmières qui ne trouvaient plus des patients psychiatrisés qu’elles voyaient à domicile. Elles faisaient le tour des centres pour les retrouver.

Geneviève Fabio (surveillante dans un centre d’hébergement du Plateau-Mont-Royal, à Montréal)

L’esprit était bon enfant, malgré les anicroches. Ça s’est vécu somme toute dans une atmosphère de camaraderie et d’entraide. Quasiment comme dans un camp de vacances. Début janvier, généralement, on est de retour au travail. Donc, s’il y a quelque chose qui peut nous permettre de continuer à être dans l’esprit des Fêtes, en famille, en groupe, c’est comme un petit moment de grâce qui est offert à tout le monde. Ça a continué à boire, même si c’était interdit d’avoir de l’alcool sur place, mais les gens sont débrouillards, ils s’en trouvaient.

René Chamberland

Nous autres, ç’a été un grand party qui a duré 20 jours. On était une douzaine à la maison, et la fin de semaine, ça montait à 20 personnes. Les gens étaient contents d’être là. On jouait aux cartes.

France Corriveau (épouse de René Chamberland, sinistrée)

C’était après les Fêtes et le congélateur était plein de bouffe. On faisait de la popote sur le barbecue, sur le patio, et on faisait chauffer l’eau sur le poêle à combustion lente.

René Chamberland

On mangeait des tourtières, de la dinde, des beignes, des tartes. J’avais mis ça dans des bacs, dans la cour, abriés par la neige. Pour garder notre réfrigérateur au frais, j’allais ramasser des glaçons sur ma propriété, et je mettais mon casque de hockey au cas où un bloc de glace me tomberait sur la tête. Comme les glacières dans les années 1950 que j’ai connues, moi. Ça me ramenait dans mon enfance.

Raymonde Bessette

Mon mari était chauffeur de camion, pis il était sur le chemin. Quand il a su que ça allait durer, il s’était arrêté en Ontario pour acheter une génératrice. Dans la famille, on était à peu près les seuls qui en avaient une. Mon mari prenait la génératrice, pis il faisait le tour de la parenté dans le village. Il allait une couple d’heures chez ma fille, faire fonctionner un peu le chauffage pour pas que les tuyaux gèlent, il allait chez mes parents, chez mon frère. Il faisait le tour de la gang. Pis après, ils étaient bons pour un autre jour ou deux. Elle se promenait, la génératrice !

Hubert Thibault

En même temps, Hydro-Québec prépare la reconstruction. Ça devient alors assez évident qu’il va falloir sécuriser l’approvisionnement en électricité.

Lucien Bouchard

À un moment donné, en discutant, Caillé me dit : « Monsieur Bouchard, je ne sais pas si vous comprenez ce qui se passe. L’électricité n’arrive à Montréal que d’une source : le nord. Alors il faudrait qu’on puisse contourner Montréal et entrer par les Cantons-de-l’Est. On n’a jamais été capable de le faire ! L’environnement, l’écologie, l’acceptabilité sociale. » Avant la fin de la crise, on a adopté un décret pour autoriser l’Hydro à boucler le réseau. Ça, ça voulait dire construire une ligne qui s’est appelée Hertel-des-Cantons. La ligne n’est pas belle, le long de l’autoroute 10, dans un paysage magnifique… Ç’a été politiquement tout un affrontement. Les gens ne l’acceptaient pas, cette ligne-là.

CHAPITRE 6
Survivre
Deux semaines après le début de la crise, un demi-million de Québécois sont toujours privés de courant ; au bout de trois semaines, il en reste 150 000 ; après quatre semaines, ils sont encore 65 000 dans le noir. Les réserves de patience s’usent. Il fait froid. Des gens s’empoisonnent au monoxyde de carbone en utilisant des génératrices ou des appareils au gaz propane à l’intérieur de leur maison. Policiers et militaires frappent à 500 000 portes en Montérégie pour vérifier si les résidants sont hors de danger ; ils effectuent aussi 900 visites quotidiennes à domicile. L’opération sauve des vies.
André Caillé

J’allais des fois avec M. Bouchard dans les centres d’accueil. Je me souviens d’une madame à Saint-Hyacinthe qui m’a agrippé par le bras. Elle me dit : « Monsieur Caillé, sortez-nous de ça. » Sacrebleu, ça résonne encore. Une vieille dame, les cheveux tous blancs. Ce que ça me dit, c’est : vous êtes responsable, vous êtes capable. Ça me dit aussi : ça fait mal, je suis « insécure ». Et moi, je vois le réseau tout écrasé, je vois la tâche à accomplir, je sais que tout est à terre, tout brisé. Que ça va être difficile.

Lucien Bouchard

Il y avait des personnes âgées qui ne voulaient pas sortir de chez elles. Pis on le comprend, ce réflexe-là. Elles gèlent dans leur maison, mais où est-ce qu’elles vont aller ? C’est leur nid ! Il fallait les forcer, il fallait les convaincre. Ça aurait pu être dramatique… On ne s’amusait pas, là. On jouait avec la vie et la mort des gens.

Pierre-Luc Desgagné

Après la tempête, il y a eu une vague de froid. Je peux vous dire que le premier ministre était très, très préoccupé. Il disait : « C’est toujours ben pas vrai qu’on va laisser du monde dans les maisons à – 20. »

Pierre Bélanger

Je n’ai jamais autant regardé la météo. L’obsession de M. Bouchard, qui était la mienne aussi, c’était qu’on retrouve quelqu’un, une personne âgée, dans une maison, sans chauffage, sans alimentation, oubliée.

Hubert Thibault

On se demandait : est-ce qu’on va trouver des morts ? D’où l’idée de faire venir l’armée, non seulement pour aider à émonder les arbres, mais pour faire une grande opération de porte à porte.

Pierre-Luc Desgagné

Les policiers et l’armée organisaient des rondes pour s’assurer que les gens avaient vraiment quitté leur maison ou, s’ils y étaient encore, qu’ils étaient équipés pour assurer leur bien-être. Mais les gens avaient beaucoup de difficulté à accepter qu’ils devaient, pour leur propre protection, quitter leur domicile. Il y a un attachement viscéral des gens à leurs biens et à leur propriété.

Luc Boileau

Quand la température du corps baisse, le premier symptôme, c’est qu’on commence à manquer de jugement. On a eu de la mortalité par hypothermie, on a eu plus de morts encore par intoxication au monoxyde de carbone. Se chauffer avec un barbecue dans la maison, c’est un peu comme s’installer dans un char avec l’exhaust dedans. Ça fait pas juste te rendre malade, ça te tue ! Il y a eu aussi beaucoup de traumatologie, des fractures de hanche, de genou, de bras, de la colonne vertébrale. J’étais dans mon bureau, au troisième étage, à Saint-Hubert, et je voyais le monde essayer de casser la glace sur les toits autour… On tentait d’aviser les gens : arrêtez de faire ça !

Lucien Bouchard

L’argent ne circulait pas. On allait porter de l’argent liquide aux maires des municipalités pour qu’ils le distribuent aux gens qui étaient dans le besoin. Des sacs d’argent ! Ça m’est arrivé de le faire moi-même en hélicoptère : on se posait, on donnait l’argent au maire, puis on repartait. C’était incroyable. On aurait pu se sauver en Floride !

Myroslaw Smereka

Les guichets ne marchaient pas, même les cartes de crédit ne marchaient pas. Tout devait être payé comptant. Notre CLSC a été génial. Il devait s’approvisionner en matériel médical, mais les gens voulaient du cash. Alors, le CLSC a fait une entente avec le restaurant de poulet rôti — le poulet se vendait en mausus, parce qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre d’ouvert. Tous les jours, à la fin de la journée, quelqu’un du CLSC allait chez Benny et leur faisait un chèque, et eux nous remettaient de l’argent comptant. C’était devenu comme une banque.

Pierre Bélanger

Le taux de criminalité à Montréal n’a jamais été aussi bas. Je n’ai entendu parler d’aucun pillage. La police s’est déployée rapidement, elle a fait une opération de visibilité. La sécurité, c’est d’abord une question de perception.

Hubert Thibault

Le pire qu’on a eu, ce sont quelques personnes mal avisées qui se sont mises à tripler le prix des denrées et du bois de chauffage. Mais ç’a été marginal comme phénomène.

Pierre-Yvon Bégin

L’éditeur du journal a réussi à trouver une génératrice assez puissante, qu’il a louée auprès d’une compagnie de cinéma pendant un mois. Et il y avait quelqu’un en permanence pour l’entretenir et la surveiller, pour ne pas qu’on se la fasse voler.

Lucien Bouchard

Il y a eu des vols dans des camions qui rentraient des génératrices au Québec. C’était de l’or en barre !

Myroslaw Smereka

M. Bouchard à l’époque était adulé, c’était un dieu, presque. Et j’étais un des seuls qui lui tenaient tête. Il projetait l’image que tout était sous contrôle, mais moi, j’osais dire à la télévision qu’il portait des lunettes roses. M. Bouchard n’a pas mis les pieds à Saint-Jean-sur-Richelieu pendant la crise. Bernard Landry et Jean Chrétien sont venus. Lui, jamais.

Pierre-Yvon Bégin

Je ne peux pas dire qu’on a eu une grande collaboration d’Hydro-Québec. On n’a jamais été capable de parler à M. Caillé. On nous a fait dire que la population était informée par les conférences de presse diffusées à la télévision. La télévision, ici, vous imaginez-vous que ça fonctionne avec des chandelles ? Les gens avaient le droit qu’on réponde à leurs questions : quand est-ce qu’on va retourner dans nos maisons ? Quand est-ce qu’on va retrouver l’électricité ? Pourquoi c’est si long ? Je n’ai pas trouvé beaucoup d’empathie à la direction d’Hydro-Québec. Quand on refuse de parler à un journal, c’est à toute la population qu’on refuse de parler.

Pierre Bélanger

À un moment donné, j’ai eu des rapports comme quoi ça brassait dans certains centres d’accueil. Ça se chicanait, ça se bousculait, il y avait des gens en état d’ébriété, qui s’insultaient. Alors, la police s’est faite un peu plus présente. Quand les gens sont confinés dans un espace restreint pendant un bout de temps, ils finissent par s’impatienter. On sentait de la tension. Il fallait que ça se règle.

Monique Viranyi (résidente de Saint-Hilaire, sinistrée)

Eh que c’était long ! On n’avait aucun revenu qui rentrait. Comme sinistrés, on avait droit à 10 dollars par personne par jour du gouvernement, c’était rien. Les gens nous accueillaient, à droite, à gauche, avec les trois enfants de 7, 8 et 10 ans et le hamster. On était à la recherche d’une maison sans arrêt. On passait trois jours à chaque endroit, pour pas écœurer les gens. Je pense qu’on a dû faire une dizaine de maisons en un mois ! On a fini dans une résidence pour personnes âgées, à Saint-Hilaire : les Résidences Soleil ont accepté de nous louer un petit appartement pour quelques jours. C’étaient des moments difficiles, quand même. On a eu froid. Et on était sales, ah mon Dieu ! Pendant ce mois-là, on s’est pas lavés souvent. Je me rappelle qu’on avait tellement hâte que l’électricité revienne ! On était tout le temps sûrs que ça allait revenir bientôt, mais ça a duré des semaines comme ça. On vivait d’espoir.

CHAPITRE 7
Délivrance
C’est fini ! Le 6 février, après 33 jours de sinistre, l’électricité est rétablie dans l’ensemble du Québec, mis à part un certain nombre de cabanes à sucre, de campings et de chalets jugés moins prioritaires. La province tout entière pousse un soupir de soulagement. Mais pour Hydro-Québec, le travail est loin d’être terminé. La société d’État passera le reste de l’année 1998 à reconstruire et à solidifier le réseau rebâti à la va-vite pendant le désastre. Bilan final du sinistre : des dommages de trois milliards de dollars et 30 décès. Six personnes ont notamment succombé à une intoxication au monoxyde de carbone, quatre sont tombées d’un toit en voulant le déglacer, dix sont mortes brûlées et cinq sont mortes de froid.
Raymonde Bessette

On savait que ça s’en venait. Le gars de l’Hydro était dans notre rue, il travaillait dans les poteaux, il se rapprochait. Pis là, t’espères, tu le lâches pas, tu le guettes, tant qu’il est pas rendu vis-à-vis de chez vous.

René Chamberland

Le gars d’Hydro-Québec est juste en face de la maison. J’ai une grande vitrine qui donne sur le poteau. Et il nous regarde, il enclenche le disjoncteur et pouf ! la lumière s’allume et je lui fais un pouce en l’air.

Pierre-Yvon Bégin

J’étais au journal quand le courant est revenu. On a débouché une bouteille de champagne. Il y a eu un cri de joie, on avait le sentiment du devoir accompli d’avoir tenu le fort jusqu’au bout. C’était une délivrance. La victoire sur le froid et la noirceur.

André Caillé

On a une sorte d’amanchure pour se rendre au prochain hiver, mais on n’a pas un réseau encore. On veut reconstruire un vrai réseau, plus résistant, pour le 15 décembre. Ç’a été la course pour y arriver. Qu’est-ce qu’on fait pour que les pylônes ne retombent plus jamais en cascade ? Ça prend des pylônes anti-chute en cascade, des espèces de Goldorak, gros et trapus. Si les autres tombent, eux ne tomberont pas. Ça n’arrivera plus de rester pogné avec juste 600 mégawatts de disponibles. On a pris des mesures pour que ça ne se passe plus.

Luc Boileau

Quand l’électricité est revenue, il y avait des gens qui ne voulaient pas retourner chez eux. Depuis des années, ils étaient seuls, et là, ils s’étaient fait des amis. Ç’a été difficile pour eux, cette rupture d’une vie communautaire qui avait été riche d’expériences, de changement et de bien-être, même. Il a fallu les accompagner là-dedans, les ramener à la maison.

Pierre Bélanger

C’est une période qui m’a changé à jamais. Lorsque vous atteignez le fond du baril et que vous réussissez à reprendre le dessus, après ça, quand d’autres situations se présentent dans votre vie professionnelle, les choses se remettent toutes en perspective. Y a plus grand-chose qui m’énerve. Oui, des choses graves peuvent arriver, mais rien n’est irrécupérable. J’ai travaillé pendant quatre ans chez National comme expert en gestion de crise. Il y en a que le stress tue ; moi, le stress m’alimente. Je ne pense pas que j’étais comme ça avant.

Lucien Bouchard

Dans une crise, ils sont formidables, les Québécois ! Ils savent résister quand ils voient que ça dépend d’eux. Ç’a été une grande démonstration de courage.

Pierre Bélanger

Les Québécois, historiquement, on ne l’a jamais eue facile. Je pense que c’est le vieux fond d’entraide qui est ressorti. Il y a eu plein de récits de fraternité.

André Caillé

Tout ça a créé un climat social très positif. Les gens étaient de bonne humeur parce qu’ils voyaient bien qu’ils réussissaient. Ça, c’est la base de l’affaire. Y a rien de mieux que de faire des gagnants.

Photos: Hydro-Québec / La Presse Canadienne